Christo Botev

 

 

 

 

MA PRIERE

                         "Bénis sois-tu, Seigneur !"

                                              

O Dieu de justice, mon Dieu,

Non pas toi qui es dans les Cieux,

Mais toi qui es en moi, ô Dieu,

En moi, dans mon coeur, dans mon âme !

 

Non pas toi, devant qui s'inclinent

Moines et popes et fidéles,

Pour qui les brutes orthodoxes

Allument des cierges dans l'ombre ;

 

Non pas toi qui modelas l'homme

Et la femme avec de la boue

Et voulus que ta créature

Fût toujours esclave sur terre ;

 

Non pas toi qui dis as baptisé

Papes et rois et patriarches

Et as laisse dans la misère

Mes frères, les infortunés ;

 

Non pas toi qui dis a l'esclave

De se soumettre et d'implorer,

Qui le nourris jusqu'a la tombe,

Uniquement de vains espoirs ;

 

Non pas toi, Seigneur des menteurs

De tous les tyrans sans honneur,

Pas toi, l'idole des idiots,

Des ennemis du genre humain !

 

Mais toi, ô Dieu de la raison,

Défenseur de tous les esclaves

Dont la fete sera bientot

Par tous les peuples célébrée !

 

Inspire a chacun, ô mon Dieu,

La passion de la liberté,

Que chacun lutte comme il peut

Contre les oppresseurs du peuple.

 

Soutiens ma main, soutiens mes armes,

Quand l'esclave s'insurgera !

Que, dans les rangs des combattants,

Je trouve moi aussi ma tombe.

 

Ne laisse pas mon coeur ardent

Refroidir en terre étrangère,

Ne laisse pas ma voix passer,

Sourde, comme dans un désert !

 

 

 

 

A MON PREMIER AMOUR

 

 

Abandonne ce chant d'amour,

Ne verse pas de poison dans mon coeur,

Je suis jeune, mais j'ai oublié ma jeunesse

Et même si je m'en souviens

Je refuse de déterrer

Ce qu'aujourd'hui j'ai pris en haine

Et, devant toi, foulé aux pieds,

 

Oublie le temps où je pleurais

Pour un regard , pour un soupir .

Alors , j'etais esclave , je traînais des chaînes

Et, pour un seul de tes sourires,

Dèment, je mèprisais le monde 

Et, dans la boue, je piétinais mes sentiments.

 

Laisse à leur passé ces folles.

Dans mon coeur, l'amour est éteint.

Tu ne peux plus le ranimer

Car il n'y règne que douleur 

Et tout est recouvert de places.

Mon coeur s'enveloppe de haine.

 

Ta voix est belle, tu es jeune ,

Mais entends-tu chanter les bois ?

Entends-tu sangloter les pauvres ?

Mon âme aspire à les entendre

Mon coeur m'attire vers les terres

Où le sang humain se répand .

 

Laisse les chants empoisonn9s.

Écoute gémir la forêt .

L'orage séculaire gronde

Mettantau monde , mot a mot,

Les récits des temps anciens,

Chantant les nouvelles souffrance .

 

Toi , chante donc un chant pareil,

Un chant de douleur, jeune fille :

Comment le frère vend le frère , 

Comment dépérit la jeunesse ,

Chante les larmes de la veuve , 

Les petits enfants sans foyer !

 

Chante ou tais-toi, ou bien va-t'en !

Tout près de s'envoler mon coeur déjà palpite , 

Ma bien-aimèe , mon coeur s'envole , comprents-moi :

Là-bas la terre retentit

Des clameurs terribles , haineuses ,

De chats d'agonie et de deuil ...

 

Là-bas, l'orage rompt les branches ,

Le sable les tord en couronnes ,

Là-bas les ravins sont des gouffres ,

Les balles sifflent dans le vent ,

La mort est un tendre sourire , 

La tombe froide un doux repos .

 

Ah ! quelle voix me chantera

Ces tristes chants et ce sourire ?

Que je puisse lever mon verre

Et profrer des mots sanglants

Qui font taire l'amour lui-même !

Et ce n'est qu'à partir de là

Que je chanterai ce que j'aime . 

 

 

 

ADIEUX 

(1868)

 

 

O ma mère , ne pleure pas !

Oui , ton fils est un haïdouk , 

Un haïdouk, un insurgé !

Malheureuse , je t'ai laissée

T'endeuiller de ton premier-né .

Ne pleur pas , mère , maudis

La persécution des turcs

Qui nous a classés , nous les jeunes,

Vers la triste terre étrangère

Qui nous errons sans feur ni lieu , 

Privés d'amour , Privés de tout .

 

Je sais , ma mère , que tu m'aimes.

