Eric Dupin
« L’hystérie identitaire »
éditions Cherche Midi

Introduction:
Qui sommes-je ?

     Au retour d’un périple l’ayant mené aux Etats-Unis puis en Grande-Bretagne, un jeune magistrat français publie en 1835 le premier volume d’un ouvrage destiné à faire date. Alexis de Tocqueville y traite « De la démocratie en Amérique ». Analysant finement l’avènement de la démocratie, ce brillant esprit libéral pointe la passion de l’égalité qui en est le moteur. Le mouvement lui paraît inexorable, bien qu’un peu inquiétant, à ses yeux, pour l’avenir de la liberté. Quoi qu’il en soit, l’aspiration égalitaire a effectivement dominé le XXème siècle. Avec son cortège de progrès humanistes mais aussi de drames totalitaires.
     En ce début de IIIème millénaire, le paysage est tout différent. L’humanité est à nouveau engagée dans un processus de creusement des inégalités – entre les pays riches et les contrées pauvres, mais aussi au sein de chaque nation. Le discrédit de l’idée communiste a sonné le glas de l’égalitarisme absolu. A un autre niveau, la crise profonde dans laquelle se débat la social-démocratie est intimement liée à l’affaiblissement de l’aspiration égalitaire, y compris parmi les couches populaires. Tout se passe comme si le désir d’être « comme les autres » avait progressivement, mais fondamentalement, été remplacé par celui d’être « différent des autres ». L’obsession de l’égalité semble avoir cédé la place à celle de l’identité.
     Ce thème a émergé, dans les travaux scientifiques, à la fin des années soixante-dix. Depuis, le moins qu’on puisse dire est que les discours sur « l’identité » sont à la mode. Ils s’accommodent à des sauces fort diverses. « Peu de mots sont autant galvaudés ces temps-ci que celui d’identité », note l’historien Alfred Grosser (1). « L’identité est devenue aujourd’hui un slogan brandi comme un totem ou répété de manière compulsive comme une évidence paraissant avoir résolu ce qui précisément pose problème : son contenu, ses contours, sa possibilité même », déplore l’anthropologue François Laplantine (2). C’est qu’il y a bien un problème quelque part. Le succès de ce concept, qui a déjà été couronné d’une abondante littérature, renvoie à d’indéniables et douloureuses mutations sociales. La crise des cultures collectives traditionnelles repose à l’individu en termes nouveaux la question cruciale du sens de son inscription dans la société, autrement dit de son « identité ». D’autant plus que le surgissement d’identités nouvelles complique singulièrement l’équation identitaire de chacun.
     La géopolitique offre une illustration éclairante et attristante de la vigueur actuelle de la passion identitaire. Qu’il s’agisse de l’ancienne Yougoslavie, du Caucase, de l’Algérie ou de l’Afrique des Grands Lacs, le politiste Jean-François Bayart souligne que ces récents « conflits se sont noués autour de la notion d’identité » (3). « Ils tirent leur force meurtrière de la supposition qu’à une prétendue identité culturelle correspond nécessairement une identité politique, en réalité tout aussi illusoire », ajoute-t-il. « La globalisation économique et communicationnelle, l’internationalisation du droit et l’uniformisation marchande du monde n’ont pas fait disparaître les puissantes aspirations identitaires qui sont au principe de toutes les formes de nationalisme », relèvent Gil Delannoi et Pierre-André Taguieff (4). « De quelque côté que l'on regarde, on s'aperçoit que les revendications des peuples se trouvent dans une logique communautaire et une problématique identitariste », s’alarme le politiste Joseph Yacoub (5) qui met en garde contre « un ethno-nationalisme étroit et envahissant ». Mais la virulence des revendications identitaires ne se limite nullement au champ des intérêts géopolitiques. C’est tout le corps social qui semble affecté par ce phénomène d’auto-défense, plus ou moins agressive.

