Doha: les ONG dénoncent la position d'Ottawa
    Le Canada renie ses engagements envers les pauvres
    Éric Desrosiers
    Le Devoir
    Édition du jeudi 15 mai 2003

    Le Canada et les autres pays riches sont en train de renier, à l'Organisation mondiale du commerce (OMC), tous leurs engagements pris à Doha à l'endroit des pays pauvres, estime une vaste coalition d'ONG canadiennes.

    Censé faire la preuve qu'il y a aussi une place pour les pays pauvres dans le nouvel ordre économique mondial, le Programme de Doha pour le développement est en voie de démontrer exactement le contraire, déplore en effet le Conseil canadien pour la coopération internationale (CCCI) dans un mémoire qui sera officiellement dévoilé aujourd'hui dans une dernière tentative de corriger la trajectoire des négociations avant la tenue de la cinquième réunion ministérielle de l'OMC à Cancún, au Mexique, en septembre.

    «Tout porte à croire qu'à la réunion de Cancún, les pauvres seront encore les grands perdants», écrit l'organisme, qui regroupe une centaine d'organisations de coopération internationale, de syndicats et de mouvements religieux. «Pour que les pourparlers de Cancún débouchent sur des orientations un tant soit peu favorables au développement et aux pauvres, il faudrait un virage à 180 degrés.»

    Élargir les négociations

    Le CCCI s'en prend notamment aux efforts déployés par le Canada, les États-Unis, l'Union européenne et le Japon pour obliger, si besoin par l'intimidation, les pays en voie de développement à élargir le cadre des négociations mises en branle en septembre 2001 à Doha, au Qatar, afin de ramener, comme à l'habitude, l'attention de tous sur les besoins des pays riches.

    Il dénonce également la façon dont l'enjeu central de l'agriculture a été traité jusqu'à présent, et le peu d'ouverture que les pays riches ont démontré devant l'idée de reconnaître aux pays pauvres le droit de protéger une certaine autonomie alimentaire quitte à faire parfois entorse aux principes du libre-échange. «Il existe un écart troublant, note le CCCI, entre, d'une part, la position actuelle du gouvernement [canadien à l'OMC] en matière de commerce et, d'autre part, l'engagement pris par le Canada en faveur du développement et la situation grave de l'agriculture sévissant dans le monde, en particulier chez les petits agriculteurs des pays en développement.»

    Quant à l'engagement pris par les pays riches à Doha de permettre aux pays pauvres d'utiliser des médicaments génériques moins chers pour combattre des fléaux comme le sida, la tuberculose ou la malaria, sa réalisation s'accompagne, pour l'heure, de tellement de contraintes administratives et d'exceptions de toutes sortes qu'elle en a perdu tout son sens. «L'attitude du gouvernement fait perdre au Canada sa réputation d'un pays soucieux des droits de la personne et du bien-être des gens du Tiers-Monde», affirme en ce domaine le CCCI, s'appuyant sur l'opinion de ses organisations membres, dont Médecins sans frontières, la Coalition interagence sida et développement, Care Canada et Oxfam.

    L'organisme qualifie, d'autre part, de «scandaleuse» la position canadienne visant à soustraire des négociations ses principaux services publics en matière d'éducation, de santé ou d'aide sociale, tout en réclamant des autres pays plus d'ouverture pour son industrie de télésanté. Une telle demande équivaut, selon le CCCI, à exiger que l'on abolisse à l'étranger des règles établies pour contenir les coûts et protéger la confidentialité des renseignements personnels des malades, et elle contribuerait, en fait, à «une privatisation plus poussée de la santé».

    Tactiques déloyales

    Dénonçant le recours par «les grandes puissances commerciales ainsi que les grandes sociétés» à des «tactiques déloyales» contre les pays pauvres, la coalition d'ONG souscrit à la demande du directeur général de l'OMC, Supachai Panitchpakdi, pour que soit, à tout le moins, adopté «un code de conduite à l'intention des multinationales pour contrôler l'influence qu'elles exercent par leurs manoeuvres de couloirs». Elle salue au passage la contribution du Canada en vue d'une plus grande diffusion des documents de l'OMC et l'aménagement d'un forum où peuvent s'exprimer les représentants de la société civile.

    Redoutant que le pire soit encore à venir, au fur et à mesure que ce cycle de négociations à l'OMC approche de son terme fixé au 1er janvier 2005, le CCCI presse les pays riches à ne pas chercher à enlever aux moins nantis des outils de développement économique qui ont si bien fait leurs preuves dans le passé. Il note que, si les restrictions qu'ils voudraient, aujourd'hui, voir imposées à la capacité de réglementations des gouvernements s'étaient appliquées il y a de cela quelques années à peine, l'Indonésie, la Corée du Sud, la Malaysia, la Thaïlande et Taiwan n'auraient jamais eu les moyens de devenir les «nouveaux tigres asiatiques».

    Il estime urgent, aussi, que l'on cherche enfin à arrimer les toutes puissantes institutions commerciales internationales aux systèmes de valeurs et au cadre juridique développés dans le cadre des Nations unies.

    «L'OMC ne possède aucune expertise couvrant un large éventail de questions sociales, environnementales et sur le plan des droits de la personne, note le CCCI, alors que ses ententes commerciales sont en constante interaction avec de telles questions.»


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