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Ventotene
I
Ventotene
III |
II - LES TACHES DE
L'APRES-GUERRE - L'UNITE EUROPEENNE
La défaite de
l'Allemagne n'aurait pas entraîné cependant automatiquement
la réorganisation de l'Europe suivant notre idéal de civilisation.
Durant la brêve
mais intense période de la crise (au cours de laquelle les états
se trouveront abattus au sol et durant laquelle aussi les masses populaires
attendront anxieusement des paroles nouvelles et seront comme de la matière
fondue, ardente et prête à être coulée dans des
moules nouveaux, tandis qu'elles se sentiront capables d'accepter la conduite
d'hommes sérieusement internationalistes), les classes qui étaient
le plus privilégiées dans les vieux systémes nationaux
chercheront - sournoisement ou par la violence - à amortir la vague
des sentiments et des passions internationalistes et s'adonneront ostensiblement
à la reconstitution des vieux organismes d'Etat. Et il est probable
que les dirigeants anglais - d'accord même, en cela, avec les dirigeants
américains - tentent de faire avancer les choses dans ce sens, en
vue d'une reprise de la politique de l'équilibre des pouvoirs, apparemment
dans l'intérêt immédiat de leurs empires.
Les forces conservatrices,
à savoir: les dirigeants des institutions fondamentales des états
nationaux; les cadres supérieurs des forces armées aboutissant,
là où elles existent encore, aux monarchies; les groupes
du capitalisme monopoliste qui ont lié le sort de leurs profits
à celui des états; les gros propriétaires fonciers
et les hautes hiérarchies ecclésiastiques qui ne peuvent
espérer voir garantir leurs entrées parassitaires que par
une stable société conservatrice et, à leur suite,
la multitude innombrable de ceux qui dépendent d'eux ou qui sont
encore éblouis par leur traditionnelle puissance. Toutes ces formes
réactionnaires sentent aujourd'hui déjà, que l'édifice
craque et elles cherchent à se sauver. L'écroulement les
priverait d'un coup de toutes les garanties dont elles ont joui jusqu'à
présent et les exposerait à l'assaut des forces progressistes.
La situation révolutionnaire:
vieilles et nouvelles orientations
La chute des régimes
totalitaires signifiera, sur le plan sentimental, pour bien des peuples,
l'avénement de la "liberté"; tout frein aura disparu et la
liberté de parole et la liberté d'association règneront
automatiquement et amplement. Ce sera le triomphe des tendances démocratiques.
Elles revêtiront d'innombrables nuances allant d'un libéralisme
très conservateur au socialisme et à l'anarchie. Elles croient
à la "génération spontanéé" des évènements
et des institutions, à la bonté absolue des impulsions venues
par le bas. Elles ne veulent pas forcer la main à "l'histoire",
au "peuple", au "prolétariat" et à tout autre nom qu'ils
puissent donner à leur dieu. Elles souhaitent la fin des dictatures
en l'imaginant comme la restitution au peuple de ses droits imprescriptibles
à l'autodétermination. Le couronnement de leurs rêves
est une assemblée constituante - élue au suffrage le plus
élargi et dans le respect le plus scrupuleux du droit des électeurs
- laquelle devra décider de la constitution qu'elle devra se donner.
Si le peuple n'est pas mûr, il se donnera une mauvaise constitution;
mais on ne pourra la corriger qu'à travers une oeuvre de convinction
constante. Les démocrates ne renoncent pas, par principe, à
la violence; mais ils veulent l'employer seulement lorsque la majorité
est convaincue qu'elle s'avère indispensable, c'est à dire
lorsqu'elle ne constitue plus qu'un point superflu à mettre sur
le "i"; ce sont donc des dirigeants aptes seulement aux périodes
d'administration courante, où le peuple est convaincu, dans son
ensemble, de la bonté des institutions fondamentales lesquelles
ne doivent être retouchées que sous des aspects relativement
secondaires. Dans les époques dans lesquelles les institutions ne
doivent pas être administrées mais crées, la pratique
démocratique fait faillite, avec éclat. La pitoyable impuissance
des démocrates lors des révolutions russe, allemande, espagnole
en constitue un exemple en trois occasions récentes. Dans de telles
situations, après la chute du vieil appareil de l'Etat, avec ses
lois et son administration, il y a pléthore d'assemblées
et de réunions populaires dans lesquelles - sous l'apparence d'une
vieille légalité ou en faisant fi - convergent sans retard
toutes les forces sociales progressistes. Le peuple a certes certaines
exigences à satisfaire, mais il ne sait, avec précision,
que vouloir ni que faire. Mille clochent résonnent à ses
oreilles. Avec ses millions de têtes, il ne parvient pas à
s'orienter et il se désagrège en une quantité de tendances
en lutte entre elles.