L’angoisse identitaire
     Et pourtant, l’identité n’existe pas. C’est, en tous cas, la position intellectuellement la plus rigoureuse. L’identité personnelle supposerait l’absurdité d’un sujet restant exactement le même au fil du temps. L’identité collective est encore plus problématique. Elle est «également impossible, les membres d’un nous étant, tout au plus, des semblables», écrit le psychologue Pierre Tap (6). La notion d’identité est obligatoirement associée au mythe de l’identique, de l’invariant. Grosser (1) rappelle la définition de Voltaire dans le Dictionnaire philosophique :  « Le terme (identité) ne signifie que même chose. Il pourrait être rendu en français par mêmeté... Ce n'est donc que la mémoire qui établit l'identité, la mêmeté d'une personne ». Or, comme le disait le philosophe grec Héraclite, « on ne peut se baigner deux fois dans le même fleuve ». Le sociologue Claude Dubar, qui cite cette célèbre maxime dans son livre (7), met le doigt sur le paradoxe fondamental des identités collectives : « ce qu’il y a d’unique est ce qui est partagé ». Autrement dit, un groupe ne se reconnaît d’existence singulière qu’au travers des ressemblances entre ses propres membres. Cela suppose une double opération : minimiser les différences internes au groupe et maximiser celles qui le distingue des groupes voisins. De tels processus sont de nature à stimuler l’agressivité externe et le conformisme interne d’un groupe . Laplantine (2) insiste sur la dimension foncièrement conservatrice du concept d’identité : « La représentation et l’identité s’épanouissent dans la conformité aux idées reçues ».
     Tout le problème vient de ce que cette « notion floue » parle diablement aux hommes. «C’est une notion d’une très grande pauvreté épistémologique, mais en revanche d’une très grande efficacité idéologique », reconnaît Laplantine. « Les passions identitaires sont profondément enracinées en nous. Aucun peuple n'est plus atteint qu'un autre », constate le philosophe Paul Ricoeur (8). C’est que l’identité, en dépit de sa nature largement chimérique, remplit des fonctions vitales. La définition avancée par le sociologue Manuel Castells met l’accent sur cette dimension positive : « J’appelle identité (quand le terme s’applique aux acteurs sociaux) le processus de construction de sens à partir d’un attribut culturel, ou d’un ensemble cohérent d’attributs culturels, qui reçoit priorité sur toutes les autres sources » (9). Pour lui, les identités produisent un sens, sens que « l’acteur identifie symboliquement comme l’objectif de son action». Dans cette acception, des troubles identitaires ne peuvent que gravement nuire à la vitalité d’un individu ou d’un groupe.
     Or les société occidentales connaissent depuis une trentaine d’années une crise multiforme de leur auto-représentation. Comme le remarque Dubar (7), qu’il s’agisse de la famille, du travail, de la religion ou de la politique, les anciennes « formes identitaires » sont sur le déclin. S’appuyant sur les travaux du sociologue Max Weber, cet auteur analyse cette évolution comme le glissement d’anciennes identités « communautaires », où l’individu était fortement enchâssé dans les groupes, à de nouvelles identités « sociétaires », « collectifs multiples, variables, éphémères auxquels les individus adhèrent pour des périodes limitées et qui leur fournissent des ressources d’identification qu’ils gèrent de manière diverse et provisoire ».
     Alors que la configuration de ces nouvelles identités demeure un peu obscure et sujette à controverses, l’affaissement des anciennes identités est plus facilement palpable. Si cette trilogie n’avait pas pris le sens que l’on sait, on pourrait résumer les trois piliers de l’identité collective traditionnelle par la formule travail-famille-patrie. Ces trois pôles d’identification sociale ne sont plus aujourd’hui que l’ombre de ce qu’ils étaient. L’effacement symbolique de l’Etat-nation fait figure de lieu commun – au point d’ailleurs que l’on exagère souvent l’impuissance des Etats face aux flux économiques internationaux. Mais il ne fait guère de doute que cette forme d’organisation politique, après s’être pleinement affirmée au XIXème siècle, est aujourd’hui sur le déclin. La famille a également été emportée par les bourrasques de la modernité qui l’ont largement dépouillée de son modèle autoritaire et hiérarchique. Le travail lui-même a été, plus récemment, détrôné comme valeur suprême, victime de la civilisation des loisirs et d’une financiarisation outrancière dommageable à tout réel projet d’entreprise. Avec l’effacement progressif du Chef de l’Etat, du Chef de famille et du Chef d’entreprise, ce sont trois grandes figures d’autorité qui ont été bousculées. Si l’individu y a gagné de nouvelles marges de liberté, son inscription dans l’univers social s’en est trouvé singulièrement compliqué.
