LES STATUTS DE RATISBONNE (1498)
Statuts de l'association des tailleurs de pierre et maçons.
Au nom de Dieu le Père, du Fils, du Saint-Esprit et de sainte
Marie, mère de Dieu, de ses bienheureux saints serviteurs, les quatre
saints couronnés de mémoire éternelle, nous considérons
que pour conserver amitié, union et obéissance, fondement
de tout bien, de toute utilité et bienfait de tous, princes, comtes,
seigneurs, localités et couvents, devenus actuellement et dans le
futur, Églises, bâtiments de pierre ou constructions, nous
devons former une fraternelle communauté ; cela pour le bien et
l'utilité de tous les Maîtres et Compagnons du corps de métier
des travailleurs de pierre et des maçons en terre allemande, sur
tout pour éviter toute discussion, échec, souci, dépenses
et dommages provenant de désordres et de transgressions à
la bonne règle. Nous nous engageons pour opérer tous les
règlements pacifiquement et à l'amiable. Pour que notre entreprise
chrétienne soit valable en tout temps, nous, Maîtres et Compagnons
de ce dit métier, originaires de Spire, Strasbourg et Ratisbonne,
en notre nom et au nom de tous les autres Maîtres et Compagnons du
dit métier ci-dessus mentionné, nous avons rénové
et clarifié les vieilles traditions et nous nous sommes constitués
dans un esprit fraternel en un groupement et nous sommes engagés
à observer fidèlement les règlements ci-dessous définis
et cela pour nous mêmes et pour nos successeurs.
1) Celui qui veut entrer dans notre organisation fraternelle doit promettre
d'observer tous les points et articles qui sont mentionnés dans
ce livre.
2) Si un travailleur qui avait entamé un ouvrage honnêtement
conçu venait à mourir, il faut que n'importe quel autre Maître
expert en la matière puisse continuer l'Oeuvre pour la mener à
bonne fin.
3) S'il se présente un compagnon compétent en la matière
qui désire de l'avancement après avoir servi dans cette branche,
on peut l'accepter.
4) Si un Maître vient à mourir sans avoir achevé
l'Oeuvre entreprise et qu'un autre Maître s'y attelle, celui-ci doit
la mener à bonne fin sans l'abandonner à un troisième,
et cela afin que ceux qui ont commandé le travail en question ne
se trouvent pas engagés dans des frais exagérés qui
porteraient préjudice à la mémoire du défunt.
5) Si un nouveau chantier se formait alors qu'il n'en existait pas auparavant,
ou si un Maître mourait et qu'un autre le remplaçât,
qui ne fit pas partie de cette corporation, il faut que le Maître
qui détient les documents et les statuts de la corporation en vigueur
dans cette région convoque un Maître remplaçant pour
cette corporation et lui fasse jurer et promettre de maintenir tout en
règle, selon le droit des travailleurs de pierre et des maçons
; quiconque s'opposerait à cette loi ne recevrait aucun soutien
ni de Compagnon ni de Maître et aucun Compagnon de cette corporation
n'entrerait dans son chantier.
6) Celui qui est sous la dépendance d'un seigneur, qu'il soit
Maître ou Compagnon, ne doit être accepté dans la corporation
qu'avec l'assentiment de son seigneur.
7) Si un chantier a été mis en train par exemple à
Strasbourg, Cologne, Vienne et Passau, ou autres lieux du même ressort,
personne venant de l'extérieur ne doit en tirer profit.
8) Le Maître qui entre dans une telle entreprise (en cours) doit
laisser le salaire jusqu'alors en usage.
9) Le salaire convenu doit revenir intégralement aux compagnons
de la première heure.
10) Il (le Maître) doit en toutes circonstances se comporter avec
correction envers les Compagnons, selon le droit et la coutume des tailleurs
de pierre et maçons, conformément aux usages de la région.
11) Si un Maître a entrepris un chantier et que d'autres Maîtres
viennent à passer, ceux-ci ne doivent en aucune manière prendre
position avant que le premier se soit désisté de l'entreprise.
Naturellement, ces derniers doivent être compétents. 12) Les
Maîtres en question doivent conduire leurs travaux de telle manière
que les bâtiments construits par eux soient impeccables durant le
laps de temps déterminé par les usages de leur région.
13) S'il convient à quelque Maître d'entreprendre un autre
travail concurremment au sien et qu'il ne puisse le mener à bonne
fin et qu'un autre Maître s'y adonne, celui-ci doit le pousser à
achèvement afin que l'Oeuvre ne reste pas inachevée. Mais
si ce dernier n'a pas la compétence voulue pour aboutir comme il
convient, il doit être repris et puni afin qu'on sache à quoi
s'en tenir sur son compte.
