Vaisseau amiral de la relance économique mexicaine pour les uns, exemple parfait de la voie à ne pas suivre en cette ère de mondialisation pour les autres, les maquiladoras connaissent des jours difficiles ces temps-ci. Victimes de la mollesse de l'économie américaine, de l'ALENA, qui les avait pourtant si bien servies jusque-là, et de la concurrence de pays plus pauvres que le Mexique, plusieurs de ces usines abandonnent aujourd'hui les zones franches que l'on avait créées pour elles en plein désert, laissant sur le carreau des centaines de milliers de travailleurs attirés par la promesse d'une vie meilleure.
Malgré les nombreuses critiques entendues sur leur compte et 300 000 emplois perdus depuis deux ans, «on s'entend généralement pour dire que l'expérience des maquiladoras a remporté un succès remarquable», dit Mathieu Arès, chercheur principal sur l'Amérique latine à la chaire Raoul-Dandurand en études stratégiques et diplomatiques de l'Université du Québec à Montréal. «Un million de personnes y travaillent toujours, soit plus du double des 486 000 emplois qu'il y avait en 1991. Il y a cependant de plus en plus de gens au Mexique qui pensent que cela ne suffira pas et qu'il faudra trouver un moyen de diversifier les bases économiques du pays pour assurer un développement durable de l'économie intérieure.»
Apparues au début des années 60, les maquiladoras ont véritablement pris leur essor grâce à l'Accord de libre-échange nord-américain (ALENA). Établies dans des zones franches concentrées le long de la frontière américaine mais aussi présentes un peu plus au sud, sur la route de Mexico, ainsi que dans la péninsule du Yucatán, ces usines profitent du précieux avantage d'être exemptées des taxes mexicaines à la condition d'exporter leur production. De propriété mexicaine à 40 %, américaine à 36 %, européenne à 9 %, japonaise à 6 % et canadienne à 3 %, ces usines se sont d'abord adonnées à la production de jouets et de vêtements bon marché avant d'étendre graduellement leur savoir-faire à l'assemblage d'appareils électroniques et de voitures. Elles comptent aujourd'hui pour 50 % des exportations mexicaines, qui ont elles-mêmes plus que triplé depuis l'entrée en vigueur de l'ALENA, en 1994, passant de 50 à 165 milliards de dollars par année.
«L'objectif est évidemment de faire un peu comme le Japon, qui a commencé par faire des jouets de fer-blanc "made in Japan" avant d'élever petit à petit le niveau de son tissu industriel», dit Mathieu Arès. Le gouvernement mexicain en a d'ailleurs fait une des pierres angulaires de sa politique de développement et pourrait bien en payer le prix aux prochaines élections.
Difficultés
En effet, ce projet, à défaut d'être compromis, apparaît à tout le moins retardé ces temps-ci. Cela est attribuable en premier lieu au ralentissement de l'économie américaine, à laquelle les maquiladoras sont directement accrochées. Le resserrement des contrôles de sécurité à la frontière américaine décrété à la suite des attaques terroristes du 11 septembre de l'an dernier n'a rien fait pour améliorer le sort des sous-traitants mexicains devant livrer «juste à temps» des composantes à leurs clients américains.
La situation s'est compliquée l'an dernier avec l'extinction de la période de grâce accordée par l'ALENA aux maquiladoras en ce qui a trait à la règle d'origine, qui stipule qu'au moins 60 % d'un bien doit être fabriqué dans l'un ou l'autre des trois pays membres de l'accord pour être exempté de droits de douane. Important la plupart de leurs composantes d'Asie, 40 % des sociétés japonaises présentes dans les maquiladoras n'ont pas été longues à annoncer qu'elles préféraient, dans ce cas, déménager leurs pénates plutôt que d'avoir à investir dans la construction de nouvelles usines au Mexique ou ailleurs en Amérique du Nord.
Avec un salaire moyen de 2 $ l'heure (4 $ dans les maquiladoras), le Mexique subit aussi la concurrence de pays plus pauvres que lui, la plupart des premières maquiladoras, qui s'étaient spécialisées dans la production de biens bon marché, voyant leurs activités transférées en Chine, au Pakistan ou au Nigeria. «Les salaires n'y sont pas de 4 $ l'heure mais de 4 $ par jour», explique Mathieu Arès.
Sauver ou non les maquiladoras
L'apparent déclin des maquiladoras pourrait être perçu comme une bonne nouvelle par certains. On n'a pas manqué de faire remarquer que ces usines, souvent construites au milieu de nulle part, coûtent bien cher à l'État en infrastructures sans lui rapporter un sou en taxes. On les a surtout accusées à maintes reprises de purement et simplement exploiter leurs employés grâce à un taux de chômage national réel avoisinant les 50 % dans ce pays de 100 millions d'habitants, l'absence de filet social ainsi que l'arrivée, chaque année, d'un million de jeunes venant grossir les rangs des demandeurs d'emploi. Principalement féminine et rurale, leur main-d'oeuvre s'avère d'ailleurs une ressource que l'on ne se gêne pas pour remplacer dès qu'elle est usée ou trop revendicatrice.
Cette situation n'est toutefois pas le propre des maquiladoras, fait remarquer Mathieu Arès. «Au Mexique, les travailleurs n'ont pratiquement aucun droit. Les heures sont longues. Les droits syndicaux ne sont pas appliqués. Il y a tellement de demandeurs d'emploi qu'à la moindre plainte, bang !, vous êtes remplacé. Surtout qu'il n'est généralement pas question d'emplois nécessitant des qualifications.»
Soumises à une expansion effrénée sur une très courte période, les zones franches mexicaines n'ont pas manqué non plus de poser de sérieux problèmes aux pouvoirs publics, souvent incapables de fournir à temps les services publics essentiels. Camps de fortune, électrification incomplète des villes, réseaux d'égouts se déchargeant dans le désert, sans parler des habituels problèmes de corruption et de criminalité au Mexique... Les histoires d'horreur ont été et demeurent nombreuses.
La plupart des Mexicains n'en remettent pas pour autant en cause l'expérience des maquiladoras. On souhaite toutefois que celle-ci s'accompagne d'une série d'autres initiatives qui répondraient notamment aux besoins des régions qui n'ont pas le privilège d'être à proximité de la frontière américaine. On en appelle par exemple à une reprise des investissements publics après dix ans de lutte contre le déficit. On essaie de s'associer au secteur privé pour accélérer l'électrification du pays. On a également cherché à élargir les horizons commerciaux du pays avec la signature de 14 traités de libre-échange, ce qui place aujourd'hui le Mexique au premier rang en ce domaine.
«Comme le Canada dans les années 70, on essaie de trouver une "troisième voie" pour se distancer des États-Unis, dit Mathieu Arès. On voudrait faire du Mexique le centre du commerce mondial.» Mais on reste bien conscient que le principal atout du pays demeure son accès privilégié au marché américain, sur lequel repose le succès des maquiladoras. «Officiellement, le président Vicente Fox se dit en faveur de la ratification d'une zone de libre-échange des Amériques. Dans les faits, on n'est pas déçu que les négociations ne marchent pas.»
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