OMC: la libéralisation agricole vers un échec
    Hélène Baril
    La Presse
    02 août 2003

    Lentement mais sûrement, les discussions sur la libéralisation des échanges agricoles à l'Organisation mondiale du commerce se dirigent vers un échec. Et ce ne sont pas les producteurs du Québec qui vont s'en plaindre parce que si elles devaient aboutir, les négociations de l'OMC chambouleraient une industrie qui prospère depuis 30 ans à l'abri des tarifs protectionnistes.

    Mais supposons pour le besoin de la cause que les 146 pays membres de l'OMC s'entendent pour que les tarifs qui frappent l'importation des principaux produits agricoles soient réduits de 60% d'ici cinq ans, comme le veut la proposition mise sur la table par le responsable du comité de négociations sur l'agriculture, Stuart Harbinson.

    Qu'arriverait-il aux producteurs du Québec ? Personne ne peut encore le dire avec précision, soutient le spécialiste du commerce international et des négociations multilatérales de l'Union des producteurs agricoles, Serge Lebeau. À la demande de l'UPA, des chercheurs se penchent sur différents scénarios de réduction des tarifs, mais le résultat de leur travail ne sera pas prêt avant plusieurs mois.

    Selon Serge Lebeau, on peut déjà prévoir qu'une baisse des tarifs de l'ordre de 60% aurait un effet dévastateur sur la production agricole au Québec. «On peut prédire la disparition d'un grand nombre de producteurs agricoles, et la fin à peu près certaine de la production de volaille et d'oeufs», dit-il.

    Concurrence

    Dans ce dernier cas, la concurrence est déjà à notre porte, même avec des tarifs de 249 % pour le poulet en morceaux et de 164 % pour les oeufs. «Si les tarifs sur la volaille baissent de seulement 15 %, le poulet produit au Brésil entre au Québec», dit le spécialiste. Dans le cas des oeufs, la concurrence vient d'à côté, du sud des États-Unis, où la production est intégrée et les coûts impossibles à concurrencer de ce côté-ci de la frontière.

    Le lait qui vient du froid

    Quant aux producteurs laitiers, qui comptent pour le tiers des exploitations agricoles du Québec, l'effet d'une baisse de tarifs serait aussi négatif. Une diminution de 60 % des tarifs appliqués au lait et aux produits laitiers étrangers signifie que pour garder leur marché, les producteurs devraient accepter une baisse du prix du lait, et donc une baisse de leurs revenus.

    «Le prix du lait baisserait dramatiquement, jusqu'à des niveaux inférieurs aux coûts de production», précise Serge Lebeau, ce qui poussera plusieurs producteurs à abandonner la partie. Contrairement à l'Union européenne et aux États-Unis, le gouvernement canadien n'a pas les ressources financières nécessaires pour compenser cette éventuelle baisse des prix.

    Cette diminution de revenus varierait selon les produits. Le lait nature, par exemple, est plus difficile à exporter que la poudre de lait ou le beurre. On peut donc penser que son prix se maintiendrait et que les producteurs québécois pourraient conserver leur marché.

    Dans le cas du beurre, le résultat d'une baisse de tarif de 60 % serait catastrophique, a calculé l'UPA. Actuellement, le beurre étranger est frappé d'un tarif de 299 % et malgré cela, le prix international est tellement bas qu'avec une baisse de seulement 2,3 % de ce tarif, le beurre de la Nouvelle-Zélande pourrait être vendu au même prix que le beurre domestique dans les supermarchés.

    Le spécialiste de l'UPA convient que les producteurs québécois pourraient répliquer à la baisse des tarifs en faisant des efforts pour réduire leurs coûts de production et agrandir leurs exploitations pour profiter des économies d'échelle. L'industrie laitière canadienne n'est pas un canard boiteux, elle est considérée comme une des plus efficaces au monde, avec une production de 7,2 kilogrammes de lait par vache, alors qu'en Nouvelle-Zélande, la production est seulement de 3,7 kilogrammes de lait par vache.

    Mais même en faisant tout ce qu'il est possible de faire pour réduire leurs coûts, les producteurs québécois ne pourront jamais concurrencer ceux qui bénéficient d'un climat moins rigoureux. En Nouvelle-Zélande, le plus grand exportateur de produits laitiers au monde, les bêtes restent à l'extérieur 12 mois par année et il n'y a nul besoin d'investir dans la construction de bâtiments pour les abriter. En Californie, d'où vient maintenant la plus importante production laitière des États-Unis, il est possible de faire huit récoltes de luzerne par année pour nourrir les bêtes, contre trois au Québec, avec un peu de chance.

    Limiter les conséquences

    Les possibilités de se lancer dans d'autres productions agricoles sont aussi très limitées dans un pays nordique, souligne Serge Lebeau. Le Québec pourrait penser à la culture en serre, mais même avec l'avantage de l'énergie abondante et peu coûteuse, le froid rend la concurrence difficile, sinon impossible, avec les pays qui jouissent d'un climat plus tempéré.

    L'OMC pourrait-elle sonner le glas de l'agriculture québécoise ? C'est possible mais peu probable, estime Michel Librowicz, professeur à l'Université du Québec à Montréal et titulaire de la chaire Philippe-Pariseault de formation en mondialisation des marchés de l'agro-alimentaire.

    Le professeur rappelle que la dernière ronde de négociations de l'OMC, l'Uruguay Round, a ouvert la porte à une baisse des tarifs de l'ordre de 36%, pas de 60%. Si l'actuel cycle de négociations finit par aboutir à une autre baisse de tarifs, le Canada essaiera de protéger ses productions agricoles les plus sensibles, soit les cinq qui font l'objet des systèmes de gestion de l'offre (le lait, le poulet, le dindon, les oeufs de consommation et les oeufs d'incubation).

    «La position du Canada est très défendable, parce que le système canadien ne produit pas de surplus qui doivent être exportés», dit le professeur.

    Le problème, rappelle-t-il, concerne les énormes surplus de production de l'Union européenne qui sont écoulés sur les marchés des pays plus pauvres, ce qui les empêche de développer leur propre agriculture.

    Au Canada, les systèmes de gestion de l'offre ne coûtent rien à l'État. Ce sont les consommateurs qui paient plus cher pour le lait, la volaille et les oeufs parce que le marché est fermé à la concurrence étrangère. Plusieurs voient là un scandale, mais pas Michel Librowicz. Les consommateurs canadiens sont ceux qui dépensent le moins pour se nourrir et les produits disponibles ici sont de très bonne qualité, fait-il valoir.

    Vu sous cet angle, ce n'est pas cher payé pour conserver des milliers d'emplois et éviter de vider les campagnes, estime-t-il.


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