14) Le ou les Maîtres qui entreprennent de pareils travaux ne
doivent prendre à louage de services que ceux qui sont compétents
en la matière.
15) Si un Maître vient entreprendre un travail pour lequel il
n'est pas compétent, aucun Compagnon ne doit l'assister.
16) Deux Maîtres ne doivent pas entreprendre le même travail,
à moins que l'on ne puisse terminer le travail dans le cours de
la même année.
17) Chaque Maître qui réside dans son chantier ne doit
pas avoir plus de deux aides. Et s'il avait un ou plusieurs chantiers extérieurs,
il ne peut dépasser dans chacun d'eux plus de deux aides afin qu'il
ne dépasse pas cinq aides dans l'ensemble de ses chantiers. Mais
s'il perd un chantier, il doit employer les aides de celui-ci dans son
autre chantier jusqu'à ce que la période d'engagement de
ses aides soit révolue et il ne doit pas engager d'autres aides
jusqu'à ce que le travail soit achevé.
18) Si un aide vient à faire défaut à un Maître,
le Maître peut en engager un autre pour un trimestre jusqu'à
ce que le temps de travail de l'autre soit échu.
19) Quand un aide sert un Maître conformément aux statuts
de la corporation et que le Maître lui a promis de lui confier certains
travaux et que l'aide désire en faire encore davantage, il pourra
s'entendre avec le Maître à bon droit pour le servir plus
longtemps.
20) A tout entrepreneur qui dirige un chantier et à qui est dévolu
le pouvoir juridique sur cette corporation pour régler tout différend
qui pourrait survenir entre les constructeurs, obéissance est due
par tous les Maîtres, Compagnons et aides. 21) Au cas où une
plainte parvient au Maître, il ne doit pas prononcer seul une sentence,
mais s'adjoindre deux autres Maîtres les plus proches et les Compagnons
qui appartiennent à ce chantier. Ensemble, ils éclairciront
la question qui ensuite devra être portée devant toute la
corporation.
22) Tout Maître qui a la responsabilité des statuts de
la corporation doit les faire lire à ses Compagnons une fois par
an et si, dans le courant de l'année, il vient un Maître ou
un Compagnon qui désire connaître les statuts en tout ou en
partie, il doit leur en faire prendre connaissance afin qu'il n'y ait aucune
équivoque. 23) S'il arrive que deux Maîtres ou davantage appartenant
à cette corporation aient des différends sur des sujets étrangers
à la profession, ils ne doivent pas s'adresser ailleurs qu'à
la corporation, laquelle jugera de son mieux.
24) Aucun entrepreneur ou Maître ne doit vivre ouvertement en
concubinage. S'il ne s'en abstient pas, aucun Compagnon ni tailleur de
pierre ne doit rester dans son chantier ni avoir rien de commun avec lui.
25) Afin que l'esprit de fraternité puisse se maintenir intégral
sous les auspices divins, tout Maître qui a la direction d'un chantier
doit, dès qu'il est reçu dans la corporation, verser un gulden.
26) Tous les Maîtres et entrepreneurs doivent avoir, chacun, un
tronc dans lequel chaque Compagnon doit verser un pfennig par semaine.
Chaque Maître doit recueillir cet argent et tout autre venu dans
le tronc et le remettre chaque année à la corporation.
27) Dons et amendes doivent être versés dans les troncs
de la communauté, afin que le service divin soit d'autant mieux
célébré.
28) Si un entrepreneur ne se soumet pas aux règlements et veut
néanmoins exercer son métier, aucun Compagnon ne doit aller
dans son chantier et les autres Maîtres doivent l'ignorer.
29) Si un Maître n'est pas encore entré dans la corporation,
s'il ne se déclare pas hostile à la corporation et qu'il
prenne un Compagnon, il ne sera pas sanctionné pour ce fait.
30) Si un Compagnon se rend chez un autre Maître de vie honnête
en demandant à être embauché, il peut l'être
dans la mesure où il continue à remplir ses obligations envers
la corporation.
31) Et s'il arrive qu'une plainte soit portée par un Maître
contre un autre Maître, par un Compagnon contre un autre Compagnon
ou contre un Maître, ces plaintes doivent être portées
devant les Maîtres qui détiennent les livres de la corporation.
Ceux-ci précisent les jours où les parties doivent être
entendues et la cause sera jugée dans les lieux où ont été
conservés les livres de la corporation.
32) On ne doit pas accepter dans la corporation de Maître ou d'entrepreneur
qui n'a pas communié dans l'année ou qui ne pratique pas,
ou qui gaspille son avoir au jeu. Si d'aventure un quelconque de cette
catégorie avait été coopté, aucun Maître,
aucun Compagnon ne doit avoir de contact avec lui jusqu'à ce qu'il
ait changé de vie et subi une punition par la communauté.
