L'OMC se cache au Qatar
La quatrième rencontre de l'Organisation mondiale du commerce (OMC) qui se déroulera du 9 au 13 novembre à Doha au Qatar attire de plus en plus l'attention publique.
L'alarme retentit
Jusqu'en 1999, la couverture médiatique superficielle des activités de l'OMC permettait à cette organisation d'opérer discrètement loin des regards. Tout ça a changé avec les manifestations monstres qui bloquèrent la tenue de la réunion de Seattle en 1999. Les efforts de conscientisation ont fait ressortir la vérité à propos de l'OMC c'est-à-dire son insouciance face à l'environnement, aux droits du travail, à l'éducation et à l'accès public à la propriété intellectuelle. Le choix du Qatar, une monarchie désertique où les droits démocratiques n'existent pratiquement pas, fut motivé par le désir de pouvoir opérer dans l'ombre; mais ce repli est un couteau à deux tranchants puisque la suspicion du public s'en trouve redoublée.
Les grands médias ont récemment confiné le débat sur l'OMC à la question d'une nouvelle ronde de négociations lors de la rencontre de Doha, ronde qui relancerait le programme de libéralisation de nouveaux secteurs de l'économie globale. Les secteurs visés à Doha sont appelés "les enjeux de Singapour" qui incluent les investissements, les politiques de concurrence, l'environnement, la transparence dans la représentation gouvernementale et la libéralisation du commerce. L'un des gains majeurs des manifestations de Seattle fut de bloquer le déclenchement d'une nouvelle ronde de négociations et c'est pourquoi des gens comme Mike Moore, directeur général de l'OMC, ont maintenant hâte de déclencher une de ces rondes qui signifieraient un nouveau momentum pour l'OMC.
La première ronde : la danse des capitaux mondiaux
La ronde précédente (appelée ronde d'Uruguay) comprenait plusieurs sous-clauses, incluant des règlements concernant les services, les règles de commercialisation de la propriété intellectuelle et l'agriculture. Certaines de ces clauses sont présentement révisées, notamment celles sur la propriété intellectuelle qui ont entraîné plusieurs conséquences négatives pour les pays en voie de développement, particulièrement en ce qui concerne l'usage interdit de médicaments génériques moins dispendieux.
Ces pays tentent de réduire le champ d'application des accords sur la propriété intellectuelle. De même, la libéralisation de l'agriculture apporte peu de bénéfices aux pays pauvres puisque les pays riches continuent de subventionner ce secteur à la hauteur d'un milliard de dollars par jour afin de soutenir l'industrie de monoculture et de haute technologie. Les pays défavorisés sont effectivement tenus à l'écart des marchés lucratifs et, lorsque leurs agriculteurs-trices font faillite, les multinationales transforment leurs champs afin d'obtenir des monocultures ou des pâturages pour le bétail de boucherie.
Les petites exploitations agricoles dans les pays riches n'ont pas vraiment eu plus de chance contre ces Goliath de l'industrie tels que Archer-Daniels Midland. Cette entreprise, misant sur des économies d'échelle, n'a pas seulement accru son contrôle des marchés mais a aussi réussi à se tailler la part du lion des subventions précédemment mentionnées. En plus, il ne faut pas oublier comment l'OMC a servi à éroder la capacité des États à maintenir leurs réglementations en matière d'environnement et de santé. Le travail de sape à l'endroit du Clean Air Act américain, le sabordage des mesures assurant la protection des tortues en voie de disparition, les pénalités imposées aux Européens qui interdisent l'importation de boeuf aux hormones, voilà quelques exemples des actions de l'OMC visant à contrer les efforts de gestion responsable de l'environnement et de la santé publique.
Une deuxième ronde ou pas?
