Réunion de Quito - Divergence de vues entre le Nord et le Sud
    Éric Desrosiers
    Le Devoir, Édition du samedi 2 et du dimanche 3 novembre 2002

    Les pays du Nord et du Sud avaient chacun leur version des choses, hier, au moment de dresser le bilan de la 7e réunion des ministres responsables du Commerce de l'éventuelle Zone de libre-échange des Amériques (ZLEA) à Quito en Équateur.

    Pendant que le ministre canadien du Commerce international, Pierre Pettigrew, se disait «très satisfait» de l'ambiance des négociations et des progrès réalisés dans le cadre de la rencontre d'un jour entre les représentants de 34 pays, de nombreux collègues d'Amérique latine ont, en effet, réitéré leurs critiques notamment à l'égard du protectionnisme américain.

    Rappelant qu'il reste peu de temps d'ici la fin prévue des négociations en janvier 2005, Pierre Pettigrew a reconnu que les discussions des prochains moins allaient être de plus en plus serrées. «La réunion [d'hier] aura apporté une sérieuse impulsion à l'exercice, a-t-il toutefois déclaré Pierre Pettigrew à l'occasion d'une conférence de presse électronique. Je sens toujours l'enthousiasme des membres de l'hémisphère dans cette direction.»

    Le ministre n'a pas caché son irritation devant certaines critiques adressées contre le projet de libéralisation des échanges à la grandeur des trois Amériques. Au lendemain de la manifestations qui a rassemblé, dans les rues du centre-ville de Montréal, plusieurs milliers d'étudiants inquiets du sort qu'une ZLEA réserverait au système public d'éducation, le ministre a répété que son gouvernement a maintes fois promis qu'il ne prendrait aucun engagement amenant l'inclusion de l'éducation dans l'accord.

    «Il y a des gens, peut-être, qui ont intérêt à essayer de faire peur au monde en utilisant des thèmes de sensibilité uniquement pour attirer des manchettes ou l'attention sur eux, a-t-il lancé. Mais ça n'a rien à voir avec ce que notre gouvernement à l'intention de faire.»

    Le ministre s'est notamment réjoui de la décision des participants à la réunion de Quito de rendre public en début de semaine une version mise à jour du texte des négociations. Rappelant que le dévoilement de la première version de ce texte, il y a un an et demi, avait suscité bien des résistances de la part de certains pays, il a noté que l'idée ne faisait désormais plus l'objet d'aucun débat. «Une véritable culture de transparence est bel et bien installée dans notre hémisphère», a-t-il affirmé avant de se féliciter de la place que l'on avait également su faire à Quito aux représentants de la société civile.

    Il s'est aussi montré confiant que l'accession du Brésil, aux côtés des États-Unis, à la présidence du dernier sprint de négociations permettra à ce pays, bien connu pour ses résistances à l'égard de la ZLEA, de faire valoir ses arguments de façon constructive.

    Résistances du Sud

    Mais le représentant de ce pays constituant à lui seul près de la moitié de la production totale de l'Amérique du Sud, n'a pas tardé à faire savoir qu'il pourrait bien ne jamais ratifier l'accord.

    Le ministre brésilien du Commerce Sergio Amaral a en effet expliqué que son pays se satisferait d'une zone n'intégrant que l'Amérique latine, si les États-Unis refusaient de faire un certain nombre de concessions.

    «Si cet accord n'inclut pas la suppression des importantes barrières [douanières américaines] qui handicapent nos exportations, nous n'aurons aucune raison d'intégrer la ZLEA. Dans ce cas, nous travaillerons, et avons déjà commencé à le faire, à une intégration économique au sein de l'Amérique latine», a-t-il menacé.

    La plupart des pays d'Amérique latine, qui dépendent en majorité de leurs exportations agricoles, ont aussi laissé entendre que les États-Unis réduisent de manière drastique les subventions qu'ils accordent à leurs agriculteurs. Mais Washington, largement appuyé par Ottawa, s'y oppose, affirmant qu'il ne peut renoncer à ces subventions tant que l'Union européenne et le Japon n'en font pas autant.

    L'idée défendue par plusieurs pays latino-américains de la création d'un fonds de développement social visant à réduire les écarts de richesses entre les membres de la ZLEA ne semble pas non plus faire l'unanimité. Certains estimant, a expliqué le ministre Pettigrew, que les différentes institutions internationales d'aide au développement disposent d'importants budgets destinés à cet objectif mais inutilisés faute de projets.

    Un «chapitre 11»

    Concernant la possibilité d'inclure dans l'accord une disposition reconnaissant aux entreprises privées le droit de poursuivre un État si elles se sentent lésées, la ministre déléguée à l'Industrie et au Commerce, Lucie Papineau, s'est d'autre part montrée rassurée par les engagements pris à son égard par Pierre Pettigrew à l'effet qu'il n'endossera pas «l'inclusion, dans le futur traité de la ZLEA, des dispositions litigieuses de l'actuel traité de l'ALENA relativement à la protection des investissements.» La représentante du Québec qui n'avait pas accès à la réunion de Quito à proprement dit, a signalé que son gouvernement a plusieurs fois exprimé son inquiétude face à la reconnaissance d'un tel droit dans le controversé chapitre 11 de l'Accord de libre-échange nord-américain.

    La réunion de Quito était la première rencontre d'importance dans le cadre des négociations de la ZLEA depuis le Sommet des Amériques à Québec au printemps 2001. Depuis ce temps, les événements du 11 septembre ont occupé la plupart des gouvernements ailleurs. L'éclatement d'une série de crises économiques a également amené de nombreux pays d'Amérique latine, dont le Brésil et l'Argentine, à remettre sérieusement en doute l'intérêt d'un l'accord visant à créer la plus grande zone de libre-échange au monde avec 800 millions de personnes.

    Avec Reuters


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