     A ce stade, on peut déjà repérer trois questions qui traverseront ce livre. La première est celle de la fonction de la mémoire dans un monde placé sous le signe de la vitesse. « Une époque troublée est une époque qui doute de la cohérence du monde », note justement Laplantine (2). Par un mécanisme de défense bien compréhensible, l’incertitude liée à la rapidité des changements de tous ordres produit des crispations identitaires. Le sociologue Alex Mucchielli (10) cite l’historien Pierre Chaunu selon lequel « une société assure son identité dans l’intégration du passé ». Mais cette transmission d’héritage ne semble plus s’opérer aussi facilement à une époque où le culte du présent est envahissant. Elle se réfugie plutôt dans des formes folkloriques dont les innombrables commémorations organisées en Europe donnent un exemple caricatural. A l’opposé, certains groupes stimulés par la revendication identitaire se complaisent dans une projection dans le passé – plus ou moins réinventé – au rebours de la nécessité de « l’oubli » que prônait Ernest Renan dans l’intérêt de la paix des nations.
 La religion entretient un rapport au temps inégalable puisque son unité de mesure n’est autre que l’éternité. On comprend alors pourquoi le fondamentalisme religieux est actuellement, comme le souligne Castells (9) « une source d’identité étonnamment forte et influente ». Le futur n’est ici envisagé que comme la poursuite d’un combat remontant à un lointain passé. La crispation identitaire est aussi une vengeance contre la dictature du présent.
     La seconde question que soulève le rapport problématique des sociétés contemporaine à « l’identité » n’a plus trait au temps mais à l’espace. Ce référent spatial est le lieu d’un paradoxe frappant. D’un côté, notre monde est de plus en plus décrit comme une entité globale. On parle à tous propos de « mondialisation » ou de « globalisation ». Simultanément, les particularismes locaux se portent pourtant à merveille et ils sont fréquemment encensés par les apôtres de la « modernité ». Faut-il en conclure, avec Castells, que « deux forces contraires sont en lutte pour remodeler notre monde et nos vies : la mondialisation et l’identité » (9) ? Cet auteur est certes fondé à observer que « de puissantes manifestations d’identités collectives sont venues défier la mondialisation et le cosmopolitisme, au nom de la singularité culturelle et du contrôle des individus sur leur vie et leur environnement ». Il n’en demeure pas moins que les deux phénomènes sont au moins autant complémentaires qu’antagonistes.
Le processus même de mondialisation favorise le localisme. Il engendre, par exemple, « une proximité culturelle (qui) renforce et légitime les poussées identitaires et, du même coup, les pulsions territoriales », note le journaliste Jean-Pierre Langellier (11). Et d’ajouter que « le couple identité-marché fonctionne ainsi plus subtilement qu'on ne pourrait le croire. Pour s'imposer, le marché est contraint de respecter la diversité culturelle. On appelle cette démarche d'un terme barbare : la glocalisation, contraction de globalisation-localisation ». Au fur et à mesure que les frontières économiques disparaissent et que l’homogénéité des modes de vies progresse, les hommes se raccrochent à ce qui les distingue, réellement ou symboliquement. Plus le monde fonctionne en réseau – l’information et les marchandisent circulant comme jamais d’un bout à l’autre du globe – et plus chaque parcelle de l’humanité cultive son particularisme. Paradoxalement, les humains sont engagés dans une interdépendance croissante qui leur fait prendre conscience de ce qui les distingue des autres.
     Voilà qui nous amène à une troisième question posée par l’identité, celle du rapport entre individualisme et communautarisme. Là encore, l’opposition n’est pas aussi simple qu’il n’y paraît au premier abord. On constate certes une évolution historique de long terme qui va de l’immersion totale de l’individu dans sa communauté d’appartenance à une « individuation » qui lui attribue une liberté croissante. « Pour les historiens, c’est vers la fin du Moyen Age qu’apparaît la capacité des individus à prendre du recul par rapport à l’emprise de la vie sociale », rappelle Mucchielli (10). Par la suite, « la séparation progressive de l’individuel par rapport au collectif devient décisive au XVIIème siècle avec la séparation de la vie de famille (ou vie privée) et de la vie professionnelle ». On a vu précédemment que Weber analysait cette évolution comme le glissement progressif d’identités « communautaires » vers des identités « sociétaires ». Cette « prise de distance possible des individus à l’égard de leur personnage, de leur rôle social, de leur appartenance communautaire » change radicalement le statut de la personne, souligne Dubar (7). Celle-ci devient alors un « fait moral » doté d’une « conscience » individuelle propre. Mais cette liberté gagnée n’a rien d’idyllique. L’individu se définit de plus en plus, dans le cadre du marché et du capitalisme, par ce qu’il fait – sa morale devenant intérieure. Et Dubar de remarquer que « le désenchantement du monde est, pour Weber, l’aboutissement de cette longue chaîne historique qui va du communautaire le plus pénétré de magie au sociétaire le plus calculateur ».
