Mondialisation - Les accords de libre-échange remettent-ils en cause nos systèmes d'éducation?
    La proposition américaine suggèreque l'éducation ne devienne qu'une simple marchandise comme les autres
    Christian Lévesque
    Le Devoir
    Édition du samedi 5 et du dimanche 6 octobre 2002

    Les politiques de libre-échange ne sont pas sans danger pour le monde de l'éducation, tel qu'on le connaît actuellement. Ainsi, selon les dispositions de la Zone de libre-échange des Amériques, la ZLÉA, une institution américaine d'enseignement à distance pourrait ainsi poursuivre le gouvernement québécois pour concurrence déloyale car celui-ci fournit un soutien monétaire à la Télé-Université. Quand la commercialisation de l'enseignement est en cause, une question nécessairement se pose: l'éducation est-elle un droit, un service ou un besoin?

    Dans plusieurs pays du monde, l'éducation de la population est pratiquement inexistante. Ici, la situation est radicalement différente : la formation de base est considérée comme essentielle et indispensable pour tous. Pourtant, le danger de la privatisation du savoir remet en question la position de l'instruction dans nos sociétés. L'éducation constitue-t-elle alors un droit, un service ou un besoin ?

    Droit pour tous

    «C'est un droit, d'abord et avant tout», croit la vice-présidente de la Fédération nationale des enseignantes et des enseignants du Québec (FNEEQ), Caroline Senneville. En effet, le droit à l'éducation est inscrit dans l'article 23 de la Charte canadienne des droits et libertés ainsi que dans la charte des Nations Unies. «L'enseignement constitue également une condition essentielle pour la démocratie», renchérit-elle. Pour préserver cette notion chèrement acquise, elle affirme qu'il est primordial pour la société que la population soit instruite.

    Même son de cloche pour Jocelyn Berthelot, chercheur à la Centrale des syndicats du Québec (CSQ) : «L'éducation est avant tout un droit qui est apparu vers la fin du XIXe siècle et vers 1943 au Québec. C'est une condition fondamentale pour être citoyen et exercer son droit de vote. De plus, l'enseignement est historiquement lié à la réduction du travail des enfants.» Pour lui, le droit à l'éducation doit cependant être mis en relation avec les autres droits économiques. Car qui est en mesure de s'instruire s'il ne peut manger ou s'il ne peut se rendre à l'école ?

    Dans nos sociétés occidentales, le droit à l'éducation s'est élargi à l'enseignement supérieur. La poursuite des études au niveau du baccalauréat s'est de plus en plus généralisée. Cependant, de la même manière, ce n'est pas toute la population qui peut se permettre de pousser ses études à un tel niveau. Alors que les frais de scolarité augmentent constamment et atteignent des proportions démesurées aux États-Unis, la situation économique de plusieurs ne leur permet tout simplement pas de s'offrir une telle formation.

    «Au-delà du droit, l'éducation constitue également un service important pour nos collectivités, poursuit Caroline Senneville. L'État possède un rôle de financement et de régulation important afin de s'assurer que ce besoin personnel, professionnel et collectif des individus soit garanti. L'éducation forme alors un important bien public.» De la sorte, le développement des citoyens et des sociétés repose sur l'éducation du plus grand nombre possible.

    Une tâche dont le système d'éducation québécois semble s'acquitter pour le mieux en assurant à tout citoyen, peu importe sa localisation géographique, l'obtention d'un minimum d'éducation. De plus, le Québec est la seule région en Amérique du Nord où un gel des frais de scolarité est imposé.

    Cette situation permet ainsi de rendre plus accessibles les études secondaires. De plus, le régime des prêts et bourses du gouvernement québécois est un exemple quasi unique de soutien direct aux étudiants. Malgré le fait que l'endettement moyen se situe à 20 000 $ lors de la fin de leurs études, les étudiants québécois peuvent ainsi accéder à un niveau d'enseignement plus élevé qu'il ne leur serait possible sans cette aide.

