Canard codé 2
Conte FLaQuiste Canard codé par DucK KcuD

2. La mort d’Elvis

        Plusieurs années auparavant, seuls sur une prairie alpine, deux jeunes gens sont couchés tête à tête dans l’herbe. Ils chuchotent entre eux, occupés à un jeu d’imagination qu’ils partagent depuis leur enfance : ils se montrent les formes qu’ils trouvent dans les nuages au-dessus d’eux.

        « Celui-là, dit-elle, est comme une charrette. »

        « Où ça ? » lui demande son frère.

        « À gauche de l’aigle que tu m’as montré tout à l’heure. » lui précise-t-elle. »

        « Oui, je vois les roues. Et là, à l’Ouest, je vois un cheval pour la tirer. »

        Juste à ce moment, un trait rouge se dessine dans le ciel entre le cheval et la charrette. Et en même temps, une voix grinçante se fait entendre

        « Kô ! XiX ! Je peux attacher le cheval à la charrette. » Les deux jeunes sursautent à cette voix car ils se pensaient vraiment seuls à leur jeu. Le jeune homme se lève et prend sa radio amateur pour répondre à l’intrus.

        « Elvis ! On t’attendait mais tu nous as devancés, dis donc. » Sa sœur pointe du doigt la ligne rouge qu’elle voit disparaître entre les nuages qu’ils admiraient. Elle ne comprend pas.

        Son frère lui explique que c’est Elvis, leur mentor, qui vole là-haut. Mais il doit fournir plus d’explications. En effet, il y a trois semaines, son maître de vol, celui qui lui a enseigné le deltaplane, s’est mis en chantier de confectionner un parapente. C’est un féru d’aérodynamique et il a déjà conçu plusieurs deltas, dont le sien . Il s’est installé dans les ateliers du ranch de leur père après une longue période de conception assistée par ordinateur. Enfin, il s’est décidé à tailler et coudre lui-même de toute pièce une voile gonflable à son goût. La toile est quasi-transparente ; elle est composée d’un filet bleuté recouvert d’un glacis plastifié. On voit très bien à travers, surtout le ciel. Mais ce n’est pas la seule innovation. Les prises d’air ont chacune un clapet comme certains cerfs-volants de traction « high tech ». Avec cette technique, il escompte augmenter la vitesse. Mais c’est surtout la sécurité qui l’intéresse par la réduction du dégonflage grâce à ces fameux clapets. Comme adepte du deltaplane, il avait jusqu’ici boudé la structure dégonflable. Mais comme concepteur, la tentation était trop forte de jouir de ce type d’appareil. Il avait pu gravir le chemin du décollage avec plus d’aisance que de coutume et pu devancer son disciple et le surprendre.

        « Que fais-tu, le jeune ? C’est bon pour voler. Je suis à 200 mètres au-dessus de toi. »

        Malgré ces explications, la fille relève les yeux au ciel et ne voit rien. Elvis porte un habit bleu et comme son aile est transparente, elle ne peut pas du tout le repérer.

        « Je vous ai préparé une surprise. » reprend Elvis qui s’amuse follement.

        « Avez-vous reçu mon courriel ? » demande-t-il encore.

        « Négatif. » répond le jeune homme qui lui signale son intention de décoller, tout en enfilant son casque. Son aile est toute déployée, inspectée et fin prête. Avant d’accrocher son mousqueton, il a une mauvaise appréhension. Il refait un tour de l’appareil pour s’assurer que tout est en place. Tout est impeccable. Même impression en reprenant son mousqueton dans sa main, mais il l’accroche quand même tout en pensant aux paroles de son maître : « Si tu as un doute, abstiens-toi. » Ce n’est pas un doute, mais le pressentiment qu’il va se passer quelque chose d’angoissant. Il continue cependant sa procédure car il désire savoir ce qui cloche. Il se dit qu’il ne le saura pas s’il recule si tôt. Il a encore le temps de voir ce qui cloche et de renoncer.

        Sa soeur bien-aimée tient les câbles avant et l’assure jusque sur la plate-forme. L’attention intérieure du pilote est encore dérangée par des paroles de son maître qui fusent dans sa tête. Il prend encore le temps de tout réviser, de A à Z, les conditions de vol comme il lui a été enseigné, avec précision. Tout est nominal et le calme lui revient alors que le moment critique du décollage approche. Ses yeux vifs balaient en tout sens les signes de Vent, proches et lointains. L’appréhension est passée et avant d’être en vol, la sensation de vol l’a déjà gagné.

