Au retour d’un périple
l’ayant mené aux Etats-Unis puis en Grande-Bretagne, un jeune magistrat
français publie en 1835 le premier volume d’un ouvrage destiné
à faire date. Alexis de Tocqueville y traite « De la démocratie
en Amérique ». Analysant finement l’avènement de la
démocratie, ce brillant esprit libéral pointe la passion
de l’égalité qui en est le moteur. Le mouvement lui paraît
inexorable, bien qu’un peu inquiétant, à ses yeux, pour l’avenir
de la liberté. Quoi qu’il en soit, l’aspiration égalitaire
a effectivement dominé le XXème siècle. Avec son cortège
de progrès humanistes mais aussi de drames totalitaires.
En ce début de IIIème
millénaire, le paysage est tout différent. L’humanité
est à nouveau engagée dans un processus de creusement des
inégalités – entre les pays riches et les contrées
pauvres, mais aussi au sein de chaque nation. Le discrédit de l’idée
communiste a sonné le glas de l’égalitarisme absolu. A un
autre niveau, la crise profonde dans laquelle se débat la social-démocratie
est intimement liée à l’affaiblissement de l’aspiration égalitaire,
y compris parmi les couches populaires. Tout se passe comme si le désir
d’être « comme les autres » avait progressivement, mais
fondamentalement, été remplacé par celui d’être
« différent des autres ». L’obsession de l’égalité
semble avoir cédé la place à celle de l’identité.
Ce thème a émergé,
dans les travaux scientifiques, à la fin des années soixante-dix.
Depuis, le moins qu’on puisse dire est que les discours sur « l’identité
» sont à la mode. Ils s’accommodent à des sauces fort
diverses. « Peu de mots sont autant galvaudés ces temps-ci
que celui d’identité », note l’historien Alfred Grosser (1).
« L’identité est devenue aujourd’hui un slogan brandi comme
un totem ou répété de manière compulsive comme
une évidence paraissant avoir résolu ce qui précisément
pose problème : son contenu, ses contours, sa possibilité
même », déplore l’anthropologue François Laplantine
(2). C’est qu’il y a bien un problème quelque part. Le succès
de ce concept, qui a déjà été couronné
d’une abondante littérature, renvoie à d’indéniables
et douloureuses mutations sociales. La crise des cultures collectives traditionnelles
repose à l’individu en termes nouveaux la question cruciale du sens
de son inscription dans la société, autrement dit de son
« identité ». D’autant plus que le surgissement d’identités
nouvelles complique singulièrement l’équation identitaire
de chacun.
La géopolitique offre
une illustration éclairante et attristante de la vigueur actuelle
de la passion identitaire. Qu’il s’agisse de l’ancienne Yougoslavie, du
Caucase, de l’Algérie ou de l’Afrique des Grands Lacs, le politiste
Jean-François Bayart souligne que ces récents « conflits
se sont noués autour de la notion d’identité » (3).
« Ils tirent leur force meurtrière de la supposition qu’à
une prétendue identité culturelle correspond nécessairement
une identité politique, en réalité tout aussi illusoire
», ajoute-t-il. « La globalisation économique et communicationnelle,
l’internationalisation du droit et l’uniformisation marchande du monde
n’ont pas fait disparaître les puissantes aspirations identitaires
qui sont au principe de toutes les formes de nationalisme », relèvent
Gil Delannoi et Pierre-André Taguieff (4). « De quelque côté
que l'on regarde, on s'aperçoit que les revendications des peuples
se trouvent dans une logique communautaire et une problématique
identitariste », s’alarme le politiste Joseph Yacoub (5) qui met
en garde contre « un ethno-nationalisme étroit et envahissant
». Mais la virulence des revendications identitaires ne se limite
nullement au champ des intérêts géopolitiques. C’est
tout le corps social qui semble affecté par ce phénomène
d’auto-défense, plus ou moins agressive.
L’angoisse identitaire
Et pourtant, l’identité
n’existe pas. C’est, en tous cas, la position intellectuellement la plus
rigoureuse. L’identité personnelle supposerait l’absurdité
d’un sujet restant exactement le même au fil du temps. L’identité
collective est encore plus problématique. Elle est «également
impossible, les membres d’un nous étant, tout au plus, des semblables»,
écrit le psychologue Pierre Tap (6). La notion d’identité
est obligatoirement associée au mythe de l’identique, de l’invariant.
Grosser (1) rappelle la définition de Voltaire dans le Dictionnaire
philosophique : « Le terme (identité) ne signifie que
même chose. Il pourrait être rendu en français par mêmeté...
