La 5e Conférence ministérielle de l'Organisation mondiale du commerce (OMC) s'est conclue par un échec fracassant, hier, à Cancún, au Mexique. Écoeurés de devoir discuter, en cette dernière journée prévue de rencontre, des priorités des pays riches, alors que leurs propres priorités avaient si peu avancé, des représentants de pays pauvres ont quitté la table de négociation sans que l'on ait convenu du texte d'une déclaration finale.
«C'est fini, a annoncé en fin d'après-midi un délégué kenyan, George Odour Ong'wen. Les divergences étaient très importantes, et il était impossible de combler cet écart.»
La décision de mettre un terme aux discussions semblait, hier, être venue des pays les plus pauvres, notamment africains. Elle aurait été motivée par le peu de progrès réalisés sur la question agricole -- cruciale pour les pays du Sud --, mais aussi par la décision des négociateurs de consacrer les dernières heures de travail disponibles à une question chère au coeur de l'Union européenne et du Japon, soit les enjeux dits «de Singapour», liés à la protection des investissements, à la transparence des marchés publics, à l'allégement des formalités douanières et à l'amélioration de la concurrence.
«Ils ont persisté à demander des choses que les autres ne pouvaient pas leur donner», a résumé Rafidah Aziz, ministre malaysien du Commerce.
Le cycle de négociations de Doha «n'est pas mort, mais il est en soins intensifs», a estimé de son côté le commissaire européen au Commerce, Pascal Lamy. Il doute, en effet, des chances des négociateurs des différents pays de s'entendre dans les prochains mois, là où les ministres ont échoué.
Réunion de mi-parcours des représentants de 146 pays dans le cycle de négociation de l'OMC lancé à Doha, au Qatar, en novembre 2001, et censé se conclure le 31 décembre 2004, la conférence de Cancún était perçue, par plusieurs, comme la dernière chance de sauver un processus déjà sérieusement mis à mal par des divergences de vue de toutes sortes. Portant sur une multitudes d'enjeux, mais dépendant lourdement de la question agricole, les discussions avaient opposé d'entrée de jeu, mercredi, les blocs constitués par les États-Unis et l'Union européenne d'un côté, et un groupe de 22 pays en voie de développement (G22) parmi lesquels se trouvaient des géants comme le Brésil, la Chine et l'Inde.
Forcés de se rabattre sur un modeste communiqué, à défaut de s'être entendus sur une déclaration finale, les délégués à Cancún ont officiellement estimé que «des progrès considérables» avaient tout de même été réalisés, avant de se donner rendez-vous au plus tard le 15 décembre 2004 pour faire le point sur l'avancement des discussions.
Visiblement contrarié de la tournure des événements, le représentant américain pour le commerce, Robert Zoellick, s'est dit désireux, hier, de poursuivre la recherche d'un consensus à l'OMC dans les prochains mois.
Il a toutefois averti qu'il faudrait, pour ce faire, se concentrer sur «le travail plutôt que sur la rhétorique.»
Pris de court et peut-être un peu déçus, eux aussi, de cette fin en queue de poisson, les membres du G22 ne se sont pas moins félicités du rôle qu'ils avaient, pour la première fois, réussi à jouer dans ce genre de négociations. «Nous continuerons de jouer un rôle décisif dans les négociations agricoles», a prévenu le ministre brésilien des Affaires étrangères, Celso Amorim.
Insatisfactions canadiennes
Les pays pauvres n'étaient pas les seuls à se montrer insatisfaits du déroulement des négociations, hier à Cancún. Du côté canadien, le président de l'Union des producteurs agricoles (UPA), Laurent Pellerin, se disait, en effet, au Devoir, «extrêmement craintif», quelques minutes à peine avant l'annonce de l'échec de la conférence, face au projet d'entente sur la table et au risque que le gouvernement canadien ne s'y rallie dans l'espoir de faire sortir de l'impasse l'ensemble de la démarche. Il se montrait particulièrement inquiet de voir réduits de façon trop importante les tarifs douaniers qui permettent au Canada de maintenir des systèmes de gestion de l'offre dans les secteurs du lait, de la volaille et des oeufs. Il constatait également, dans un autre domaine, que si les règles proposées avaient été appliquées cette année, le gouvernement canadien «n'aurait pas disposé de la marge de manoeuvre suffisante pour venir en aide aux producteurs frappés par la crise de la vache folle».
