La cinquième Conférence ministérielle de l'Organisation mondiale du commerce (OMC), à Cancún, au Mexique, a donné lieu hier à un affrontement ouvert entre pays riches et pays pauvres sur la délicate question de l'agriculture.
Nouveau champion des pays en développement, le Groupe des 21 (G21), constitué notamment du Brésil, de la Chine et de l'Inde, apparaît comme leur première chance, au sein de ce forum, de lutter à forces égales contre les géants américain et européen.
Les États-Unis, l'Union européenne mais aussi le Canada ne se sont d'ailleurs pas gênés hier pour exercer autant de pression que possible sur leurs vis-à-vis du Sud afin qu'ils montrent plus de souplesse et fassent des concessions en échange des réformes qu'ils réclament des pays riches dans le secteur agricole.
«Nous avons prêché pendant des années l'importance pour les pays en développement de rejoindre le système commercial multilatéral», a déclaré l'ambassadeur canadien à l'OMC, Sergio Marchi. «Ils ont trouvé leur voix. Elle est forte, et ils arrivent parfois à être unis. Tout cela est positif, mais nous devons éviter les affrontements bruyants car, dans un tel choc, l'agriculture pourrait y perdre.»
Disant vouloir à tout prix éviter une division Nord-Sud, l'ancien ministre fédéral a proposé que le Canada serve de pont entre les deux mondes puisqu'il appartient à la fois au club des pays riches du G8 et au Groupe de Cairns, qui partage les objectifs du G21 dans le domaine agricole.
«Il n'y a pas d'animosité de notre part», a de son côté assuré le commissaire européen au Commerce, Pascal Lamy, à propos du G21. «Il n'y a pas de stratégie commune entre les États-Unis et l'Europe pour faire exploser le G21», a-t-il poursuivi. Mais Européens et Américains «travaillent dur pour dégager un cadre intermédiaire ouvrant la voie à une négociation chiffrée».
Loin de partager cette opinion, la présidente d'OXFAM International, Mary Robinson, a dénoncé hier les «pressions exercées sur les pays de la zone Afrique-Caraïbes-Pacifique pour qu'ils n'adhèrent pas au G21». Selon l'ancien haut-commissaire des Nations unies pour les droits de l'homme, ce regroupement des pays du Sud devrait plutôt être perçu comme «un signe de maturation de l'OMC» ainsi qu'un rappel des promesses qui leur ont été faites au moment de lancer le cycle de négociations de Doha, au Qatar, en novembre 2001.
Créé quelques semaines à peine avant la tenue de la conférence de Cancún en réaction à une proposition américano-européenne en matière agricole jugée trop timide, le G20 est devenu, au début de la réunion, le G21 avec l'addition de l'Égypte. Il devrait maintenant s'appeler le G22 depuis que le Kenya l'a rejoint peu de temps après, et il risque fort de changer encore souvent de nom avec tous les autres pays en voie de développement (majoritaires à l'OMC) qui s'y intéressent. Jusqu'à présent, sa principale et unique réclamation vise une réduction draconienne, sinon l'élimination complète, dans les pays développés, des subventions et barrières commerciales qui affectent les producteurs agricoles des pays en voie de développement.
L'impasse agricole
Clef de voûte sur laquelle reposent les chances de succès d'un vaste ensemble d'enjeux également débattus à l'OMC, tous censés se conclure par un accord global le 31 décembre 2004, les négociations sur la question agricole continuaient de piétiner hier à deux jours seulement de la clôture de la conférence, prévue demain.
«Comme vous le savez, les choses peuvent changer très rapidement dans ce genre de rencontre... comme elles peuvent ne pas changer du tout», a confié hier en conférence de presse téléphonique le ministre canadien de l'Agriculture et de l'Agroalimentaire, Lyle Vanclief. «Et je peux vous dire qu'il n'est pas clair, pour le moment, si on arrivera à combler l'écart considérable qui persiste entre les parties. Cela dépendra beaucoup de la dynamique des négociations.»
Chargé d'agir à titre de «facilitateur» dans ces discussions, le ministre du Commerce de Singapour, George Yeo, a convoqué hier après-midi une réunion restreinte (dite «en chambre verte») d'une vingtaine de pays pour tenter de dénouer l'impasse. On s'attendait à ce qu'il en ressorte en soirée ou tôt ce matin avec un nouveau projet d'entente qui consisterait à un cadre général d'action qui, à défaut de chiffrer les résultats visés, déterminerait à tout le moins un échéancier et donnerait suffisamment d'indications aux négociateurs pour leur permettre de continuer leur travail au cours des prochains mois.
On ne se faisait toutefois pas trop d'illusions hier sur la capacité du ministre Yeo de réconcilier les irréconciliables. «Lorsque les divergences sont aussi grandes, il est très difficile de trouver un terrain d'entente», a reconnu le porte-parole de l'OMC, Keith Rockwell.
De leur côté, les altermondialistes, à la veille de leur grande marche de protestation d'aujourd'hui, ne cachaient pas leur satisfaction devant cette montée en force des pays en voie de développement. «Comme il apparaît clair que les États-Unis et l'Union européenne n'ont pas vraiment l'intention de céder plus de terrain, le fait que la conférence de Cancún se conclut sur une impasse serait, paradoxalement, presque une bonne nouvelle», a expliqué au Devoir Chantal Blouin, chercheure à l'Institut Nord-Sud, présente sur les lieux de la conférence. «Ce ne serait évidemment pas bon pour les producteurs de coton d'Afrique, qui subissent les politiques américaines et qui réclament des changements de toute urgence. Mais cela voudrait aussi dire que le G21 a tenu le coup, et cela marquerait un point tournant pour la suite des choses au sein de l'OMC.»
Avec l'Agence France-Presse
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