«Éducation à vendre», disaient les pancartes brandies par les collégiens et étudiants venus d'une trentaine de cégeps et d'universités pour manifester dans les rues de Montréal, jeudi après-midi. «Courtier immobilier agréé: Jean Chrétien». Quant à la compagnie responsable de la transaction, elle était identifiée comme étant la «ZLEA inc.»...
ZLEA, pour Zone de libre-échange des Amériques, dont la septième ronde de négociations réunit ces jours-ci à Quito, en Équateur, 34 ministres du Commerce de tout le continent. «Aujourd'hui, des milliers d'étudiants sont à leur tour rassemblés pour dire que l'éducation, la santé et les services sociaux ne peuvent être considérés comme des marchandises au même titre qu'une franchise de McDonald's», a indiqué Nicolas Brisson, le président de la Fédération étudiante universitaire du Québec (FEUQ), peu avant le départ de la manifestation.
Si le nouvel accord de libre-échange devait inclure l'éducation, comme le craignent les étudiants, le financement public des universités serait presque inévitablement dilué, puisque tout établissement scolaire des Amériques pourrait réclamer sa part du gâteau.
Hausse des droits de scolarité, perte de contrôle de la formation et réseau d'éducation à deux vitesses en seraient les conséquences probables, estime le rapport Vers la privatisation de l'éducation, publié en septembre par la FEUQ.
Scandant des slogans allant de «ZLEA z'êtes pas zérieux» à «Non à l'usine scolaire», en passant par «Même Grasset est en grève!», les étudiants, divisés en deux groupes, l'un partant de Concordia, l'autre de McGill, se sont ensuite réunis rue Sainte-Catherine. «C'est génial, nous ne sommes pas divisés par établissement d'origine, mais unis pour dire que l'éducation n'est pas à vendre, pas plus que ne l'est notre cerveau», a commenté Martin Doe, président de l'Association étudiante de McGill.
Parmi les manifestants se trouvaient quelques clowns, de nombreux Dracula, un sexy travesti et d'autres colorés personnages, Halloween oblige. Transportant un cercueil en carton avec l'aide d'un ami, Jonathan Martin, qui étudie en sciences humaines au cégep Édouard-Montpetit, avouait être venu «pour promouvoir le droit de manifester».
D'autres, telle Marylène Hains, étudiante à la maîtrise en philosophie à l'Université de Montréal, étaient davantage renseignés sur la nature des enjeux en cause. «Je crains deux effets probables de l'inclusion de l'éducation dans la ZLEA», a expliqué la jeune femme, prise en sandwich entre deux pancartes de son cru disant «Non à l'éducation pour les profits» et «Oui à l'éducation pour la vie».
«J'ai d'abord peur que l'accessibilité aux études ne soit réduite, puisque hors de prix, a indiqué la manifestante. Puis, je dénonce le fait que le système d'éducation puisse en venir à former des robots servant à faire perdurer le système capitaliste, plutôt que des êtres pensants avec des intérêts et des valeurs qui leur sont propres.»
Des positions qu'ont pu faire valoir les étudiants en zigzaguant dans les rues de la ville presque tout l'après-midi, la manifestation s'étant déroulée de 15h à 18h. «C'est incroyable combien il y a de gens qui ont répondu à l'appel, je n'ai pas encore vu le bout de la manif!» s'est étonnée Sabine Friesinger, la présidente du conseil des étudiants de Concordia, au moment où elle se trouvait sur l'esplanade de la Place des Arts.
Après avoir défilé devant la Tour de la Bourse, le Centre de commerce mondial et dans le Quartier chinois, les manifestants avaient encore à se rendre jusqu'au parc Émilie-Gamelin, où un bal masqué les attendait. En début de soirée, deux vitrines avaient été fracassées - l'une à la station de télévision TQS, l'autre dans un commerce de la rue Sainte-Catherine - et trois véhicules avaient été vandalisés, sans qu'il n'y ait eu d'arrestation, a indiqué Christian Émond, du Service de police de Montréal. Un manifestant a par ailleurs été blessé par une camionnette qui transportait des haut-parleurs, au coin de René-Lévesque et Saint-Urbain.
D'autres manifestations ont eu lieu ailleurs en province. Fait à noter, le recteur de l'Université de Sherbrooke, Bruno-Marie Béchard, s'est joint à ses étudiants pour dénoncer une possible inclusion de l'éducation dans la ZLEA. «Nous voulons susciter une prise de conscience au sein de la population», a indiqué M. Béchard, qui a marché en compagnie des cadres, professeurs et chargés de cours de son institution. «L'éducation ne doit pas être soumise aux lois du marché, ce n'est pas un simple service, mais un moyen de transmission de la culture.»
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