Ce n'est donc que la mémoire qui établit l'identité,
la mêmeté d'une personne ». Or, comme le disait le philosophe
grec Héraclite, « on ne peut se baigner deux fois dans le
même fleuve ». Le sociologue Claude Dubar, qui cite cette célèbre
maxime dans son livre (7), met le doigt sur le paradoxe fondamental des
identités collectives : « ce qu’il y a d’unique est ce qui
est partagé ». Autrement dit, un groupe ne se reconnaît
d’existence singulière qu’au travers des ressemblances entre ses
propres membres. Cela suppose une double opération : minimiser les
différences internes au groupe et maximiser celles qui le distingue
des groupes voisins. De tels processus sont de nature à stimuler
l’agressivité externe et le conformisme interne d’un groupe . Laplantine
(2) insiste sur la dimension foncièrement conservatrice du concept
d’identité : « La représentation et l’identité
s’épanouissent dans la conformité aux idées reçues
».
Tout le problème vient
de ce que cette « notion floue » parle diablement aux hommes.
«C’est une notion d’une très grande pauvreté épistémologique,
mais en revanche d’une très grande efficacité idéologique
», reconnaît Laplantine. « Les passions identitaires
sont profondément enracinées en nous. Aucun peuple n'est
plus atteint qu'un autre », constate le philosophe Paul Ricoeur (8).
C’est que l’identité, en dépit de sa nature largement chimérique,
remplit des fonctions vitales. La définition avancée par
le sociologue Manuel Castells met l’accent sur cette dimension positive
: « J’appelle identité (quand le terme s’applique aux acteurs
sociaux) le processus de construction de sens à partir d’un attribut
culturel, ou d’un ensemble cohérent d’attributs culturels, qui reçoit
priorité sur toutes les autres sources » (9). Pour lui, les
identités produisent un sens, sens que « l’acteur identifie
symboliquement comme l’objectif de son action». Dans cette acception,
des troubles identitaires ne peuvent que gravement nuire à la vitalité
d’un individu ou d’un groupe.
Or les société
occidentales connaissent depuis une trentaine d’années une crise
multiforme de leur auto-représentation. Comme le remarque Dubar
(7), qu’il s’agisse de la famille, du travail, de la religion ou de la
politique, les anciennes « formes identitaires » sont sur le
déclin. S’appuyant sur les travaux du sociologue Max Weber, cet
auteur analyse cette évolution comme le glissement d’anciennes identités
« communautaires », où l’individu était fortement
enchâssé dans les groupes, à de nouvelles identités
« sociétaires », « collectifs multiples, variables,
éphémères auxquels les individus adhèrent pour
des périodes limitées et qui leur fournissent des ressources
d’identification qu’ils gèrent de manière diverse et provisoire
».
Alors que la configuration de
ces nouvelles identités demeure un peu obscure et sujette à
controverses, l’affaissement des anciennes identités est plus facilement
palpable. Si cette trilogie n’avait pas pris le sens que l’on sait, on
pourrait résumer les trois piliers de l’identité collective
traditionnelle par la formule travail-famille-patrie. Ces trois pôles
d’identification sociale ne sont plus aujourd’hui que l’ombre de ce qu’ils
étaient. L’effacement symbolique de l’Etat-nation fait figure de
lieu commun – au point d’ailleurs que l’on exagère souvent l’impuissance
des Etats face aux flux économiques internationaux. Mais il ne fait
guère de doute que cette forme d’organisation politique, après
s’être pleinement affirmée au XIXème siècle,
est aujourd’hui sur le déclin. La famille a également été
emportée par les bourrasques de la modernité qui l’ont largement
dépouillée de son modèle autoritaire et hiérarchique.
Le travail lui-même a été, plus récemment, détrôné
comme valeur suprême, victime de la civilisation des loisirs et d’une
financiarisation outrancière dommageable à tout réel
projet d’entreprise. Avec l’effacement progressif du Chef de l’Etat, du
Chef de famille et du Chef d’entreprise, ce sont trois grandes figures
d’autorité qui ont été bousculées. Si l’individu
y a gagné de nouvelles marges de liberté, son inscription
dans l’univers social s’en est trouvé singulièrement compliqué.