 Le processus en cours génère toutefois ses propres contre-poids. L’individualisme exacerbé des sociétés dites avancées se marie plus aisément qu’on ne pourrait l’imaginer avec les appartenances communautaires. Plus la personne se sent « seule » face au marché et à la compétition économique et plus elle sera encline à se projeter dans un univers de référence collectif – qu’il s’agisse d’un groupe religieux, sportif, culturel ou ethnique. On côtoie ici ce que Mucchielli décrit comme « le problème fondamental de l’identité, à savoir la dialectique constante du Nous et du Je, ou du fusionnel-affectif et de l’autonome-rationnel conscient » (10).

Anciennes et nouvelles identités
     Toutes les identités traditionnelles ont partie liée avec la figure de l’Autorité. C’est d’ailleurs ce qui leur vaut l’attachement des uns et la détestation des autres. La famille renvoie au Père, l’entreprise au Patron, le parti au Chef etc. Or, comme le constate Grosser (1), ces dernières décennies ont été le théâtre d’impressionnantes « destructions d’identifications ». « A la classe ouvrière, au Parti communiste. A l'Eglise. D'une certaine façon, à l'entreprise aussi, comme patron ou comme salarié », précise-t-il. Ces ruptures ont été autant de révoltes contre les dépositaires de l’autorité. Un phénomène qui frappe tout autant le chef religieux que le chef de l’Etat, le patron que le dirigeant syndical, le curé que le maître d’école. Il y a sans aucun doute quelque chose de commun à cette désacralisation qui touche des pouvoirs aussi divers.
     On applaudirait sans réserve à cette libération de l’individu du poids de l’autorité si de nouvelles identités prenaient naturellement la place des anciennes. Il n’en est malheureusement rien. L’effacement des repères traditionnels laisse souvent la place à l’angoisse sociale générée par une douloureuse indétermination identitaire. Le cas des « jeunes issus de l’immigration », pour reprendre une périphrase en vogue, ou des « Beurs », autre passe-passe linguistique, est symptomatique de ce déchirement entre identités contradictoires et amputées. Ces jeunes n’appartiennent plus véritablement à la culture de leur pays d’origine – qu’ils connaissent d’ailleurs souvent très mal. En même temps, ils éprouvent de profondes difficultés, dont ils sont loin d’être les seuls responsables, à s’intégrer pleinement dans le pays où ils vivent. Le résultat de cette tension est fréquemment une identité déchirée, bricolée d’éléments dissonants. La vénération à l’égard des grandes marques occidentales de la consommation peut ainsi coexister avec l’affirmation réactive d’une appartenance « arabe » ou « musulmane ». « Pour se sentir bien, un acteur social doit avoir un objectif défini, un avenir d’espoir, une dynamique de projet », souligne Mucchielli (10). C’est bien ici que le bât blesse. Les enfants d’immigrés sont confrontés à un problème de continuité temporelle entre les valeurs de leurs parents et celles dans lesquelles ils baignent. Pour cet auteur, « lorsque les différences sont perçues comme des ruptures, alors s’ouvrent les crises d’identité ». Les Beurs sont loin d’en avoir le privilège.
     Car les « nouvelles identités » qui ont l’ambition de remplacer les anciennes ne vont pas sans poser de multiples problèmes. Le premier est qu’elles ne sont généralement pas si nouvelles que cela. Castells (9) distingue les « identités-résistance » et les « identités-projet ». Les premières sont clairement régressives : des groupes dominés « se barricadent sur la base de principes étrangers ou contraires à ceux qui imprègnent les institutions de la société ». Les secondes seraient, à l’inverse, porteuses de progrès : des avant-gardes définissent une « identité nouvelle » qui aboutit à « transformer l’ensemble de la structure sociale ».
