Cinquième conférence ministérielle de l'OMC - Cancún dans le bruit des manifestations
    Éric Desrosiers
    Le Devoir
    Édition du lundi 11 septembre 2003

    La cinquième conférence ministérielle de l'Organisation mondiale du commerce (OMC) s'est ouverte hier à Cancún, au Mexique, par des appels pressants en faveur des pays pauvres et dans le bruit des manifestations.

    «En fait de marchés ouverts, il y a trop de barrières qui freinent, étouffent et affament», a déclaré hier le secrétaire général de l'ONU, Kofi Annan, dans un message lu devant un parterre de représentants de pays membres de l'OMC et d'organisations non gouvernementales (ONG).

    «Ces barrières et subventions dans les pays développés doivent disparaître aussi vite que possible pour le bien de l'humanité, a-t-il poursuivi. Vos décisions peuvent faire la différence entre pauvreté et prospérité, et même entre vie et mort pour des millions de personnes.»

    Quelques minutes auparavant, une trentaine de représentants d'ONG dûment accrédités avaient perturbé la cérémonie présidée par le président du Mexique, Vicente Fox, avec des slogans dénonçant les iniquités et les entorses à la démocratie dont l'OMC serait coupable.

    C'est toutefois dans la rue que la dénonciation s'est faite la plus bruyante alors qu'environ 6000 paysans du Mexique et d'ailleurs ainsi que des militants altermondialistes ont marché paisiblement pour réclamer davantage de justice pour les pays pauvres.

    Empêchés de passer à moins de dix kilomètres du lieu de la conférence, quelques centaines d'entre eux ont tenté, en fin de parcours, de forcer une barrière de sécurité haute de deux mètres avant de bombarder les policiers présents avec toutes sortes de projectiles. Une manifestante aurait été blessée dans des circonstances encore inconnues au moment de mettre sous presse.

    «La réaction de la police avait été pas mal plus musclée [au Sommet des Amériques à] Québec, en 2001», a observé Gerry Barr, p.-d.g. du Conseil canadien pour la coopération internationale, joint sur place par Le Devoir sur son téléphone cellulaire alors qu'il était à deux pas des échauffourées. «Ce genre de marche ne constitue qu'un volet de notre action, qui consiste à permettre aux pays en voie de développement de mieux se défendre», a-t-il ajouté.

    Près de 20 000 agents de sécurité ont été dépêchés aux alentours de la station balnéaire mexicaine en prévision de la conférence.

    Le président d'une association d'agriculteurs coréens est pour sa part décédé à l'hôpital après s'être fait hara-kiri lors de la manifestation. Selon ses proches, il se serait éventré «pour montrer son opposition à l'OMC, qui tue nos paysans et détruit l'agriculture de la Corée».

    Le directeur général de l'OMC, Supachai Panitchpakdi, a espéré que «cet incident ne conduira pas à d'autres» incidents avant de se dire «ouvert à discuter avec ceux qui souhaitent manifester».

    Après vous !

    Sur le front agricole, enjeu clef du cycle de négociations lancé par l'OMC à Doha, au Qatar, en novembre 2001, et censé se conclure le 1er janvier 2005, tout le monde semblait disposé hier à honorer l'engagement pris au départ d'abolir graduellement toutes les subventions et barrières commerciales accordées aux producteurs des pays riches au détriment de ceux des pays pauvres.

    «Nous voulons éliminer les subventions aux exportations et sommes prêts à réduire considérablement nos aides, subsides et tarifs si les autres en font autant», a affirmé le représentant américain au Commerce, Robert Zoellick.

    «Nous sommes d'accord pour accorder des avantages aux pays en développement, mais nous avons le sentiment que certains puissants exportateurs veulent créer pour eux-mêmes une situation qui verrait le monde développé tout donner et eux-mêmes passer à la caisse», a pour sa part déclaré le porte-parole du commissaire européen à l'Agriculture, Franz Fischler, faisant référence à certains membres du Groupe des 21, né le mois dernier pour faire contrepoids au bloc américano-européen et regroupant 21 pays en voie de développement dont le Brésil, la Chine, l'Inde, l'Afrique du Sud et, depuis mardi, l'Égypte.

    Un autre groupe de pays pauvres, celui des pays de la zone Afrique-Caraïbes-Pacifique (ACP) cette fois-ci, s'est lui aussi déclaré insatisfait des offres faites jusqu'à présent par les pays riches. Bénéficiant déjà d'accords commerciaux particuliers avec l'Union européenne, il n'en a pas moins rejeté également la position jugée trop radicale du Groupe des 21. «Le G21 semble demander l'élimination immédiate des subventions alors que le texte de Doha parle seulement de leur retrait progressif», a expliqué son porte-parole, Jean-Robert Goulongana. «Une élimination immédiate pénaliserait les pays ACP qui profitent de subventions [agricoles européennes].»

    Pour ou contre l'OMC

    Des manifestations contre les pratiques commerciales des pays riches dans le secteur agricole ont également été rapportées hier en Inde, aux Philippines et en Afrique. «On ne peut pas parler de mondialisation et puis, à côté, jouer au protectionnisme», a déclaré le président gabonais, Omar Bongo, à sa sortie d'une rencontre avec son homologue français, Jacques Chirac. «Ce sont des choses inconciliables, à mon avis.»

    L'agriculteur et activiste bien connu José Bové avait quant à lui catégoriquement rejeté, la veille, toute idée de réduction des programmes d'aide aux producteurs européens. «Nos luttes doivent permettre d'obtenir un moratoire pour refonder le commerce international sur le droit et sur les droits de l'homme et non sur le libéralisme sauvage», avait-il déclaré du petit village français de Cancon, où il a organisé son propre sommet parallèle.

    «Les médias sont malheureusement souvent portés à ne rapporter que les positions les plus extrêmes», a déclaré de Cancún au Devoir le coordonnateur général de l'organisme québécois Équiterre, Sydney Ribaux. «En fait, je dirais qu'il y a très peu d'ONG sérieuses qui proposent l'abolition pure et simple de l'OMC parce qu'on sait bien qu'il n'y a pas trop de ce genre d'organisations multilatérales et parce que l'alternative serait des négociations bilatérales ou régionales dans lesquelles le rapport de force des pays pauvres serait encore plus faible.»

    De nombreuses réformes seront toutefois nécessaires à l'OMC pour la rendre plus juste, dit-il. Et il faudra des années, voire des dizaines d'années, avant de les compléter. Aussi est-il entre-temps nécessaire, selon lui, d'entreprendre d'autres actions, comme la promotion du commerce équitable. Il se félicitait d'ailleurs hier du fait que des représentants des gouvernements canadien, mexicain, allemand et sud-africain aient tenu à participer à l'ouverture d'un symposium consacré à cette question et organisé en parallèle aux négociations officielles.

    Avec l'AFP, AP et Reuters


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