A ce stade, on peut déjà
repérer trois questions qui traverseront ce livre. La première
est celle de la fonction de la mémoire dans un monde placé
sous le signe de la vitesse. « Une époque troublée
est une époque qui doute de la cohérence du monde »,
note justement Laplantine (2). Par un mécanisme de défense
bien compréhensible, l’incertitude liée à la rapidité
des changements de tous ordres produit des crispations identitaires. Le
sociologue Alex Mucchielli (10) cite l’historien Pierre Chaunu selon lequel
« une société assure son identité dans l’intégration
du passé ». Mais cette transmission d’héritage ne semble
plus s’opérer aussi facilement à une époque où
le culte du présent est envahissant. Elle se réfugie plutôt
dans des formes folkloriques dont les innombrables commémorations
organisées en Europe donnent un exemple caricatural. A l’opposé,
certains groupes stimulés par la revendication identitaire se complaisent
dans une projection dans le passé – plus ou moins réinventé
– au rebours de la nécessité de « l’oubli » que
prônait Ernest Renan dans l’intérêt de la paix des nations.
La religion entretient un rapport au temps inégalable
puisque son unité de mesure n’est autre que l’éternité.
On comprend alors pourquoi le fondamentalisme religieux est actuellement,
comme le souligne Castells (9) « une source d’identité étonnamment
forte et influente ». Le futur n’est ici envisagé que comme
la poursuite d’un combat remontant à un lointain passé. La
crispation identitaire est aussi une vengeance contre la dictature du présent.
La seconde question que soulève
le rapport problématique des sociétés contemporaine
à « l’identité » n’a plus trait au temps mais
à l’espace. Ce référent spatial est le lieu d’un paradoxe
frappant. D’un côté, notre monde est de plus en plus décrit
comme une entité globale. On parle à tous propos de «
mondialisation » ou de « globalisation ». Simultanément,
les particularismes locaux se portent pourtant à merveille et ils
sont fréquemment encensés par les apôtres de la «
modernité ». Faut-il en conclure, avec Castells, que «
deux forces contraires sont en lutte pour remodeler notre monde et nos
vies : la mondialisation et l’identité » (9) ? Cet auteur
est certes fondé à observer que « de puissantes manifestations
d’identités collectives sont venues défier la mondialisation
et le cosmopolitisme, au nom de la singularité culturelle et du
contrôle des individus sur leur vie et leur environnement ».
Il n’en demeure pas moins que les deux phénomènes sont au
moins autant complémentaires qu’antagonistes.
Le processus même de mondialisation favorise le
localisme. Il engendre, par exemple, « une proximité culturelle
(qui) renforce et légitime les poussées identitaires et,
du même coup, les pulsions territoriales », note le journaliste
Jean-Pierre Langellier (11). Et d’ajouter que « le couple identité-marché
fonctionne ainsi plus subtilement qu'on ne pourrait le croire. Pour s'imposer,
le marché est contraint de respecter la diversité culturelle.
On appelle cette démarche d'un terme barbare : la glocalisation,
contraction de globalisation-localisation ». Au fur et à mesure
que les frontières économiques disparaissent et que l’homogénéité
des modes de vies progresse, les hommes se raccrochent à ce qui
les distingue, réellement ou symboliquement. Plus le monde fonctionne
en réseau – l’information et les marchandisent circulant comme jamais
d’un bout à l’autre du globe – et plus chaque parcelle de l’humanité
cultive son particularisme. Paradoxalement, les humains sont engagés
dans une interdépendance croissante qui leur fait prendre conscience
de ce qui les distingue des autres.
Voilà qui nous amène
à une troisième question posée par l’identité,
celle du rapport entre individualisme et communautarisme. Là encore,
l’opposition n’est pas aussi simple qu’il n’y paraît au premier abord.
On constate certes une évolution historique de long terme qui va
de l’immersion totale de l’individu dans sa communauté d’appartenance
à une « individuation » qui lui attribue une liberté
croissante. « Pour les historiens, c’est vers la fin du Moyen Age
qu’apparaît la capacité des individus à prendre du
recul par rapport à l’emprise de la vie sociale », rappelle
Mucchielli (10). Par la suite, « la séparation progressive
de l’individuel par rapport au collectif devient décisive au XVIIème
siècle avec la séparation de la vie de famille (ou vie privée)
et de la vie professionnelle ». On a vu précédemment
que Weber analysait cette évolution comme le glissement progressif
d’identités « communautaires » vers des identités
« sociétaires ». Cette « prise de distance possible
des individus à l’égard de leur personnage, de leur rôle
social, de leur appartenance communautaire » change radicalement
le statut de la personne, souligne Dubar (7). Celle-ci devient alors un
« fait moral » doté d’une « conscience »
individuelle propre. Mais cette liberté gagnée n’a rien d’idyllique.
