Perspectives - Déblocage agricole
    Éric Desrosiers
    Le Devoir
    Édition du samedi 5 et du dimanche 6 juillet 2003

    Encore impensable il y a quelques jours à peine, la révolution annoncée dans les politiques européennes d'aide aux agriculteurs se révèle bien plus qu'une victoire du bon sens sur les lobbys et le conservatisme frileux. Elle ouvre la porte à plusieurs changements bénéfiques bien au-delà des frontières de l'Europe.

    Elle était apparue, jusque-là, tellement immuable envers et contre tous qu'elle semblait destinée à demeurer tout aussi intimement liée à la nature même de l'Europe que la tour Eiffel, l'art de vivre ou les grèves dans le transport en commun. Et pourtant, la politique agricole commune (PAC) sera réformée en profondeur.

    Quatorze des 15 pays membres de l'Union européenne en ont convenu, le 26 juin, au terme de plusieurs années, sinon de décennies, de luttes intestines et de batailles rangées contre le reste du monde. L'entente, intervenue à Luxembourg au terme d'un troisième cycle de négociations, et à laquelle le Portugal a été seul à s'opposer, n'aurait pas été possible sans un virage à 180 degrés tout aussi spectaculaire qu'inattendu de la part de la France, principale bénéficiaire du régime précédent avec neuf des 43 milliards d'euros versés annuellement en subventions.

    Les Européens n'ont pas été longs à parler de «changement historique», de début d'une «nouvelle ère» et même de «révolution». Il est vrai qu'on s'est notamment engagé pour la première fois à s'inspirer d'une toute autre philosophie d'intervention en décidant que le volume de l'aide aux agriculteurs ne sera plus proportionnel à la taille de leur production (découplage), mais dépendra dorénavant du respect des normes de protection de l'environnement, de la santé animale ou du paysage et sera le même aussi bien pour les petites que les grandes exploitations. Il faut dire qu'on a également promis de ramener la croissance du budget total des subventions en deçà de l'inflation. Il faut dire aussi qu'on a annoncé une réduction graduelle des prix planchers des denrées afin qu'ils reflètent mieux, désormais, la réalité du marché.

    Il s'en est tout de même trouvé plusieurs, en Europe comme à l'étranger, pour déplorer les nombreuses exceptions qui accompagneront ces mesures, ainsi que le délai de deux ans alloué aux pays membres avant de seulement commencer à les mettre en pratique. «Le diable est dans les détails», titrait la prestigieuse revue britannique The Economist. «La décision est un pas en avant nécessaire», a commenté pour sa part le représentant américain au Commerce, Robert Zoellick, avant d'ajouter que «la prochaine étape pour l'Union européenne consiste à traduire rapidement cette décision en propositions significatives.»

    Tous ont cependant reconnu que la nouvelle PAC marquait une rupture importante avec la logique protectionniste et productiviste défendue jusque-là. Et même un geste politiquement courageux face aux puissants lobbys agricoles.

    Les raisons de son adoption étaient nombreuses. L'une d'elles était financière, puisque la PAC accapare déjà la moitié du budget total de l'Union européenne et que l'entrée prochaine de dix nouveaux pays membres, issus de la très rurale Europe de l'Est, fait craindre une explosion des coûts. Une autre tenait aux pressions incessantes des concurrents étrangers, comme les États-Unis ou le Canada, qui dénonçaient depuis toujours ces subventions, quotas et barrières tarifaires jugés déloyaux. Il y avait aussi les pays en voie de développement, que l'on ne pouvait pas éternellement prétendre vouloir aider, tout en continuant non seulement à leur enlever toute possibilité de vendre leurs produits sur les marchés européens, mais aussi à carrément financer le dumping de produits européens dans leurs pays.

    Il y avait également les négociations à l'Organisation mondiale du commerce (OMC), qui sont présentement à la dérive et qui étaient condamnées au naufrage si l'Europe ne donnait pas de signes d'assouplissement dans le domaine. Enfin, il y avait simplement l'Europe elle-même et les Européens qui avaient changé et qui ne croyaient plus que toute forme d'agriculture était bonne à soutenir coûte que coûte.

    Le début d'un temps nouveau ?

    Il est beaucoup trop tôt pour prévoir le résultat final de la réforme. Chose certaine, elle a à tout le moins eu pour premier effet de mettre au défi les autres pays développés d'en faire autant. Tous les regards se portent désormais sur le géant américain et son Farm Bill, adopté par l'administration Bush en réplique aux politiques européennes, et dont les généreuses subventions ont, en plus de coûter une fortune aux contribuables américains, déjà commencé à causer la disparition de petites exploitations agricoles dans plusieurs pays en voie de développement.

    Si les Américains et les Japonais devaient emboîter le pas aux Européens, les probabilités de réussite du cycle de Doha s'en trouveraient aussi grandement améliorées à l'OMC. Lancé au Qatar en septembre 2001 et censé se conclure le 1er janvier 2005, ce cycle de négociation a pour principal objectif de faire la démonstration que les pays en voie de développement peuvent, eux aussi, profiter du processus de libéralisation des échanges dans les rares secteurs où ils se révèlent concurrentiels

    «Des premiers pas positifs ont été accomplis en Europe, a commenté la semaine dernière le secrétaire général de l'ONU, Kofi Annan. J'espère que ce n'est qu'un début.» Les pays pauvres «préféreraient sortir de la pauvreté grâce au commerce, plutôt que de vivre d'aumônes», a-t-il ajouté.

    La nouvelle PAC constitue une étape non moins prometteuse dans l'évolution de l'idée qu'on se fait du rôle et de l'importance de l'agriculture dans nos sociétés, étape que le Canada semble encore bien loin de pouvoir franchir. Loin de représenter une dévaluation du métier d'agriculteur, elle cherche à reconnaître des facettes autres que celle strictement liée à la production alimentaire. En liant les subventions à l'occupation du territoire dans le respect du paysage, de l'environnement et du bien-être des animaux, elle valorise les agriculteurs non plus seulement comme producteurs, écrivait jeudi le quotidien Le Monde, «mais comme aménageurs du monde rural conçu comme un espace moderne et inventif».


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