        « On se revoit tantôt en bas. » dit-il enfin à sa sœur pour lui signifier qu’il est prêt. Elle, très attentive à ses gestes, lui répond : « Quand tu veux. »

        « Go ! » finit-il par crier quand il s’est totalement harmonisé avec le Vent.

        Elle se range prestement et il s’élance gracieusement aux yeux de sa sœur toujours emportée par ce moment spécial. Ils sont frère et sœur inséparables sauf pour ces moments où elle le voit planer au-dessus de cette vallée quasi-déserte en plein milieu des Rocheuses. La vue est magnifique et laisse planer son regard sur cette immensité avec un mélange de fierté et de crainte. Ce qu’elle voit est une des plus belles vallées bucoliques au monde. Hormis un tas d’antennes derrière elle, la vue ne porte que sur de l’enchantement. Il y a en bas une douzaine de maisons près desquelles des champs verts avec, dans l’un d’eux, son cheval, son évasion à elle. Une seule route longe une rivière et mène près d’un lac à un aéroport qu’elle distingue à peine à l’autre bout de la vallée. Il n’y a pas d’autre route menant à l’extérieur de la vallée entourée de pics aussi neigeux que majestueux. Les gens de cette vallée peu populeuse semblent vivre en autarcie. Avant de partir, elle jette un dernier regard sur une machinerie agricole robotisée, une du type qu’elle a appris à détester le mois dernier. N’eut été l’intervention de son frère, elle y aurait laissé sa peau.

        L’élève a tôt fait de rejoindre son maître Elvis qu’il a pu retracer car celui-ci a déroulé à nouveau un long fanion rouge fixé sur son épaule, lequel ondule joyeusement derrière lui. Autrement, le maître aurait semblé flotter, assis sur rien et une collision aurait été à craindre.

        Elvis s’occupe à toutes sortes de manoeuvres et transmet par radio des commentaires techniques à son compagnon qui se tient à proximité. Les ressources après les plongées sont impressionnantes et Elvis annonce qu’il va bientôt tâter le décrochage dynamique.

        « Au fait, dit-il, mon message concerne aussi ta sœur. Ton père est tout un snoro. » Elvis alors laisse plonger son appareil à un angle tel que la voile ne reste gonflée que grâce à l’étanchéité des clapets. Le pilote du delta tire sa barre et le poursuit. À pleine vitesse, Elvis braque fort les freins, d’un plus gros coup que lors de ses derniers essais. Et ce qui est à craindre se produit : le décrochage dynamique. La voile transparente, sans dégonfler, passe sous lui et il tombe dedans. Le voilà bien enveloppé comme un caramel, mais qui file rapidement comme une torche. Le maître n’est pas dépourvu d’altitude pour avoir tenté volontairement une telle manoeuvre. Le pilote du delta ne peut le suivre, ni même des yeux. À la radio, cependant, il entend à travers le clapotis de la voile la voix d’Elvis qui raconte calmement qu’il peut en sortir. Il dit être enfin démêlé et annonce qu’il va déclencher son parachute balistique. On entend une explosion et un cri guttural. De haut, on voit la corolle du secours se déployer mais la radio reste dorénavant muette malgré les appels répétés.

        Sitôt atterri, le jeune homme est accueilli par son père qui a été mis en alerte par radio. Il dit :

        « À cause des turbulences, je n’ai pu m’approcher des gorges où est situé le point de chute. Ce sera trop loin à pied pour s’y rendre. Il faut un hélicoptère tout de suite. »

        « L’hélico est en réparation et ne sera pas prêt avant la noirceur. On ne pourra partir que demain matin. » , lui répond l’homme sans pouvoir réconforter son fils. Comme de raison, ce dernier s’endort difficilement en pensant à son mentor qui doit être blessé et qui a sûrement besoin de secours. Le fait d’avoir perdu contact radio est un indice de problème majeur. Son mauvais pressentiment avant le décollage était fondé.