L’individu se définit de plus en plus, dans le cadre du marché
et du capitalisme, par ce qu’il fait – sa morale devenant intérieure.
Et Dubar de remarquer que « le désenchantement du monde est,
pour Weber, l’aboutissement de cette longue chaîne historique qui
va du communautaire le plus pénétré de magie au sociétaire
le plus calculateur ».
Le processus en cours génère toutefois
ses propres contre-poids. L’individualisme exacerbé des sociétés
dites avancées se marie plus aisément qu’on ne pourrait l’imaginer
avec les appartenances communautaires. Plus la personne se sent «
seule » face au marché et à la compétition économique
et plus elle sera encline à se projeter dans un univers de référence
collectif – qu’il s’agisse d’un groupe religieux, sportif, culturel ou
ethnique. On côtoie ici ce que Mucchielli décrit comme «
le problème fondamental de l’identité, à savoir la
dialectique constante du Nous et du Je, ou du fusionnel-affectif et de
l’autonome-rationnel conscient » (10).
Anciennes et nouvelles identités
Toutes les identités
traditionnelles ont partie liée avec la figure de l’Autorité.
C’est d’ailleurs ce qui leur vaut l’attachement des uns et la détestation
des autres. La famille renvoie au Père, l’entreprise au Patron,
le parti au Chef etc. Or, comme le constate Grosser (1), ces dernières
décennies ont été le théâtre d’impressionnantes
« destructions d’identifications ». « A la classe ouvrière,
au Parti communiste. A l'Eglise. D'une certaine façon, à
l'entreprise aussi, comme patron ou comme salarié », précise-t-il.
Ces ruptures ont été autant de révoltes contre les
dépositaires de l’autorité. Un phénomène qui
frappe tout autant le chef religieux que le chef de l’Etat, le patron que
le dirigeant syndical, le curé que le maître d’école.
Il y a sans aucun doute quelque chose de commun à cette désacralisation
qui touche des pouvoirs aussi divers.
On applaudirait sans réserve
à cette libération de l’individu du poids de l’autorité
si de nouvelles identités prenaient naturellement la place des anciennes.
Il n’en est malheureusement rien. L’effacement des repères traditionnels
laisse souvent la place à l’angoisse sociale générée
par une douloureuse indétermination identitaire. Le cas des «
jeunes issus de l’immigration », pour reprendre une périphrase
en vogue, ou des « Beurs », autre passe-passe linguistique,
est symptomatique de ce déchirement entre identités contradictoires
et amputées. Ces jeunes n’appartiennent plus véritablement
à la culture de leur pays d’origine – qu’ils connaissent d’ailleurs
souvent très mal. En même temps, ils éprouvent de profondes
difficultés, dont ils sont loin d’être les seuls responsables,
à s’intégrer pleinement dans le pays où ils vivent.
Le résultat de cette tension est fréquemment une identité
déchirée, bricolée d’éléments dissonants.
La vénération à l’égard des grandes marques
occidentales de la consommation peut ainsi coexister avec l’affirmation
réactive d’une appartenance « arabe » ou « musulmane
». « Pour se sentir bien, un acteur social doit avoir un objectif
défini, un avenir d’espoir, une dynamique de projet », souligne
Mucchielli (10). C’est bien ici que le bât blesse. Les enfants d’immigrés
sont confrontés à un problème de continuité
temporelle entre les valeurs de leurs parents et celles dans lesquelles
ils baignent. Pour cet auteur, « lorsque les différences sont
perçues comme des ruptures, alors s’ouvrent les crises d’identité
». Les Beurs sont loin d’en avoir le privilège.
Car les « nouvelles identités
» qui ont l’ambition de remplacer les anciennes ne vont pas sans
poser de multiples problèmes. Le premier est qu’elles ne sont généralement
pas si nouvelles que cela. Castells (9) distingue les « identités-résistance
» et les « identités-projet ». Les premières
sont clairement régressives : des groupes dominés «
se barricadent sur la base de principes étrangers ou contraires
à ceux qui imprègnent les institutions de la société
». Les secondes seraient, à l’inverse, porteuses de progrès
: des avant-gardes définissent une « identité nouvelle
» qui aboutit à « transformer l’ensemble de la structure
sociale ».
Force est de constater que ce sont les «
identités-résistance » qui dominent l’actualité.
La crise de l’Etat-nation engendre plutôt la multiplication de revendications
« nationalitaires ». L’implosion de l’empire soviétique
a fait ressurgir les anciennes identités « nationales ».