Se remettant à peine de la première ronde, les nations abritant la majorité de la population mondiale ne se sentent pas prêtes pour une deuxième. Conduits par la Tanzanie, les pays les moins développés, les membres les plus pauvres de l'OMC, ainsi que plusieurs pays en voie de développement (notamment l'Inde, le Pakistan, la Malaisie, l'Indonésie et la Jamaïque) rejettent vigoureusement l'idée. L'une des raisons qui expliquent cette position est l'expérience acquise lors de multiples séances de négociations dans lesquelles l'ordre du jour n'était pas déterminé à l'avance; lors de ces séances ces pays semblaient nettement désavantagés. Les pays riches ont des capitaux, se coordonnent entre eux, ont un meilleur accès à l'information et bénéficient ainsi d'un rapport de force avantageux lors de négociations peu structurées. Immédiatement après la ronde d'Uruguay, le sentiment général ressenti parmi les pays en voie de développement fut qu'ils avaient obtenu un accord avantageux, mais, en peu de temps, les implications importantes des clauses d'abord perçues comme bénignes apparurent. Selon l'ambassadeur Halida d'Indonésie : "il y a de vives préoccupations par rapport à l'initiative de certains membres qui essaient de lancer une ronde globale incluant de nouveaux objets. L'Indonésie tire des expériences passées la leçon suivante : une proposition qui, en surface, paraît honnête peut receler des conséquences très différentes et très sérieuses."
Les pays riches néanmoins soutiennent qu'un juste équilibre fut obtenu en Uruguay et que n'importe quel changement nécessiterait une nouvelle ronde afin de rééquilibrer les enjeux du commerce. En ce qui concerne les enjeux de Singapour, ces pays veulent avec force ressusciter l'idée de la libéralisation des investissements depuis l'échec, causé par la grogne publique, des négociations à l'Organisation pour la coopération et le développement économique (OCDE) de l'Accord multilatéral sur les investissements (AMI).
Mais la tenue d'une nouvelle ronde semble improbable car, en contraste du contexte pré-Seattle, les pays en voie de développement sont appuyés par un mouvement à l'échelle mondiale qui, comme eux, questionne la pertinence du projet néolibéral. Par contre, il ne faut pas sous-estimer le pouvoir des nations riches qui peuvent faire plier l'échine à plus d'un à l'aide d'instruments tels l'aide militaire ou des programmes de refinancement de la dette.
L'OMC : les dés sont pipés au départ
L'OMC constitue une arène truquée et le débat sur l'opportunité d'une deuxième ronde est un leurre qui revient à s'interroger sur la vitesse relative de la progression des politiques néolibérales alors que la vraie question est de savoir comment réparer les dégâts que cet organisme a déjà causés. L'écran de fumée des discours sur la pauvreté que tiennent les apologues néolibéraux n'empêche pas la croissance du fossé entre riches et pauvres. Selon un rapport d'OXFAM, depuis vingt ans, le ratio du revenu moyen des pays riches est passé de 87 à 98 fois plus élevé que celui des pays en voie de développement et l'écart se creuse de plus en plus rapidement. Malgré la croissance du produit intérieur brut (PIB), les pauvres des pays riches s'appauvrissent. Nos représentants gouvernementaux fédéraux vantent l'importance du commerce extérieur (43% du PIB), et c'est vrai qu'en dix ans au Canada le nombre de millionnaires a triplé. Cependant, durant cette période, le salaire moyen des travailleurs n'a cru que de 2% soit moins que l'inflation, et la pauvreté chez les enfants est plus sévère ici que dans n'importe quel autre pays industrialisé.
L'OMC est fondamentalement opposée aux intérêts collectifs de la majorité. Et ce n'est pas seulement dû à son manque de transparence et d'imputabilité mais bien parce que cette institution privilégie les profits des intérêts privés avant les bénéfices moins quantifiables mais plus réels à long terme des programmes sociaux, d'un développement durable, de la diversité culturelle et du respect des droits humains. Ce principe des profits avant les personnes fait de l'OMC une arène où seuls les riches sortent vainqueurs.