vols captifs 2
Conte FLaQuiste Vols Captifs par DucK KcuD

2. Ïkô

        Après un tel atterrissage, comme après tout atterrissage, les sens de Rascar sont éveillés au maximum. Il va porter son delta aux abords de la prairie pour le mettre à l’abri. À ses pas, les grillons se taisent. Mais derrière, le pilote perçoit le sillage de sons de ces bestioles qui redoublent leurs cris. Ces bestioles n’ont peut-être jamais eu de visite humaine et son passage semble animer leurs conversations. Pas tout à fait car une tour de télécommunication est plantée sur un rocher juste où Rascar dépose son delta. On a dû venir la poser ici en hélicoptère. Rascar retire son gréement et va s’asseoir au rebord du rocher qui domine un précipice propice au prochain décollage. Non, il ne repart pas tout de suite. Il mérite un repos et contemple bien naze pendant plus d’une heure. Pas une habitation en vue sur la région qui est d’une sauvagerie totale. Rascar ne déniche même pas l’autre tour qui doit communiquer avec celle en place. Cette dernière, d’ailleurs, semble vétuste et peut-être non opérationnelle. De toute façon, Rascar s’en fout pas mal et est recueilli dans un état de grâce spécial. Il est flottant et doit faire comme un effort à chaque pas pour ne pas décaper de la planète. Il est mieux de rester assis sur le bord du précipice face à l’ouest et déguster les restes fantastiques des émotions de son vol. Le calme du calme passe. Puis, il s’occupe au campement. Il s’endort après un coucher de soleil directement en face, magique, réconfortant.

        Au matin, il est réveillé au son de ce qu’il pense être des grillons. Mais c’est un bourdonnement plutôt qu’un cillement. Il sort la tête de la tente pour voir. Près du sommet de la tour, quatre abeilles géantes s’affairent. Leurs corps sont au moins gros comme la tête de Rascar. Elles ont des outils et, en moins de cinq minutes, ont déboulonné une antenne qui est remplacée par une autre. Presto, elles ont déguerpi sans avoir, semble-t-il, remarqué la présence du pilote un peu médusé. Des drones, sans doute, assez sophistiqués et dont Rascar n’avait jamais entendu parler.

        Il se recouche car, ayant jeté un coup d’œil au ciel, la dérive des nuages n’indique rien de propice pour un décollage. La faim finit par le réveiller. Il faut de l’eau pour dé-lyophiliser sa soupe. Rascar avait remarqué une cascade la veille lors de son atterrissage justement cascade. Cette tâche ne le rebute pas du tout et en bon petit prince, il se met en route. Quel privilège d’aller puiser une eau pure quand la majorité des humains de la planète pataugent dans une eau polluée ou au mieux trafiquée. Il retrace rapidement un ruisseau. Tant qu’à y être, pourquoi ne pas aller voir cette cascade ? Prestement, il se retrouve en haut de celle-ci. C’est alors qu’il entend, à travers le grondement de l’eau, le lyre propre.

       

        Féru d’ornithologie, comme plusieurs adeptes de vol libre, Rascar a beaucoup étudié le vol des oiseaux ainsi que leur chant. Il en est un illustre imitateur, reconnu comme craqueteur hors pair. Le lyre est un oiseau qui peut imiter quoique ce soit de sonore, bien mieux que le perroquet : le chant de tout oiseau, le son de porte qui claque, de poulie qui grince, de pas de danse à claquette… Mais le lyre propre est le langage du lyre. Ce sont de longs sons émotifs, lyriques, ataviques qui transpercent ou charment le cœur. Ils peuvent animer n’importe quelle émotion et ne laissent pas impassible la tortue la plus réfugiée dans sa carapace. Rascar adore ce chant qui monte du bas de cette cascade. Il est bouleversé plus que dans l’anti-bulle d’hier. Au fait, ce pays n’est pas réputé pour nicher ce volatile. Cela est mystérieux . Encore plus, ce qu’exprime ce chant, on dirait, s’adresse directement à lui et exprime un désir intense. Rascar répond spontanément en lyre propre dans le même registre et transfert d’émotion, tout en s’approchant du bord de la chute.

chute du ciel

        Au rebord, il peut maintenant voir, dans le bassin où se jette la chute, que ce n’est pas un oiseau qui chante ainsi. C’est la plus belle femme qu’il n’ait jamais vu qui s’y baigne et qui a levé ses beaux yeux tout en lançant un cri répétitif qui s’harmonise au sien et les transportent aux nues pendant une centaine de souffles. Le silence de regards qui suit est tout aussi suave. C’est comme s’il lisait dans ses pensées ou bien elle qui écrit dans ses pensées. Il ne sait plus. La belle se dirige au bord de l’eau, laissant le bassin libre à un tarzan qui s’élance. Il plonge pour la plus captivante aventure de sa vie. Il sent l’air s’accélérer sur ses joues et ses mains pour calibrer un gracieux ange. Ses yeux d’aigle ont le temps de voir que ce n’est pas l’émerveillement mais la frayeur qui vient de s’emparer de l’observatrice. Craignant alors que le bassin ne serait pas assez creux, il ne bascule pas pour plonger et reste à plat. À la dernière seconde, il se recroqueville en boule et entre dans l’eau en un fracassant boum qui éclabousse tout le lieu.