    Développement collectif

    Le réseau d'éducation québécois implique certes des dépenses énormes, mais celles-ci permettent de soutenir le développement de la collectivité ainsi que de lutter contre la pauvreté et l'exclusion sociale. Car en plus de soutenir la démocratie, l'éducation constitue le meilleur moyen de permettre une croissance économique vigoureuse ainsi que l'amélioration des conditions d'emploi des travailleurs. D'ailleurs, la formation est souvent considérée comme le «moteur d'une société».

    Cependant, «il importe de bien choisir comment on va offrir ce service afin de ne pas engendrer des inégalités», prévient Jocelyn Berthelot. C'est alors l'inévitable débat entre l'école publique et l'école privée qui refait surface. Si la formation publique constitue la meilleure façon de répondre au droit universel à l'éducation, le réseau privé permet souvent une scolarisation plus pointue et davantage axée sur la réussite.

    Toutefois, pour y parvenir, les institutions privées n'hésitent pas à sélectionner les élèves qui pourront s'asseoir sur leurs bancs, laissant ainsi peu de place aux étudiants moins talentueux et aux plus turbulents. Ces derniers se retrouveront alors dans les écoles publiques, qui voient ainsi la réussite du plus grand nombre moins facile à atteindre.

    De plus, pour permettre à son enfant d'étudier dans une école privée, il faut être en mesure de pouvoir payer les frais d'inscription, ce qui engendre éventuellement des inégalités entre riches et pauvres. Peu de gens sont assez bien nantis pour aspirer à ce «droit de choisir». Quand les moyens financiers font défauts, ce droit n'existe pas.

    Marchandisage du savoir

    Dans le cadre des négociations de la Zone de libre-échange des Amériques (ZLÉA), une proposition américaine ciblant l'enseignement supérieur vise à permettre à des institutions de formation de s'établir dans les pays de leur choix tout en bénéficiant d'un traitement similaire aux institutions nationales. Grâce à cette initiative de nos voisins du sud, on pourrait ainsi voir des franchises étrangères s'installer en sol canadien et réclamer les mêmes privilèges que nos institutions d'enseignement. Bref, la proposition suggère subtilement que l'éducation ne devienne qu'une simple marchandise comme les autres.

    Une perspective qui inquiète Jocelyn Berthelot : «Même si les gouvernements se disent contre cette proposition, les pressions sont tellement énormes qu'on observe certaines politiques qui se dirigent dans cette direction.» Selon lui, l'obligation de réussite (telle l'augmentation annuelle du nombre de diplômés) est l'un des effets pervers d'une telle orientation. «Il y a bien des choses qui ne se mesurent pas avec des résultats quantitatifs et qui sont tout aussi importantes : l'intérêt pour la culture, l'ouverture sur le monde, etc.», énonce-t-il.

    Selon les dispositions de la ZLÉA, l'implantation de ces filiales étrangères pourrait entraîner des situations peu souhaitables : une institution américaine d'enseignement à distance pourrait ainsi poursuivre le gouvernement québécois pour concurrence déloyale car celui-ci fournit un soutien monétaire à la Télé-Université.

    Qualité et politique de services

    Une philosophie qui entre en opposition directe avec le fondement même du principe de l'éducation. «Le but des établissements de formation n'est pas de faire des profits, ni d'être meilleur que l'école d'à côté. L'intention, c'est plutôt d'assurer à la population une éducation de qualité, explique Caroline Senneville. De plus, les impacts de l'instruction publique et celle du privé ne sont pas les mêmes sur la société.»

    La perte de l'accessibilité pour tous, l'augmentation des inégalités et l'atteinte d'une formation qui vise plus à fournir une main-d'oeuvre spécialisée aux entreprises plutôt que de former des citoyens éclairés sont quelques-unes des conséquences d'un système axé principalement sur l'instruction privée.

    «L'éducation n'est pas un produit et il importe de ne pas lui appliquer les mêmes paramètres que l'on place pour les entreprises de service, maintient Jocelyn Berthelot. Sinon, on risque de voir un rétrécissement de l'éducation et un amoindrissement de la mission de l'école. C'est le droit à l'éducation qui se doit de primer. Les mesures négatives doivent êtres corrigées et la sélection des élèves ne devrait pas exister», conclut-il.


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