Au moment même
il faudrait faire preuve d'une décision et d'une audace extrêmes,
les démocrates se sentent désorientés, n'ayant pas
derrière eux un consensus populaire spontané mais seulement
un tumulte peu clair de passions. Ils pensent que leur devoir soit de former
ce consensus et ils se présentent alors comme des prédicateurs
qui exhortent alors qu'il faudrait des chefs qui guident et qui sachent
le but à atteindre. Ils perdent les occasions qui se présentent
de consolider le nouveau régime, en essayant de faire fonctionner
de suite des organes qui supposent une longue préparation et sont
appropriés plutôt aux périodes relativement tranquilles;
ils donnent ainsi à leurs adversaires des armes dont ceux-ci se
serviront en suite pour les renverser eux-mêmes; ils repprésentent,
en somme, dans leurs mille tendances, non plus déjà la volonté
de rénovation mais les vélléités confuses qui
régnent dans tous les esprits et qui, se paralisant réciproquement,
préparent le terrain propice au développement de la réaction.
La méthodologie politique démocratique constituera un poids
mort dans la crise révolutionnaire.
Au fur et à mesure
que les démocrates auront usé, dans leurs logomachies, leur
popularité initiale de partisans de la liberté, et en l'absence
d'une politique révolutionnaire sérieuse, les institutions
politiques pré-totalitaires iront se reconstituant et la lutte s'étendra
à nouveau suivant les anciens schémas de l'affrontement entre
les classes.
Le principe suivant
lequel la lutte des classes est le commun dénominateur de tous les
problémes politiques à constitué l'axe de marche fondamental
des ouvriers d'usines, en particulier, et a servi à donner corps
à leur politique, tant que n'ont pas été mise en question
les institutions fondamentales; mais ce même principe devient un
instrument d'isolement du prolétariat dés que nécessité
s'impose de transformer toute l'organisation de la société.
Les ouvriers, éduqués suivant des critéres classistes,
ne savent voir alors que leurs seules revendications de classe particulières,
ou parfois même de catégorie, sans se soucier de les reconduire
aux intérêts des autres couches de la société;
ou encore, il aspirent à la dictature unilatérale de leur
propre classe, pour réaliser la collectivisation utopique de tous
les instruments matériels de la production, dans laquelle une propagande
séculaire a toujours vu le remède suprême à
tous leurs maux. Cette politique ne réussit à faire de prise
sur aucune autre couche sociale que celle des ouvriers, lesquels privent
ainsi les autres forces progressistes de leur propre soutien ou bien ils
les laissent tomber au pouvoir de la réaction qui les organise habilement
afin de briser l'échine au mouvement prolétaire lui-même.
Parmi les différents
mouvements prolétaires partisans de la politique classiste et de
l'idéal collectiviste, les communistes ont admis la difficulté
qu'il y a obtenir une suite de forces suffisantes pour vaincre et, pour
ce motif, ils se sont transformés - contrairement aux autres partis
populaires - en un mouvement discipliné de façon rigide qui
exploite le mythe russe pour arriver à organiser les ouvriers, mais
sans se soumettre à leurs directives et l'utilisant dans les manoeuvres
les plus disparates.
En raison de cette attitude,
les communistes sont, dans les crises révolutionnaires, plus efficaces
que les démocrates; mais, du fait qu'il prêchent que leur
"veritable" révolution doit encore se faire, ils maintiennent, autant
que faire se peut, la distinction entre classes ouvrières et autres
forces révolutionnaires et ils constituent donc, dans les moments
décisifs, un élément sectaire qui affaiblit l'ensemble.
En outre leur allégeance absolue à l'Etat russe - lequel
s'en est souvent servi pour atteindre les objectifs de sa politique nationale
- leur interdit toute politique présentant un minimum de continuité.
Ils ont toujours besoin de se camoufler derriére un Karoly, un Blum,
un Négrin, pour aller ensuite se perdre avec facilité ensemble
avec les pantins démocratiques auxquels ils ont eu recours, parce
que le pouvoir ne se conquiert et ne se garde pas uniquement par la ruse,
mais par la capacité de répondre de façon substantielle
et vitale aux exigences de la société moderne.
Si demain la lutte devait
se restreindre au domaine national traditionnel, il serait alors bien difficile
d'échapper aux anciennes apories. Les états nationaux ont,
en effet, déjà si profondément planifié leurs
respectives économies que, bien vite, la question centrale deviendrait
celle de savoir quel groupe d'intérêts économiques
- c'est à dire quelle classe - devrait détenir les leviers
de commande du plan. Le front des forces progressistes serait alors aisément
brisé dans la rixe des classes et des catégories économiques.