        En sortant la tête de l’eau, Rascar ne voit plus personne et croit avoir été victime de son imagination. Enfin, il constate que la belle est couchée au bord de l’eau, ses longs cheveux étendus dans le courrant. Elle est évanouie. Vivement, Rascar diagnostique la situation, lui parle, lui met de l’eau sur le front, la brasse, la pince… Rien n’y fait jusqu’à ce qu’il pense au bouche à bouche. Cela semble inutile car la victime respire normalement. Il tente un léger baiser, inspiré des chants qu’ils ont échangés. Cela fait miracle et les sourires s’épanouissent. Des grands yeux s’ouvrent et les cœurs aussi. On se parle, on fait connaissance. Elle s’appelle, Ïkô. On se conte ce qu’on fait là, lui son périple de vagabond des airs, elle, sa provenance de la vallée juste en bas. Elle exprime surtout sa détresse de l’avoir vu tomber n’ayant même pas entendu le boum car elle aurait perdu la carte dès qu’elle l’a vu sauter. Elle en tremble encore juste à en parler et voudrait qu’il lui promette de ne jamais plus sauter, de quelque façon, devant elle. Elle est vite réconfortée et l’invite. Ils sont déjà en chemin main dans la main. Tous les sujets de discussion cliquent. Des amoureux de la première seconde, le coup de foudre, quoi ! Dommage qu’elle n’ait pas entendu le boum de ce tonnerre béni, se dit Rascar.

        En descendant l’ubac, Rascar reconnaît la vallée de Teraland où il était venu aux funérailles de son frère Elvis. Ses souvenirs des lieux lui auraient serré la gorge si une gracieuse suite ne l’accompagnait*. À droite, au loin, se tient un petit aéroport et quelques installations qu’il ne pouvait voir de son campement. Sa compagne le désigne comme le village des robots. Elle ne s’y rend presque jamais, vivant de ce côté-ci de la rivière, dans une section agricole. Pleins de petits champs apparaissent à mesure qu’ils descendent. Une centaine de maisons de bois sont disséminées dans les bosquets entourant des champs qui sont d’immenses jardins de toute sortes. Il n’y a pas plus champêtre que cela. Y fleurira l’amour de Rascar et Ïkô.

        Rascar apprend à connaître cette communauté cosmopolite d’une gentillesse incomparable et qui l’a bien accueilli fraternellement, lui, « Chute du Ciel » comme on l’appelle. Si peu terrien qu’il soit, l’aérien Rascar se délecte de leur cordialité. Et ce n’est pas une communauté ordinaire du tout. Il en apprend tous les jours et n’en revient pas. Ces gens vivraient en autarcie totale, du moins selon leur prétention. Et cela semble concret car tous ces citoyens sont des experts en agriculture. Ils ont été recrutés, il y a sept ans, par des discrets groupes de discussions sur internet de par toute la planète. Grâce à un fin profilage psychologique, tous sont restés après un magnifique stage. Depuis, aucun nouveau venu ( sauf les naissances ) n’est arrivé de l’extérieur. Et dans cette frugalité, on ne se prive pas. D’ailleurs, selon eux, ils vivent dans une société de loisirs dont leur principal jeu est l’art horticole car c’est leur passion. Leur autre loisir commun est le feu de camp et chant à toutes les soirées. On chantonne continuellement, même dans le parler. C’est toujours vraiment agréable et enrichissant de parcourir tous ces jardins aux formes diverses et luxuriants.. Rascar ne voit pas le temps passer. Il apprend des tas de trucs de culture biologique appliquée et très sophistiquée. Des experts entomologistes supportent positivement la gestion des sols. Par exemple, ce matin, il fallait voir un gars apporter une collection d’insectes ramassés à la main pour combattre une peste dans un lopin de plantes médicinales. Résultats étonnants en quelques heures.

