Bush sort son arsenal
    Fabien Deglise
    Le Devoir
    Édition du samedi 28 et du dimanche 29 juin 2003

    L'administration américaine ne lésine pas sur les moyens pour inciter l'UE à revenir sur sa décision de bloquer l'entrée des OGM sur son territoire

    En partant de nouveau en croisade contre le moratoire anti-OGM imposé depuis 1999 par l'Union européenne, l'administration Bush, cette semaine, a subtilement relancé le débat sur l'innocuité des organismes génétiquement modifiés. Avec un objectif latent: justifier de plus belle, au delà de la levée d'une barrière commerciale qui nuit à l'agriculture des États-Unis, le recours aux OGM dans l'agriculture et l'alimentation... en mettant au rancart les doutes et les questions sur leurs effets néfastes.

    À Sacramento lundi, des milliers de personnes ont envahi les abords du Capitole californien pour protester contre les OGM.

    Le temps des compromis et du dialogue est désormais révolu. George W. Bush a décidé de repartir en guerre cette semaine. Cette fois-ci contre l'Union européenne (UE) et son irritant moratoire sur l'importation d'aliments issus du génie génétique, en vigueur depuis 1999.

    Pour arriver à ses fins, l'arsenal a été savamment choisi : une plainte formelle déposée avec le Canada et l'Argentine devant l'Organisation mondiale du commerce (OMC) -- les procédures ont commencé jeudi dernier --, une accusation tout aussi formelle portée à la veille du sommet américano-européen contre l'UE, que Bush tient responsable d'entretenir, avec son moratoire, la famine en Afrique, et, en coulisse, une campagne de séduction du pape, orchestrée par Colin Powell, pour que le souverain pontife se prononce officiellement en faveur des OGM.

    L'administration américaine ne lésine pas sur les moyens pour faire entendre raison à Bruxelles et inciter l'UE à revenir sur sa décision de bloquer l'entrée des OGM sur son territoire. Pour le bien de l'humanité, bien sûr, selon M. Bush, puisqu'il «faut encourager la diffusion d'une biotechnologie sûre et efficace pour gagner la bataille contre la famine à l'échelle planétaire», a-t-il déclaré cette semaine. Pour le bonheur aussi des agriculteurs américains qui, face à cette barrière commerciale, perdraient 300 millions de dollars par année, faute de débouchés sur le Vieux Continent pour leur soja, leur maïs et leur canola génétiquement modifiés. Le Canada, troisième producteur de produits transgéniques au monde après les États-Unis et l'Argentine, dont l'industrie du canola a chuté de 183 millions de dollars par an depuis l'entrée en vigueur du moratoire européen, acquiesce. Les géants du génie alimentaire -- Monsanto et Dow Chemical en tête -- aussi.

    La victoire serait d'ailleurs assurée. «Les chances de voir reculer l'Europe sont très élevées», souligne Jean-Philippe Gervais, spécialiste des échanges alimentaires internationaux au département des sciences de la consommation de l'Université Laval. «L'administration Bush a mis beaucoup d'argent dans le développement de son agriculture et dans les programmes d'ouverture de nouveaux marchés pour ses OGM. Elle est prête à aller jusqu'au bout. Elle a aussi la raison de son côté puisque l'UE, tout comme la communauté scientifique internationale, n'arrive toujours pas à justifier ce moratoire.»

    Les États-Unis le savent très bien et n'ont pas cessé une minute, cette semaine, de frapper sur la délégation européenne là où ça fait mal. Avec une formule redondante pour appuyer leur requête : les craintes européennes face aux OGM ne reposent sur aucun fait scientifique fiable et crédible. «C'est vrai», souligne Alain Bergeron, du Conseil de la science et de la technologie du Québec, aussi auteur du rapport OGM et alimentation humaine - Impact et enjeux pour le Québec.

