Le Canada et les États-Unis auraient tout intérêt à se préoccuper un peu plus du sort du Mexique s'ils ne veulent pas, à terme, voir gravement compromis l'Accord de libre-échange nord-américain (ALENA). Se fondant sur l'exemple européen, des experts en appellent à un travail de consolidation qui passerait par la naissance d'une véritable approche commune entre les trois partenaires commerciaux et la création d'un fonds d'investissement de 100 milliards visant à réduire le retard économique et social mexicain.
D'un certain point de vue, l'ALENA se révèle jusqu'à présent un grand succès, constate Robert Pastor, vice-président des affaires internationales à l'American University de Washington et conseiller de longue date de l'ancien président américain et nouveau Prix Nobel de la paix, Jimmy Carter. Le volume commercial entre les trois pays s'est en effet considérablement accru depuis son entrée en vigueur en 1994. Cela a eu pour résultat une croissance économique importante notamment au Mexique qui est devenu, du coup, le deuxième partenaire commercial des États-Unis.
Ces résultats cachent cependant un phénomène inquiétant, poursuit son collègue de l'Institut technologique et d'études supérieures de Monterey, au Mexique, Victor López : plus de la moitié des Mexicains vivent encore et toujours dans la pauvreté. «Le pays est soumis à des tensions énormes entre le nord, qui est entré dans le train de l'ALENA et dont l'économie s'est intégrée à celle des États-Unis et du Canada, et les régions du centre et du sud qui vivent à moitié dans l'ALENA ou totalement en dehors de lui et dont les populations sont confrontées à des problèmes sociaux et économiques de plus en plus graves. De solution à tous les problèmes il y a six ans, on en est venu, au Mexique, à voir l'ALENA comme la source de problèmes très graves.»
Le Canada et les États-Unis ont jusqu'à présent choisi d'ignorer ces problèmes en dépit d'appels à l'aide de leur partenaire mexicain. «C'est une grosse erreur, estime Robert Pastor. Ces tensions peuvent rapidement devenir insupportables pour le gouvernement mexicain et très sérieusement compromettre l'ALENA.»
Il est plus que temps, selon le spécialiste américain, que les deux pays riches cessent de concevoir leur rapport au troisième en termes bilatéraux et pensent enfin à établir de véritables échanges à trois visant à en arriver à une vision commune sur le développement à long terme de leurs rapports. Un pareil exercice les amènerait rapidement à conclure, pense-t-il, de la nécessité d'accorder une aide financière au Mexique pour aider au décollage de son économie.
Fonds d'investissement
«La logique est que le propriétaire d'un dépanneur a tout intérêt à voir son voisin sortir de la pauvreté pour qu'il puisse ensuite venir acheter plus de choses dans son magasin», résume Christine Fréchette, la présidente-directrice générale du Forum sur l'intégration nord-américain (FINA), une nouvelle organisation visant à faire connaître les enjeux de l'heure dans le domaine et au conseil d'administration où siègent justement MM Pastor et López.
Loins d'être révolutionnaire, cette idée est déjà appliquée dans l'Union européenne sous forme d'une série de fonds d'aide au développement régional, au développement social, à l'agriculture ou aux pêches, note Robert Pastor. Ces fonds structurels ont contribué au spectaculaire rattrapage économique effectué ces dernières années par les parents pauvres de l'UE, soit l'Irlande, la Grèce, l'Espagne et le Portugal. Le succès de l'expérience européenne a d'ailleurs incité le président mexicain Vicente Fox à demander, il y a deux ans, que soit créé un pareil fonds dans l'ALENA. L'appel devait toutefois rester lettre morte.
Il n'en faudrait pourtant pas tant que cela pour répondre aux besoins de ce pays de 100 millions d'habitants, estime Robert Pastor : à peine 10 milliards par année pendant 10 ans, dont une proportion significative pourrait venir du Mexique grâce à une augmentation de ses impôts. «Tous les fonds européens n'ont pas été tous aussi efficaces, explique-t-il. La priorité devrait être donnée au développement des infrastructures et de l'éducation.»
Le retour sur investissement d'une telle mesure serait énorme, enchaîne Victor López. «Imaginez l'impact sur les économies américaine et canadienne d'avoir, au sud, un marché d'une telle grosseur qui, plutôt que de végéter, connaîtrait pendant 30 ou 50 ans des taux de croissance équivalents à ceux observés dans plusieurs pays d'Asie. [...] L'établissement d'un fonds aiderait aussi aux négociations de la ZLEA [Zone de libre-échange des Amériques], croit-il. Tous les pays d'Amérique latine regardent présentement ce qui se passe avec l'ALENA et considèrent cela comme une image de ce que sera la ZLEA. Plusieurs d'entre eux, dont le Brésil, ont déjà fait savoir qu'ils exigeaient l'inclusion d'un fonds de développement social pour qu'ils acceptent de signer.»
Un niveau supérieur
Une telle initiative contribuerait à faire taire bien des critiques contre le processus de libéralisation des échanges en cours, pense Christiane Fréchette. «Il faut bien reconnaître que l'ALENA s'est surtout préoccupé jusqu'à présent de répondre aux besoins, tout à fait légitimes, du secteur des affaires, dit-elle. Le temps est certainement venu maintenant de répondre aux autres besoins, ceux d'ordre social.»
En plus du fonds d'investissement, les experts en appellent au remplacement de l'actuel et insignifiant secrétariat de l'ALENA par une commission responsable de l'agenda et du suivi des discussions trilatérales, ainsi que la création d'un tribunal permanent de règlement des différends et d'un forum regroupant périodiquement les parlementaires des trois pays.
Il n'est pas question ici d'essayer de transformer l'ALENA en une deuxième Union européenne, précise Robert Pastor. «Les deux projets sont nés dans un contexte et avec des objectifs bien différents. Mais ce serait une grave erreur de ne pas en tirer des leçons.»
Il se dit estomaqué de constater que seul le pays le moins riche des trois semble présentement avoir des idées pour hisser l'ALENA à un niveau de développement supérieur. Il se montre particulièrement déçu du Canada qui, dit-il, n'a réalisé de grandes choses sur la scène internationale que lorsqu'il a su faire preuve de vision à long terme.
Ce débat fera l'objet, au mois de mars, à Montréal, de la première conférence internationale organisée sous l'égide de la FINA. Créée il y a moins d'un an grâce à une subvention de départ du Fonds Jeunesse Québec, l'organisation sans but lucratif basée à Montréal bénéficie aujourd'hui de l'appui d'Industrie Canada, du ministère des Relations internationales du Québec, de Montréal International, de l'Ambassade du Mexique au Canada et de la Caisse de dépôt et placement.
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