        Il fait encore sombre quand l’hélico rompt le silence de la vallée. Il approchent de l’endroit de l’accident. C’est un lieu sauvage entre tous. La belle rivière sinueuse dans la prairie alpine s’échappe de cette vallée par une chute qui se déverse dans un profond canyon et s’écoule avec furie dans un rapide entre des parois abruptes appelées les Gorges Capac. On peut y pratiquer du rafting mais pas à ce temps-ci car les eaux sont déchaînées. Malheureusement un voilier de vautours les ont devancés. On repère rapidement à mi-paroi le blanc parachute accroché de façon précaire à un arbuste. Y pend un homme immobile. L’hélico ne peut descendre dans la gorge trop étroite, ni se poser à proximité.

        En position stationnaire, l’horreur confirme au jeune muni de jumelles qu’il est trop tard. Ce qu’il a vu est macabre et la nausée le surprend dans sa douleur. Il vient de voir, sur le casque d’Elvis, un vautour qui y est perché. Autour de son cou est enroulé le grand fanion rouge qui manifestement l’a strangulé quand le parachute de secours a ouvert. Les yeux du cadavre sont déjà arrachés par le bec du charognard, et la face est toute rouge de sang. Le cynisme des oiseaux le dégoûte soudainement au plus haut point et il sent à ce moment qu’il ne volera plus avec eux, qu’il ne désire plus être comme un oiseau. Il est consterné.

        On doit donc organiser une expédition par voie de terre espérant récupérer en rappel le corps du maître. Mais un violent orage retarde l’équipée. Quand ils arrivent sur place, il est trop tard. Le Vent a pris dans les voilures et précipité dans le gouffre le corps d’Elvis. Seul des lambeaux de son parachute de secours furent retrouvés au bout d’un mois dans une vallée voisine.

        Une cérémonie funèbre pour cet homme admiré de tous les gens de la vallée est organisée sur la montagne. Son frère Rascar fut rejoint et s’est rendu sur place. C’est lui qui a lu, pour oraison funèbre, un poème à la mode inca que son frère avait jadis écrit.

        « En moi sommeillait un oiseau. Je l’ai libéré dans mes rêves. Il m’a conduit au-delà des sommets lumineux, laissant derrière moi mes amis les yeux tournés vers le ciel. Quand ils ont baissé la tête, ils m’ont trouvé pendu à un arbre comme un malfaiteur. Ils savent ma loyauté et je les implore de me libérer à nouveau en répandant mes cendres sur le chemin de lumière. »

        Tous avaient la gorge serrée de ne pouvoir exécuter la simple demande de cette prémonition testamentaire. Pas de cendre. Rascar fit tout de même un vol symbolique. Il survola le lac au soleil couchant dont le reflet sur l’eau traçait un chemin lumineux. Il avait aussi appris la discipline du vol libre de son frère. Il s’imprégna de ce moment et atterrit le plus doucement, le plus sereinement possible. Elvis resterait vivant dans son cœur car il lui avait appris que le vol, dans sa merveille, n’est qu’un seul aspect de la transcendance. Le jeune disciple ne parvint pas à le joindre en l’air; il resta sur la plate-forme à pleurer cet homme qui lui avait tant apporté. Bientôt, il devrait s’en rapporter au fond de l’enseignement promulgué par son maître. L’enseignement d’Elvis comportait la sagesse d’accepter courageusement tous les événements de la vie, dont son départ. C’est Rascar qui lui rappelle cette attitude qui ferait honneur à la mémoire de celui qu’ils admirent et qui vivait justement ainsi. Le jeune rétorque qu’il ne peut supporter le vide de sa présence. Avant de s’en aller, Rascar lui déclare à ce propos :

        « Il t’a montré à voler dans le vide, n’est-ce pas. Alors ses mêmes précieux conseils s’appliquent au vide de sa présence. ‘‘Pilote, pilotes-toi toi-même’’ était sa devise. »

        Le courriel, dont il fut question dans leur dernier vol, lui sera utile pour amorcer un changement positif dans sa vie :

        Mes amours d’oiseaux. Mes ailes m’ont amené à votre origine. Je porte dans mon bec la clef et les souhaits de votre bonheur. Tout peut être chaviré par les pires turbulences. Il n’en tient qu’à nous de chavirer dans le bon sens.

        Un fichier .EXE est attaché à ce message.

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