    «Aucun OGM mis sur le marché ne semble avoir causé de réactions néfastes sur la santé humaine ou animale, dit-il. Beaucoup de recherches ont été faites à travers le monde, et pas seulement par les marchands de semences génétiquement modifiées, comme les environnementalistes veulent bien le laisser croire. Des chercheurs indépendants se sont aussi penchés sur le sujet et, dans l'état actuel des connaissances, il est impossible de remettre en cause l'innocuité des OGM.» Il ajoute : «Le passé ne peut toutefois pas être garant de l'avenir. Il y a toujours une insuffisance de la recherche sur les effets à long terme des OGM sur les organismes humains comme plusieurs risques théoriques inhérents. Une insuffisance qui justifie la prudence chez les uns et pas chez d'autres. C'est une question d'attitude.»

    Une question de commerce aussi qui, depuis 1999, a servi les intérêts de l'Europe, croit Jean-Philippe Gervais : «En invoquant cette crainte, l'UE a réussi à protéger son marché des aliments en provenance des États-Unis pendant toutes ces années, dit-il. Ç'a été profitable, sans aucun doute»... mais la fin de la récréation risque de sonner très bientôt.

    En effet, le 7 juillet, le Parlement européen pourrait finalement lever son moratoire sur l'importation d'OGM. Et ce, avant même que l'OMC ne se prononce au sujet de la plainte déposée par Washington, Ottawa et Buenos Aires en mai dernier. La raison ? L'adoption de deux réglementations prévues à cette date, portant sur l'étiquetage des aliments qui contiennent des OGM et sur la traçabilité des produits transgéniques, deux mesures présentées par l'UE depuis des années comme un préalable à l'abolition de sa barrière anti-OGM. «C'est une belle façon de s'en sortir vu le faible dossier que possède l'Europe pour le justifier», souligne M. Bergeron.

    Des marchés lucratifs

    Peut-être. Mais en cédant si facilement sous les pressions exercées par Washington, le Parlement européen risque du même coup de légitimer la guerre en faveur de la prolifération des OGM lancée par l'administration Bush. «Cette victoire des États-Unis va démontrer à la face du monde que l'Europe n'a pas pu justifier son moratoire pour des motifs de santé publique, dit M. Gervais, et, par le fait même, va envoyer le message selon lequel les OGM ne sont pas à craindre et que les peurs qui y sont associées ne reposent sur rien de solide»... même si rien n'est scientifiquement aussi sûr !

    Mieux, ce doublé, comme disent les joueurs de cartes, pourrait être encore plus rentable pour les États-Unis qui, le sourire triomphant, vont voir s'ouvrir à eux les lucratifs -- et hautement nécessaires pour assurer la croissance de leur propre économie -- marchés des pays en développement. «Si l'Europe cède, ces pays qui, actuellement, sont réticents à se lancer dans la culture d'OGM pour ne pas s'aliéner le marché européen ne pourront plus imposer de restrictions aux produits américains issus du génie génétique», dit Éric Darier, pourfendeur des gènes modifiés en conserve ou sur plant, pour le compte de l'organisme environnemental Greenpeace. «C'est d'ailleurs ce scénario qui s'est joué quand l'Europe a perdu devant l'OMC contre les États-Unis au sujet des hormones de croissance dans le boeuf.»

    Reste que dans ce stratagème américain conçu pour mieux semer à tous vents les graines de la discorde, plusieurs inconnues pourraient bien compliquer l'équation et freiner les ardeurs de l'administration Bush. À commencer par le comportement des consommateurs européens qui, face à l'étiquetage des OGM, devraient en bout de piste décider du sort de ces ingrédients manipulés sur les tablettes d'épicerie. «Et l'issue de la bataille en cours va sans doute solidifier le dégoût et le rejet des Européens face aux OGM», prévoit M. Darier.

    À moins que ce rejet ne soit renforcé par l'entrée en vigueur, le 11 septembre prochain, du protocole de Carthagène sur la biosécurité. Un protocole que l'UE est en voie de ratifier et qui consacre ce principe de précaution rabroué par les États-Unis et mis en avant par Bruxelles depuis 1999 pour justifier le moratoire. Avec, à la clef, l'assurance que même si Washington remporte cette première manche face à l'Europe, les OGM se retrouveront, comme c'est déjà le cas aujourd'hui, un peu dans nos assiettes et très au coeur de la polémique.


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