Le démantèlement de la Yougoslavie a même donné
lieu à de violents affrontements à base prétendument
ethnique. Et la « morcellisation de la planète »
(11) continue d’aller bon train. On ne comptait qu’une trentaine d’Etats
au début du XIXème siècle. L’ONU rassemblait 51 membres
en 1954. Ce chiffre a franchi le cap de la centaine en 1961 pour se hisser
à 191 en 2002. Et nul n’ignore que de nombreux peuples sont encore
candidats à la création de leur propre Etat.
« Le fondamentalisme religieux,
le nationalisme culturel, les solidarités territoriales sont, dans
l’ensemble, des réactions défensives », reconnaît
Castells (9). « Dieu, la nation, la famille et la communauté
fournissent les codes éternels et indestructibles », ajoute-t-il.
Les « identités-résistance » ne sauraient, pour
autant, être renvoyées trop facilement au registre de l’archaïsme.
Bayart (3) remarque que « l’importance politique de l’ethnicité
provient justement de ce qu’elle est un phénomène éminemment
moderne, lié à l’Etat importé, et non un résidu
ou une résurgence de la culture traditionnelle ». L’authenticité
des identités régionalistes ou ethnicistes est souvent sujette
à caution – devant parfois beaucoup plus à une reconstruction
politique volontariste qu’au pieux respect d’un héritage historique.
Inversement, certaines identités
émergentes décrites comme résolument modernes peuvent
présenter des traits plus traditionnels qu’on ne pourrait s’y attendre.
Prenons ici l’exemple des couples homosexuels. Au fur et à mesure
que la société leur reconnaissait le droit à l’existence,
ils en sont venus à revendiquer certains attributs de la famille
traditionnelle. La durée et la légalité des unions
a été codifiée dans beaucoup de pays, dont la France
avec le Pacs. Et la revendication d’adoption d’enfants se déploie
au nom du concept d’homoparentalité, qui n’est finalement qu’une
extension du modèle familial.
Entre passéisme et angélisme
Ce livre se propose d’éclairer
les diverses facettes de cette crise contemporaine des identités
collectives. L’auteur n’étant nullement spécialiste des différents
domaines où celle-ci se manifeste, son intention n’est évidemment
pas de poser un diagnostic expert sur chacun d’entre eux, mais plus simplement
de tenter une mise en perspective des différents éléments
constitutifs de cette crise. L’intuition de départ de ce travail
est que les crises de la nation, de la famille, des croyances religieuses
ou politiques ou encore du travail ne sont pas indépendantes les
unes des autres, même s’il y aurait grand risque à les amalgamer.
Il y a bel et bien perte d’impact des identités traditionnelles
dans leur ensemble. L’état de crise vient précisément
du fait que ce manque n’est pas vraiment comblé par des identités
substitutives qui restent fragiles, voire superficielles. L’hystérie
identitaire qui s’empare de certaines populations – au demeurant très
variées – est alors la réponse à un état d’indétermination
né d’appartenances contradictoires.
On s’efforcera d’éviter
deux écueils. Le premier est celui du passéisme. C’est le
risque d’adopter une posture nostalgique des identités d’hier. Or
il est vain de regretter la disparition d’un monde d’ordre et d’autorité
aujourd’hui englouti. Outre le fait que la machine à remonter le
temps n’a toujours pas été inventée, il n’y a guère
de raisons d’idéaliser un âge où l’individu était
étroitement contrôlé par son Travail, sa Famille ou
sa Patrie. Il y trouvait certes un confort identitaire, mais au prix d’une
contraignante sujétion sociale.
L’excès inverse n’en
existe pas moins. Il est le fait de ceux qui, soucieux d’être dans
l’air du temps, idéalisent les tendances actuelles sans en voir
les dangers. Un certain discours vante ainsi sans précaution les
« nouvelles identités », qu’elles soient régionales,
sexuelles ou communautaires, en s’abstenant de les passer au crible de
la critique. Tant pis si, concrètement, elles se traduisent par
d’inquiétantes ségrégations et par un problématique
morcellement de nos sociétés. Une certaine gauche semble
avoir troqué l’ambition de représenter « le parti du
peuple » pour celle, fort différente en son principe, d’incarner
« le parti des minorités ». Le rejet systématique
des identités dites traditionnelles peut d’ailleurs conduire à
un dogmatisme tout à fait dommageable. Il en est ainsi de ceux chez
qui l’hostilité à la famille induit l’occultation des effets
négatifs de certaines formes d’éclatement de cette structure.