 Force est de constater que ce sont les « identités-résistance » qui dominent l’actualité. La crise de l’Etat-nation engendre plutôt la multiplication de revendications « nationalitaires ». L’implosion de l’empire soviétique a fait ressurgir les anciennes identités « nationales ». Le démantèlement de la Yougoslavie a même donné lieu à de violents affrontements à base prétendument ethnique.  Et la « morcellisation de la planète » (11) continue d’aller bon train. On ne comptait qu’une trentaine d’Etats au début du XIXème siècle. L’ONU rassemblait 51 membres en 1954. Ce chiffre a franchi le cap de la centaine en 1961 pour se hisser à 191 en 2002. Et nul n’ignore que de nombreux peuples sont encore candidats à la création de leur propre Etat.
     « Le fondamentalisme religieux, le nationalisme culturel, les solidarités territoriales sont, dans l’ensemble, des réactions défensives », reconnaît Castells (9). « Dieu, la nation, la famille et la communauté fournissent les codes éternels et indestructibles », ajoute-t-il. Les « identités-résistance » ne sauraient, pour autant, être renvoyées trop facilement au registre de l’archaïsme. Bayart (3) remarque que « l’importance politique de l’ethnicité provient justement de ce qu’elle est un phénomène éminemment moderne, lié à l’Etat importé, et non un résidu ou une résurgence de la culture traditionnelle ». L’authenticité des identités régionalistes ou ethnicistes est souvent sujette à caution – devant parfois beaucoup plus à une reconstruction politique volontariste qu’au pieux respect d’un héritage historique.
     Inversement, certaines identités émergentes décrites comme résolument modernes peuvent présenter des traits plus traditionnels qu’on ne pourrait s’y attendre. Prenons ici l’exemple des couples homosexuels. Au fur et à mesure que la société leur reconnaissait le droit à l’existence, ils en sont venus à revendiquer certains attributs de la famille traditionnelle. La durée et la légalité des unions a été codifiée dans beaucoup de pays, dont la France avec le Pacs. Et la revendication d’adoption d’enfants se déploie au nom du concept d’homoparentalité, qui n’est finalement qu’une extension du modèle familial.

Entre passéisme et angélisme
     Ce livre se propose d’éclairer les diverses facettes de cette crise contemporaine des identités collectives. L’auteur n’étant nullement spécialiste des différents domaines où celle-ci se manifeste, son intention n’est évidemment pas de poser un diagnostic expert sur chacun d’entre eux, mais plus simplement de tenter une mise en perspective des différents éléments constitutifs de cette crise. L’intuition de départ de ce travail est que les crises de la nation, de la famille, des croyances religieuses ou politiques ou encore du travail ne sont pas indépendantes les unes des autres, même s’il y aurait grand risque à les amalgamer. Il y a bel et bien perte d’impact des identités traditionnelles dans leur ensemble. L’état de crise vient précisément du fait que ce manque n’est pas vraiment comblé par des identités substitutives qui restent fragiles, voire superficielles. L’hystérie identitaire qui s’empare de certaines populations – au demeurant très variées – est alors la réponse à un état d’indétermination né d’appartenances contradictoires.
     On s’efforcera d’éviter deux écueils. Le premier est celui du passéisme. C’est le risque d’adopter une posture nostalgique des identités d’hier. Or il est vain de regretter la disparition d’un monde d’ordre et d’autorité aujourd’hui englouti. Outre le fait que la machine à remonter le temps n’a toujours pas été inventée, il n’y a guère de raisons d’idéaliser un âge où l’individu était étroitement contrôlé par son Travail, sa Famille ou sa Patrie. Il y trouvait certes un confort identitaire, mais au prix d’une contraignante sujétion sociale.
     L’excès inverse n’en existe pas moins. Il est le fait de ceux qui, soucieux d’être dans l’air du temps, idéalisent les tendances actuelles sans en voir les dangers. Un certain discours vante ainsi sans précaution les « nouvelles identités », qu’elles soient régionales, sexuelles ou communautaires, en s’abstenant de les passer au crible de la critique. Tant pis si, concrètement, elles se traduisent par d’inquiétantes ségrégations et par un problématique morcellement de nos sociétés. Une certaine gauche semble avoir troqué l’ambition de représenter « le parti du peuple » pour celle, fort différente en son principe, d’incarner « le parti des minorités ». Le rejet systématique des identités dites traditionnelles peut d’ailleurs conduire à un dogmatisme tout à fait dommageable. Il en est ainsi de ceux chez qui l’hostilité à la famille induit l’occultation des effets négatifs de certaines formes d’éclatement de cette structure. Dans le contexte actuel, ceux-ci sont pourtant patents. Mucchielli rappelle que « la désunion familiale continue les troubles identitaires dus à une éducation sans liens affectifs stables et à une éducation sans modèles identificatoires sûrs et valorisés » (10). Nul n’est besoin d’être un nostalgique du vieux modèle patriarcal de la famille pour prendre au sérieux les inconvénients de ce qui est joliment appelé « recomposition familiale ».