Je sais que je peux mourir jeune,

Demain, peut-être, en traversant

Le tranquille Danude blanc,

Mais peux-etre me dire que faire ?

C'est toi, mère, qui m'as donné

Un coeur viril , coeur de héros , 

Un coeur qui ne peut supporter 

De voir le Turc se déchaîner

Sur le foyer de mes ancêtres ,

Sur le pays ou j'ai grandi ,

Ou j'ai sucé le premier lait ,

Sur le pays de mes amours 

Ou ma bien-aimée soulevait

Le regard de ses grands yeux sombres 

 

Et , avec un très doux sourire,

Lenfoncait dans mon coeur blessé .

C'est là que mon père et mes frères , 

Terriblement , souffrent pour moi ...

O ma mère , mere héroïque , 

Adieu, donne-moi ton pardon .

Au dos , j'ai déjà le fusil               

Et je cours à l'appel du peuple 

Lutter contre notre ennemi,

Là-bas , pour tout ce qui m'est cher ,

Pour toi, pour mon père et mes frères .

 

Mère, lorsque tu entendras 

Siffler les balles sur ton toit ,

Quand tu verras surgir les gars,  

Sors de chez toi , demande-leur

Où donc est resté ton enfant .

Et s'ils te disent que je suis 

Tombé, frappé par une balle , 

Alors, mère, ne pleure pas .

N'écoute surtout pas les voix

Mauvaise qui diront de moi : 

" Il s'est conduit comme un vaurien !"

Rentre chez nous et que ton coeur 

Raconte tout à tes petits 

Pour qu'ils sachent et se souviennent 

Que leur frère est tombé loin d'eux . 

Ce malheureux ne pouvait pas 

Devant les Turcs baisser la tête.

Il ne pouvait voir sans frémir

Les souffrances des pauvres gens .

Dis-leur, mère , qu'ils s'en souviennent ,

Daller chercher sur les rochers 

Ma clair blanche , ma clair durcie,

Sur les rocher hantés des aigles , 

Mon sang noir , séché dans la terre , 

Dans la noire terre , ma mère . 

 

Puissent-ils trouver mon fusil ,

Mon fusil , ma mere , et mon sabre ,

Et s'ils rencontrent l'oppresseur ,

Qu'ils le saluent d'une cartouche ,

Qu'ils le caressent de mon sabre .

 

Mère , si tu as de peine 

Pour leur conseiller tout cela , 

Contente-toi de rassembler

Devant chez toi, les jeunes filles .

Elles danseront le horo

Et quand viendront les jeunes gens , 

quand viendra ma triste amoureuse ,

Alors, ma mère , ecoute bien ,

Avec mes frères en bas âge ,

Le chant vainqueur de mes exploits ,

Comment et pourquoi jai péri

Et quels furent mes derniers mot

En tete de ma droujina...

Tu regarderas , pauvre mère,

Ce horo bruyant et joyeux 

Et quand tes yeux rencontreront 

Le regard de ma bien-aimée,

Un profond soupir sortira

De deux coeur qui me sont précieux ,

Le sien , Ô ma mère , et le tien .

Deux lourdes larmes tomberont

Sur un vieux coeur , sur un sein jeune .

 

Cela , mes frères le verront .

Et ils sauront , en grandissant.

Aimer at haïr comme moi,

Aimer et haïr fortement .

 

Mais si, Ô ma mère chérie,

Au village je m'en reviens 

Sain et sauf , le drapeau au poing ,

 

Avec mes hardis compagnons

Dans leurs beaux habits de soldats 

Le front paré d'un lion d'or,

A l'épaule le fin fusil ,

Au cote le sabre-serpent,

Alors , Ô mere de héros , 

O belle , Ô bonne bien aimée,

Cueillez des fleurs dans le jardin , 

De gros bouquets de géranium

Et du lierre pour des couronnes.

Ornez-en têtes et fusils ! 

Toi , mere , viens a ma rencontre , 

Viens me serres entre tes bras,

Sur mon front pur , pose un baiser .

Vois , on y lit les mots suprêmes :

Vivre libre ou mourir en brave !

Et j'étreindrai ma bien-aimée ,

Je poserai sur son épaule 

Ma main sanglante , elle entendra

Palpiter le coeur d'un héros.

D'un baiser je boirai ses pleurs...

 

Et puis ... Mère , pardonne-moi

Toi , bien-aimée , ne m'oublie pas .

La droujina déjà s'en va .

La route est dure , mais glorieuse ;

Il se peut que j'y meure jeune...

Je ne veux d'autre récompense

Q'un beau jour le peuple proclame :

"Le pauvre est mort pour la justice ,

La justice et la liberté . "

 

 

CRISTO BOTEV : POÈMES - Traduit du Bulgare Adaptation de Paul Eluard - Narodna Kultura - Sofia 1954 .