Dans le contexte actuel, ceux-ci sont pourtant patents. Mucchielli rappelle
que « la désunion familiale continue les troubles identitaires
dus à une éducation sans liens affectifs stables et à
une éducation sans modèles identificatoires sûrs et
valorisés » (10). Nul n’est besoin d’être un nostalgique
du vieux modèle patriarcal de la famille pour prendre au sérieux
les inconvénients de ce qui est joliment appelé « recomposition
familiale ».
Dans ce domaine comme dans les
autres, on cherchera ici à comprendre plutôt de juger ou,
pis encore, de préjuger. Les questions identitaires sont suffisamment
complexes pour que la problématique laisse toute sa place aux nuances
voire aux analyses de tonalités contradictoires. Après avoir
exploré « l’éclatement des identités »,
sous ses différentes formes, le livre s’interrogera sur «
l’ouverture à l’autre ». On examinera notamment la thèse
en vogue de l’identité plurielle. Il ne fait pas de doute que chaque
individu appartient simultanément à différentes collectivités.
Mais cette pluralité est aujourd’hui vécue sur un mode qui
devient problématique. Dubar relève que « l’appartenance
multiple et changeante des individus dans les sociétés modernes
constitue ainsi un problème sociologique redoutable » (7).
Car il n’est pas toujours simple de conjuguer plusieurs identités,
de jongler avec plusieurs visages. « Tout projet de vie devient impossible,
sauf pour l’élite qui habite l’espace intemporel des flux des réseaux
mondiaux », tranche Castells (9). Sans aller jusque-là, il
est certain que la saturation d’identités diverses et instables
complique l’équation que chacun doit résoudre pour mettre
de la cohérence dans sa vie.
Le philosophe Yves Michaud met
l’accent sur la complexité des « identités flexibles
» (12) d’aujourd’hui : « Nous n'en finissons pas de nous y
retrouver (ou de tenter de nous y retrouver) entre l'image du père,
la langue de la mère, les territoires que nous avons arpenté,
les groupes où nous sommes plus ou moins volontairement entrés,
les rencontres que nous ne cessons de faire ». Et il ne dissimule
pas l’ambivalence de cette réalité : « A un surcroît
d'opportunités répondent des menaces de déstructuration,
de fragmentation et de désarticulation ». Ce sont aussi ces
menaces qu’il convient d’analyser, sans céder à la chimère
d’un monde où l’individu serait d’un seul bloc. Les paradoxes de
l’identité ne sont, au demeurant, pas neufs. Dans son essai (2),
Laplantine nous rappelle que Montaigne disait déjà qu’«
un honnête homme est un homme meslé ». Le philosophe
français du XVIème siècle résumait ainsi le
problème du rapport à l’altérité : «
Si je peux comprendre les autres, c’est parce que je suis autre que moi
». Par l’enfermement artificiel qu’elle suppose, l’hystérie
identitaire interdit précisément cette compréhension.
Et condamne, par là-même, les individus et les groupes qu’elle
contamine au mal être tant il est vrai qu’on ne peut exister, à
tous les niveaux, sans autrui.
(1) Alfred Grosser, « Les identités abusives
», Le Monde du 28 janvier 1994.
(2) François Laplantine, « Je, nous et les
autres », Editions Le Pommier, 1999.
(3) Jean-François Bayart, « L’illusion identitaire
», Fayard, 2000.
(4) Gil Delannoi, Pierre-André Taguieff, «
Nationalismes en perspective », Berg International Editeurs, 2001.
(5) Joseph Yacoub, « Vers un communautarisme ethno-religieux
planétaire », Le Figaro du 26 juin 2002.
(6) Pierre Tap, Article « Identité »,
Encyclopaedia Universalis.
(7) Claude Dubar, « La crise des identités
», PUF, 2000.
(8) Paul Ricoeur, « L’Autre soi-même »,
conférence de la paroisse Saint-Germain l’Auxerrois (Chatenay-Malabry),
1999.
(9) Manuel Castells, « Le pouvoir de l’identité
», Deuxième tome de « L’ère de l’information
», Fayard, 1999.
(10) Alex Mucchielli, « L’identité »,
PUF, 1999.
(11) Jean-Pierre Langellier, « Un monde métis
? ou la dissolution des Yalta culturels », Le Monde du 26 novembre
1999.
(12) Yves Michaud, « Des identités flexibles
», Le Monde du 24 octobre 1997.