        Pas de tracteurs, pas de chevaux. C’est la fête pour aller aider un voisin à labourer. On s’attelle à plusieurs équipes formées sur place. Des attelages de dix ou vingt hommes et femmes s’émulent pour tirer des charrues. On crie, on sue. C’est un sport et on s’amuse ferme avec musique et bon boire. Tout le monde se connaît. Les dons de chacun sont encouragés, respectés et appréciés. Si on n’est pas un tireur de taille, il faut bien nourrir et abreuver les tâcherons , coudre les harnais et faire plein d’autres utilités pour travailler la terre. Même à la blague, personne ne revendique de suprématie. L’accomplissement est fertile et cela comble toute la communauté. La collaboration, ici, a chassé toute compétition.

        Toujours de l’entraide et ce fut facile pour Rascar de s’incorporer. On l’apprécie grandement. Sauf l’autre jour, où il a commis son premier impair. Une dizaine de personnes jouaient au frisbee. Rascar se joint et admire la précision des lancers. Lui-même n’est pas si mal. Quand un lancer est manqué, pas de problème, on marche chercher l’engin et c’est reparti. Cela a mal tourné quand un lancer trop fort lui passe par dessus la tête. Rascar court après et l’attrape. Quand il se retourne ravi de son habile attrapé, tout le monde est soudain consterné. Ils sont dégoûtés et tous s’en vont sans dire bonjour. Rascar reste seul avec le frisbee. Quand il raconte cela à Ïkô, elle fronce pour la première fois les sourcils. « Mais, on ne court jamais ici ! C’est contre nos principes. C’est le symbole de l’impatience. C’est courir à sa perte, pour nous. C’est dégoûtant. » Pas moyen de raisonner cela davantage et Rascar réalise qu’il n’a vu, depuis qu’il est là, personne courir même les enfants. Bizarre pour lui mais il en apprend tellement sur la culture et la philosophie de la place, qu’il s’adapte à cela sans pousser plus loin.

        Ce à quoi il a dû s’habituer aussi est la méditation du midi. Il n’a pas vu de culte ou de religion s’exprimer, du moins publiquement. Mais chaque midi, tous s’arrêtent pour un repos. Ils s’assoient, ferment les yeux, posent une main sur le cœur et partent en transe pour une quinzaine de minutes. Lui, fait de même pour ne pas se faire remarquer et en profite pour faire un exercice de relaxation qu’il a appris de son frère. Ïkô lui dit qu’il pourra apprendre leur technique, s’il le veut, et qu’il y a une initiation pour cela.

        Outre ces détails d’adaptation, tout va bien, plus que bien. L’amour de Ïkô le comble et il ne voit pas le temps passer. Il ne sait plus depuis combien de temps il cohabite avec cette merveille. Il vient de remarquer qu’il n’avait jamais passé autant de temps sans voler. Cela ne lui manque même pas. L’hiver approche. Les récoltes occupent tout le monde et c’est l’occasion de fêtes fantastiques. Justement, c’est l’halloween ce soir, la plus grande festivité en l’honneur de la fondatrice de la colonie. C’est aussi le même jour de commémoration de Drev, la « Dernière révolution » qui a libéré cette communauté d’une tyrannie, affamée par le Téraciel. Soulevés par un orateur pompeux qui remémore le passé, Rascar se prend à participer aux applaudissements triomphaux du peuple élu pour vivre dans cette vallée. Tout le monde est déguisé et on s’amuse ferme. Le concert vespéral doit être exécuté par nulle autre que la diva Ïkô. On l’a suppliée, pour cette occasion, de ne pas lyrer car cela avait abouti autrefois en pleurs extrêmes, du temps qu’elle était seule, et exprimait son ennui. C’est pour cela qu’elle se réfugiait seule dans les bois pour s’exprimer en lyre propre, là où elle a enfin eu le bonheur de rencontrer l’âme sœur. Il n’y a que Rascar qui sait ce dont ils se privent maintenant car ses chants de lyre n’ont plus la tristesse d’autrefois. Ïkô, en plus de sa spécialité agricole en techniques de germination, est aussi reconnue comme sage et est très appréciée. On dit d’elle que non seulement elle lit dans les esprits, mais qu’elle écrit aussi dans les esprits. Vu les inestimables services de l’âme qu’elle a rendus, on est content, sans jalousie pour elle, de la présence de Rascar ainsi automatiquement estimé. Sa voix d’or, ce soir, transporte l’audience au septième ciel sans qu’aucun vertige n’incommode personne. Elle clôture par l’éloge et l’invocation du silence. Le Vent est tombé. À la fin, tous baissent leurs masques en silence, sourient de yeux à yeux pendant un long moment et partent sur la pointe des pieds s’endormir sur la promesse d’un rêve, Drev.

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