33) Le Maître qui a la charge des livres doit promettre à
la corporation d'en prendre soin et de n'en laisser prendre copie à
personne ni de les prêter à qui que ce soit, afin qu'ils restent
intacts. Mais si quelqu'un de la corporation a besoin de copier un ou deux
articles, on peut lui prêter les livres ou lui autoriser la copie.
34) Si un Maître ou un Compagnon copie un ouvrage à l'insu
du Maître auteur de cet ouvrage, il doit être renvoyé
de la corporation ; aucun Maître ou Compagnon ne doit avoir contact
avec lui et aucun Compagnon ne doit s'associer à ses travaux tant
qu'il n'aura pas fait amende honorable.
35) Egalement, un Maître ayant entrepris un travail et dresse
un plan ne doit pas modifier ce plan, mais doit le réaliser suivant
l'usage du pays.
36) Si un Maître ou un Compagnon procède a des dépenses
pour la communauté, il doit les justifier et la communauté
doit les lui rembourser. Si quelqu'un a des différends avec la justice
ou dans d'autres circonstances qui concernent la corporation, celle-ci
lui doit aide et protection.
37) Si un Maître ou un Compagnon est en difficulté avec
la justice ou autrement, chacun, qu'il soit Maître ou Compagnon,
lui doit aide et assistance, conformément aux engagements de la
corporation.
38) Si un Maître n'a pas reçu la totalité de son
dû, la construction une fois achevée, il n'a pas l'autorisation
de prélever des intérêts. A l'inverse, un Maître
qui a avance de l'argent à une personne ou à une ville pour
mener à bonne fin une construction ne doit pas non plus prélever
intérêts.
39) Si un Maître doit construire des fondations et qu'il ne puisse
aboutir, faute de main-d'oeuvre qualifiée, il a toute latitude pour
s'adresser a des maçons, afin que les personnes ou les villes qui
ont passé la commande ne restent pas dans l'embarras.
40) Tous les Maîtres et les Compagnons qui se sont engagés
par serment à observer les règlements de la corporation doivent
être fidèles à leurs engagements. Si un Maître
ou un Compagnon a enfreint l'un des articles du règlement, il doit
expier en conséquence et est ensuite tenu quitte d'observer l'article
en question.
41) A Ratisbonne, en l'an 1459, quatre semaines après pâques,
il a été décidé que le Maître d'oeuvre
Jobst Dotzinger, qui a construit notre cathédrale et plusieurs établissements
religieux à Strasbourg, sera considéré ainsi que ses
successeurs comme le président et le juge et cela est également
valable pour Spire et Strasbourg.
42) Tous les Maîtres qui possèdent un tronc dans les chantiers
où il n'existe pas de tronc de la corporation seront responsables
des espèces vis-à- vis des Maîtres qui détiennent
les livres de la corporation et, là où ces livres seront
détenus, un service divin doit être célébré.
S'il se produit le décès d'un Maître ou d'un Compagnon
dans des chantiers où il n'existe pas de livre de la corporation,
ce décès doit être annonce au Maître qui tient
les livres de la corporation. ès que l'annonce du décès
lui parvient, il fait célébrer une messe pour le repos de
l'âme du défunt. Tous les Maîtres et Compagnons doivent
être présents et verser une obole.
43) Dans un chantier où on tient un livre de corporation, le
contenu des troncs des plus proches chantiers doit être versé.
44) Aucun Maître ou Compagnon n'appartenant pas à la corporation
ne doit recevoir le moindre enseignement.
45) On n'a pas le droit de recevoir de l'argent en rétribution
de l'enseignement que l'on dispense, mais rien n'empêche d'enseigner
gratuitement tous ceux qui désirent s'instruire.
46) Si un homme pieux désire participer au service divin, on
doit l'accueillir. Mais, à part le service divin, il ne doit pas
participer au travail de la corporation.
47) En l'année 1459, quatre semaines après pâques,
les Maîtres et les ouvriers de cette corporation qui ont été
à Ratisbonne ont juré fidélité sur le livre.
Jobst Dotzinger, le maître d'oeuvre de Strasbourg.
ANNEXES
Règlement concernant Apprentis et Compagnons
1) Si un ou plusieurs Compagnons viennent, au cours de leur tour d'Allemagne,
dans ses chantiers, le Maître doit leur assurer le même salaire
qu'ils touchaient auparavant. Et s'ils n'avaient pas prête serment
antérieurement, le Maître leur ferait exécuter cette
formalité. S'ils s'y refusent, personne ne doit les engager.
2) Le Maître ne doit engager aucun Compagnon qui mène une
existence dissolue, ou qui vit avec une concubine, ou qui ne se confesse
pas une fois l'an et ne communie pas, ou qui gaspille son gain au jeu.