Envieux de la solidité du bloc européen contre le projet d'entente, Laurent Pellerin s'interrogeait : «Faut-il faire plus confiance aux pays étrangers qu'à notre propre gouvernement pour nous défendre ? Je ne le sais pas.»
La vérité du monde
Le coup de grâce à la conférence, qui s'était ouverte mercredi, ne devait toutefois pas venir des pays riches, mais plutôt des plus modestes membres de la communauté internationale. «C'est très surprenant, confiait au Devoir de Cancún Chantal Blouin, chercheuse à l'Institut Nord-Sud, quelques instants à peine après que la nouvelle eut commencé à courir dans les couloirs de la conférence. Tout le monde s'attendait à ce que ce genre de geste dramatique vienne des pays du G22. Cela montre à quel point les pays les plus pauvres étaient déçus de ce que l'on avait à leur offrir à Cancún. Cela montre peut-être, aussi, qu'ils ont désormais l'intention de faire plus clairement leur marque sur les négociations. Il sera intéressant de voir s'ils réussiront.»
«C'est la vérité du monde qui se révèle à nous», a déclaré au Devoir le président de Droits et Démocratie, Jean-Louis Roy, lui aussi dans la ville balnéaire mexicaine. «On ne peut plus continuer à faire comme s'il n'y avait que des droits commerciaux à défendre. Il y avait eu Seattle, il y a maintenant Cancún qui vient nous dire que l'on ne peut pas mettre sur le même pied la Suisse et le Burkina Faso.»
Marquée par le suicide dramatique, mercredi, d'un militant sud-coréen, ainsi que par des manifestations n'ayant jamais attiré plus que quelques milliers de personnes, la conférence de Cancún n'en était pas moins présentée, hier, comme une grande victoire par les mouvements altermondialistes. «Cancún, c'est Seattle sans les gaz lacrymogènes», a hurlé de joie Maude Barlow, présidente du Conseil des Canadiens.
«La différence, c'est qu'à Seattle, tout le monde s'est retrouvé dans une grande confusion, a cependant fait remarquer au Devoir Gerry Barr, p.-d.g. d'une autre ONG, le Conseil canadien pour la coopération internationale. L'échec de Cancún nous laisse, au contraire, dans une situation beaucoup plus claire et mieux organisée, avec des groupes qui représentent les pays du Sud et qui peuvent désormais tenir tête au Nord.»
Lancé au lendemain des attaques du 11 septembre pour relancer des négociations en rade, à l'OMC, depuis l'échec de Seattle en 1999, le «Programme pour le développement de Doha» s'était fixé pour principale mission de démontrer que les pays pauvres avaient bel et bien leur place dans le nouvel ordre économique mondial. Pour ce faire, les 146 membres de l'institution basée à Genève s'étaient accordé trois ans pour convenir de la façon, notamment, de réduire, voire éliminer complètement les subventions et barrières commerciales qui étranglent les producteurs du Sud dans le secteur vital de l'agriculture, mais aussi ceux du textile, du vêtement ou de la chaussure. On avait également promis d'accorder aux pays pauvres le droit de se soustraire, pendant un certain temps, aux règles de l'OMC afin de disposer de tous les outils politiques et économiques possibles pour assurer leur démarrage économique.
On évalue à environ 300 milliards le montant total des subventions versées chaque année aux producteurs agricoles dans les pays riches. Selon la Banque mondiale, le succès du cycle de Doha pourrait sortir de la pauvreté 144 millions d'humains d'ici à 2015 en plus de représenter des retombées annuelles de 290 à 520 milliards pour une économie mondiale qui en a bien besoin.
Avec AFP et Reuters
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