Avec beaucoup de probabilité, ce seraient les réactionnaires
qui sauraient en tirer profit.
Un véritable
mouvement révolutionnaire devra naître de ceux qui ont su
critiquer les vieilles théories politiques; il devra savoir collaborer
avec les forces démocratiques, avec les forces communistes et, plus
généralement, avec tous ceux qui voudront coopérer
à la désagrégation du totalitarisme, mais toutefois
sans se laisser prendre au piège de la ligne politique d'aucune
d'entre elles.
Les forces réactionnaires
disposent d'hommes et de cadres habiles et formés au commandement
et qui se battront avec acharnement pour conserver leur suprématie.
Dans la gravité du moment, ils sauront se présenter bien
camouflés, ils se proclameront partisans de la liberté, de
la paix, du bien-être général, des classes les plus
pauvres. Le point d'appui auquel ils auront recours sera la restauration
de l'Etat national. Ils pourront avoir prise ainsi sur le sentiment populaire
le plus répandu, le plus offensé par les récents mouvements
et le plus facilement utilisable à des fins réactionnaire:
le sentiment patriotique. De cette façon, ils peuvent même
espérer confondre plus aisément les idées à
leurs adversaires, étant donné que la seule expérience
politique que les masses aient pu acquérir jusqu'ici est celle qui
se déroule au sein de la nation; il leur sera donc assez facile
d'amener les masses, aussi bien que leurs chefs les plus myopes, sur le
terrain de la reconstruction des états abattus par l'ouragan. Si
elle atteignait cet objectif, la réaction aurait gagné. Ces
états pourraient même, en apparence, être largement
démocratiques et socialistes; le retour du pouvoir aux mains des
réactionnaires ne serait alors qu'une question de temps. Les jalousies
nationales réapparaîtraient et chaque nouvel Etat rechercherait
la satisfaction de ses propres exigences uniquement dans la force des armes.
Sa tâche primordiale serait, une fois encore et à plus ou
moins bref délai, celle de transformer les peuples en armées.
Les généraux recommanceraient à commander, les monopolistes
à tirer profit des autarchies, les corps bureaucratiques à
se gonfler, les prêtres à tenir les masses dociles. Toutes
les conquêtes du premier moment se réduiraient à néant,
face à la nécessité de se préparer à
nouveau à la guerre.
Le problème qu'il
faut résoudre tout d'abord - sous peine de rendre vain tout autre
progrès éventuel - c'est celui de l'abolition définitive
de la division de l'Europe en états nationaux souverains. L'écroulement
de la plupart des états du continent sous le rouleau compresseur
allemand a déjà unifié le destin des peuples européens,
appelés à se soumettre, tous ensemble, à la domination
hitlérienne ou à connaître, tous ensemble également,
après la chute de celle-ci, une crise révolutionnaire face
à laquelle ils ne se présenteront pas figés et distincts
en de solides structures étatiques. Les esprits sont déjà
beaucoup mieux disposés que dans le passé à l'égard
d'une réorganisation de type fédéral de l'Europe.
La dure expérience des ces dernières dizaines d'années
a ouvert les yeux à qui ne voulait pas voir et à fait mûrir
bien des éléments favorables à notre idéal.
Tous les hommes raisonnables admettent désormais qu'il est aussi
impossible de maintenir un équilibre entre les états européens
parmi lesquels l'Allemagne militariste jouirait des mêmes conditions
que les autres pays, que de morceler l'Allemagne et de lui tenir le pied
sur le cou, une fois vaincue. La preuve est faite par ailleurs qu'aucun
pays, en Europe, ne peut rester dans son coin pendant que les autres se
battent, les déclarations de neutralité et les pactes de
non-agression n'ayant aucune valeur. On à désormais démontré
l'inutilité - et même la nuisibilité - d'organismes
du type de celui des Nations Unies lequel prétendait garantir le
droit international sans une force internationale capable d'imposer ses
décisions et en respectant, en outre, la souveraineté absolue
des états membres. Le principe de la non-intervention s'est révélé
absurde, qui voulait que chaque peuple doit être laissé libre
de se donner le gouvernement despotique de son choix, comme si la constitution
interne de chaque état particulier ne constituait pas un intérêt
vital pour tous les autres pays européens. Les multiples problèmes
qui empoisonnent la vie internationale du continent sont devenus insolubles:
tracé des frontières dans les zones à population mixte,
défense des minorités allogènes, débouché
sur la mer des pays situés à l'intérieur, question
balkanique, question irlandaise, etc... alors que ces mêmes problémes
trouveraient la solution la plus simple dans la Fédération
Européenne, comme l'ont touvée, dans le passé, les
problémes analogues des petits états qui sont venus se fondre
dans la plus vaste unité nationale, ces problèmes ayant perdu
leur âcreté du fait qu'ils étaient devenus des problèmes
de rapports entre les différentes provinces d'une même nation.