3) Si un Compagnon se présente dans l'entreprise et demande à
y être engagé, il ne doit pas être agréé,
à moins que celui chez qui il a fait son apprentissage ait été
lui-même un Maître maçon.
4) Le postulant ne doit s'adresser à personne d'autre sous peine
de punition.
5) Tout Compagnon itinérant qui est engagé dans une entreprise
doit obéissance au Maître ou à son adjoint, selon les
règles et les usages de la corporation.
6) Aucun Compagnon itinérant qui est en place ne doit dire de
mal de son employeur ni atteindre dans son honneur. Mais si l'employeur
a enfreint les règles de la corporation, chacun peut le dénoncer.
7) Quand un itinérant quitte l'entreprise, il ne doit laisser
ni dette, ni sujet de plainte. 8) Si un employeur veut se séparer
d'un itinérant, il doit lui donner son congé seulement un
samedi ou un soir de paie, afin qu'il soit en mesure de voyager le lendemain,
à moins qu'il ait une raison valable d'agir autrement.
9) Un parleur (surveillant ou gâcheur) doit servir son Maître
avec fidélité, selon la loi et la coutume, il ne doit jamais
lui nuire en action ni en paroles, ni personnellement, ni par personne
interposée.
10) Tout Compagnon itinérant doit promettre aux membres de la
corporation de respecter toutes les règles corporatives et celui
qui s'y refuserait ou qui commettrait une infraction ne doit plus être
engagé par aucun entrepreneur qui viendrait a l'apprendre. 11) Si
un Maître ou un Compagnon de la corporation tombe malade et s'il
ne peut subvenir à ses besoins, la corporation lui doit aide et
soutien et, s'il est dans le besoin, elle doit lui prêter argent
nécessaire pour les soins qu'il s'engagera à rembourser par
la suite. S'il mourait, on doit lui reprendre ce qu'il a laisse (vêtements
ou autres choses) jusqu'à ce que les frais soient couverts.
12) Si un Compagnon arrive chez un Maître qui n'a pas le livre
de la corporation et qu'il sollicite une place, le Maître peut l'employer
tout en l'inscrivant dans la corporation et en lui donnant le salaire réglementaire.
Si le Maître n'a pas d'argent, il doit recommander le Compagnon au
plus proche de ses collègues qui possède le livre corporatif
ainsi que les troncs. On doit lire les ordonnances au Compagnon qui doit
jurer qu'il s'y conformera.
13) Si un Compagnon a servi chez un Maçon et non chez un entrepreneur
et qu'il veuille entrer dans la corporation, il doit travailler deux ans
sans salaire chez un entrepreneur. S'il n'accepte pas, il ne sera pas admis
dans la corporation. D'ailleurs, chaque Maître qui détient
un livre corporatif doit agir selon les circonstances.
Règlement concernant les Apprentis
1) Aucun Maître ni entrepreneur ne doit engager un apprenti qui
ne soit pas marié. Et il y a lieu, en outre, de lui demander si
ses père et mère sont maries.
2) Aucun Maître ni entrepreneur ne peut engager aucun aide pour
un délai de moins de six ans.
3) 11 ne doit pas non plus en faire un contremaître avant l'expiration
de ce délai.
4) Et il ne doit pas en faire un contremaître avant que celui-ci
ait accompli un tour de Compagnonnage d'un an.
5) Le Maître ou l'entrepreneur doit faire promettre à l'apprenti
d'observer les statuts et règles de la corporation.
6) Si un Apprenti quitte son employeur sans une cause légitime
avant l'expiration de son engagement, aucun autre employeur ne doit l'engager.
Aucun Compagnon ne doit frayer avec lui, avant son retour chez son employeur,
auprès duquel il doit achever son temps d'apprentissage et lui donner
toute satisfaction, moyennant quoi il recevra un certificat. Aucun Apprenti
ne doit verser d'indemnité à son employeur, sauf pour cause
de mariage avec le consentement de son employeur, ou pour tel motif légitime
qui l'y contraigne, lui ou son employeur.
7) Si un Apprenti a l'impression que son Maître lui a cause des
préjudices, il peut porter la question devant les entrepreneurs
et les Maîtres de la même région, au risque d'ailleurs
d'être évincé et d'aller ailleurs.
8) Si un Apprenti se conduit mal au point de vue sentimental et en dehors
du mariage, il doit perdre le bénéfice de ses années
d'apprentissage, en examinant toutefois son cas avec compréhension.
9) Si un Maître, Compagnon ou Apprenti a enfreint le règlement,
il doit se soumettre avec obéissance à la sanction. Si l'un
d'eux s'y refuse, il doit être exclu de la corporation jusqu'à
ce qu'il ait été sanctionné. Il sera évité
et méprisé de tous.
Soli Deo Gloria.