     Dans ce domaine comme dans les autres, on cherchera ici à comprendre plutôt de juger ou, pis encore, de préjuger. Les questions identitaires sont suffisamment complexes pour que la problématique laisse toute sa place aux nuances voire aux analyses de tonalités contradictoires. Après avoir exploré « l’éclatement des identités », sous ses différentes formes, le livre s’interrogera sur « l’ouverture à l’autre ». On examinera notamment la thèse en vogue de l’identité plurielle. Il ne fait pas de doute que chaque individu appartient simultanément à différentes collectivités. Mais cette pluralité est aujourd’hui vécue sur un mode qui devient problématique. Dubar relève que « l’appartenance multiple et changeante des individus dans les sociétés modernes constitue ainsi un problème sociologique redoutable » (7). Car il n’est pas toujours simple de conjuguer plusieurs identités, de jongler avec plusieurs visages. « Tout projet de vie devient impossible, sauf pour l’élite qui habite l’espace intemporel des flux des réseaux mondiaux », tranche Castells (9). Sans aller jusque-là, il est certain que la saturation d’identités diverses et instables complique l’équation que chacun doit résoudre pour mettre de la cohérence dans sa vie.
     Le philosophe Yves Michaud met l’accent sur la complexité des « identités flexibles » (12) d’aujourd’hui : « Nous n'en finissons pas de nous y retrouver (ou de tenter de nous y retrouver) entre l'image du père, la langue de la mère, les territoires que nous avons arpenté, les groupes où nous sommes plus ou moins volontairement entrés, les rencontres que nous ne cessons de faire ». Et il ne dissimule pas l’ambivalence de cette réalité : « A un surcroît d'opportunités répondent des menaces de déstructuration, de fragmentation et de désarticulation ». Ce sont aussi ces menaces qu’il convient d’analyser, sans céder à la chimère d’un monde où l’individu serait d’un seul bloc. Les paradoxes de l’identité ne sont, au demeurant, pas neufs. Dans son essai (2), Laplantine nous rappelle que Montaigne disait déjà qu’« un honnête homme est un homme meslé ». Le philosophe français du XVIème siècle résumait ainsi le problème du rapport à l’altérité : « Si je peux comprendre les autres, c’est parce que je suis autre que moi ». Par l’enfermement artificiel qu’elle suppose, l’hystérie identitaire interdit précisément cette compréhension. Et condamne, par là-même, les individus et les groupes qu’elle contamine au mal être tant il est vrai qu’on ne peut exister, à tous les niveaux, sans autrui.
 

(1) Alfred Grosser, « Les identités abusives », Le Monde du 28 janvier 1994.
(2) François Laplantine, « Je, nous et les autres », Editions Le Pommier, 1999.
(3) Jean-François Bayart, « L’illusion identitaire », Fayard, 2000.
(4) Gil Delannoi, Pierre-André Taguieff, « Nationalismes en perspective », Berg International Editeurs, 2001.
(5) Joseph Yacoub, « Vers un communautarisme ethno-religieux planétaire », Le Figaro du 26 juin 2002.
(6) Pierre Tap, Article « Identité », Encyclopaedia Universalis.
(7) Claude Dubar, « La crise des identités », PUF, 2000.
(8) Paul Ricoeur, « L’Autre soi-même », conférence de la paroisse Saint-Germain l’Auxerrois (Chatenay-Malabry), 1999.
(9) Manuel Castells, « Le pouvoir de l’identité », Deuxième tome de « L’ère de l’information », Fayard, 1999.
(10) Alex Mucchielli, « L’identité », PUF, 1999.
(11) Jean-Pierre Langellier, « Un monde métis ? ou la dissolution des Yalta culturels », Le Monde du 26 novembre 1999.
(12) Yves Michaud, « Des identités flexibles », Le Monde du 24 octobre 1997.


Présentation du livre

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