D'autre part, la fin
du sentiment de sécurité que la Grande Bretagne tirait de
son inattaquabilité - et qui poussait les Anglais à affecter
leur "splendid isolation", la dissolution de l'armée et même
de la république françaises sous le premier choc sérieux
des forces allemandes (résultat qui - il faut l'espérer -
aura bien émoussé la convinction chauviniste de la supériorité
absolue des Français) et, en particulier, la conscience de la gravité
du danger couru en commun d'un asservissement général, représentent
un ensemble de circonstances qui joueront en faveur de la constitution
d'un régime fédéral qui mette fin à l'anarchie
actuelle. Et le fait que l'Angleterre ait admis désormais le principe
de l'indépendance indienne et que la France ait perdu, en perspective,
en raison même de l'acceptation de sa défaite, tout son empire,
sont des facteurs qui rendent plus aisée la recherche d'une base
d'entente pour un aménagement européen des possessions coloniales.
A tout cela, il convient d'ajouter enfin la disparition de certaines parmi
les principales dynasties et la fragilité des bases sur lesquelles
reposent celles qui subsistent. Il faut tenir compte, en effet, de ce que
les dynasties - qui considéraient les différents pays comme
leur propre apanage traditionnel - représentaient en raison même
des intérêts puissants dont elles constituaient le support,
un obstacle sérieux surla voie de l'organisation rationnelle des
Etats Unis d'Europe, lequels ne peuvent se fonder que sur la constitution
républicaine de tous les pays fédérés. Et lorsque,
dépassant l'horizon du vieux continent, on tente d'embrasser, dans
une vision d'ensemble, tous les peuples qui constituent l'humanité,
il faut pourtant bien reconnaître que la Fédération
Européenne est l'unique garantie concevable de ce que les rapports
avec les peuples asiatiques et américains puissent se dérouler
sur une base de coopération pacifique, dans l'optique d'un avenir
plus lointain qui verrait la possibilité de l'unité politique
de tout le globe.
La ligne de démarcation
entre partis progressistes et partis réactionnaires suit donc désormais
non pas la ligne formelle du stade plus ou moins avancé de démocratie,
du niveau plus ou moins élevé de socialisme à instaurer,
mais la ligne bien plus substantielle et toute nouvelle de séparation
entre ceux qui conçoivent comme finalité essentielle de la
lutte la vieille ambition de la conquête du pouvoir politique national
- et qui feront par là même, et bien qu'involontairement,
le jeu des forces réactionnaires, en laissant se solidifier la lave
incandescente des passions populaires dans le vieux moule, et en permettant
que renaissent les vieilles absurdités - et ceux qui verront comme
une tâche centrale la création d'un Etat international solide,
qui canaliseront vers ce but les forces populaires et qui - même
après avoir conquis le pouvoir national - s'en serviront, en toute
première urgence, comme instrument de la réalisation de l'unité
internationale.
Par la propagande et
par l'action, en cherchant à nouer, de toutes les manières
possibles, des ententes et des liens entre les divers mouvements qui, dans
les différents pays, se forment trés certainement, il faut,
dès à présent, jeter les bases d'un mouvement capable
de mobiliser toutes les forces et qui sache donner naissance au nouvel
organisme qui sera la création la plus grandiose et la plus innovatrice
mise sur pied en Europe depuis des siècles; cela dans le but de
constituer un Etat fédéral solide qui dispose d'une force
armée européenne - au lieu et place des armées nationales
- qui brise avec décision les autarchies économiques, épine
dorsale des régimes totalitaires; qui ait des organes et des moyens
suffisants pour faire exécuter, dans les différents états
fédéraux, ses propres délibération tendant
au maintien d'une ordre commun, tout en laissant aux dits états,
l'autonomie nécessaire à une articulation plastique et au
déroulement d'une vie politique conforme aux caractèristiques
particulières des différents peuples.S'il
se trouvera, dans les principaux pays européens, assez d'hommes
capables de comprendre cela, la victoire sera bientôt entre leurs
mains, vu que la situation et les esprits seront favorables à leur
oeuvre. Ils auront en face d'eux des partis et des tendances tous déjà
disqualifiés par la désastreuse expérience des vingt
dernières années. Etant donné que l'heure sera venue
d'accomplir des oeuvres nouvelles, ce sera aussi l'heure d'hommes nouveaux:
celle du MOUVEMENT POUR L'EUROPE LIBRE ET UNIE.
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