Gloire ou Liberté

Gloire ou Liberté

        Accroché, pendu, « hang », voilà le regrettable vocable saxon pour désigner notre gracieuse discipline. « Libre », en français, a un panache tout opposé. Mais de quelle liberté est-il question ? Ou « Comment définir la liberté ? », demandait un futur poussin maintenant passionné de vol et de liberté ? La discrétion de nos humbles langues humaines a peine à exprimer le mystère. Définir l’infini est une entreprise paradoxale. Notre esprit, quand même, a un contact direct avec cette notion de liberté si chère à son point de vue. Si chère que, jadis, on disait que la devise du vol libre était « Nos ailes sont notre esprit ». Ce que j’ai expérimenté, la première fois que j’ai pensé à cela, fut une révélation analogue à mon premier vol. Depuis, la gloire, pour moi, menace cette liberté. C’est comme si une opposition dichotomique revenait hanter ces moments magiques de mes vols. Peut-on dire que la gloire est finale alors que la liberté est infinie ? En tous cas, ces deux désirables s’opposent en quelque part, même si l’aventure de leur conquête se croise sur les rigoureux sommets qui servent à nos envols. De toutes les particularités de l’humain, percevoir de façon commune est une fascinante magie insondable. C’est une frêle illusion qui nous frôle quant on s’attarde aux évanescences que sont la gloire et la liberté.

Au dessus de La Légende

        Lorsque vous contemplez le drapeau flotter dans le vent, voyez-vous la guerre et la haine et tout le symbole de l’assujettissement, permis par les signaux impériaux agitant les drapeaux ? Ou voyez-vous la prière dévote et paresseuse pour gagner un ciel sans effort, convaincue d’un miracle possible ? Ou voyez-vous passer l’invisible vent ondulant, chaotique, lu librement par le drapeau ? Indéfinissable en mots, il est moins risqué de se prononcer sur ce que la liberté n’est pas. Ce n’est sûrement pas une marque de commerce imprimé sur le drapeau. Ni même la gloire qui en est le piège le plus furtif. À quelle gloriole factice riment les prouesses sous l’esclavage du si peu anodin dopage professionnel ? Ne sont pas enviables non plus, les pitoyables vedettes qui ne peuvent déambuler en public sans se faire assaillir même s’ils ont la « liberté » de posséder le château le plus somptueux où ils sont captifs. Ce n’est pas dans l’avoir, mais dans l’être que la liberté s’accomplit. S’ajuster au vent de l’instant, à sa magie du moment, c’est se détacher de la gloire. La réputation ne changera pas une once du vent, chemin mythique de la liberté.

        La gloire est une drogue qui peut gâter de vanité un pilote qui pense à sa photo en première page plutôt que d’être attentif au moment présent qu’un danger menace. Si ce n’est pas une gloire publique, c’est peut-être une gloire personnelle qui l’a transfiguré dans un autre vol record. Elle peut revenir au mauvais moment en flash-back gaspiller la concentration requise pour une manoeuvre délicate de pilotage. Autant cette glorieuse sensation est appréciable, autant on doit s’en méfier comme de l’insouciance ou du hang-over de la veille. La liberté sans pacotille, elle, ne dupe jamais. Tout est illusion. J’en conviens, même la liberté. Mais, avec la liberté, on a au moins le choix de son illusion tandis que la gloire s’impose. Je m’inspire de l’une plus que de l’autre, par goût, par coeur, par exclusion. L’une et l’autre sont pleines de risques qu’il ne faut pas ignorer et qu’il faut assumer avec humilité. Nourris, comme des oiseaux, de miettes d’infini, la joie débordante des rencontres des pilotes libres s’explique. La gloire, par contre, a séparé plusieurs coqs et leurs cours.

        RascarCapac contait qu’il fut jadis pris de fierté sauvage incontrôlée. Il a dû changer de casque dix fois pendant sa première saison tant sa tête lui enflait. Il lui a fallu la contrôler parce que son dernier casque ne passait pas dans le trapèze. Les générations montantes, si contestataires qu’elles soient, se sont toujours cherché des modèles. Quand on me porte la moindre admiration, même si je suis disposé à être serviable et à encourager les poussins, je n’ai qu’envie, pour les éloigner, de leur dire : « Les oiseaux se crashent pour mourir », ou une autre insanité tant certains regards insistants me pèsent. Cette minime gloire me pèse et ne fait qu’alourdir mes vols. Je rêve de vols aussi légers que mes rêves eux-mêmes. Je suis récalcitrant aux complaisances et aux dangereuses distractions infiltrées à même mes propres pensées. Ma quête de liberté finira bien par me débarrasser de ces accrochés et me délester de leurs flatteries qui m’effarouchent, telles des hameçons visqueux. Qu’ils se libèrent donc un peu d’eux-mêmes ! Est-ce que certains pourront porter ensemble gloire et liberté ? J’en doute sérieusement.


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