Eugène Pottier

 

 

 

TUER L'ENNUI !

 
A Émile ZOLA.
 
        La fabrique est sale et morose,
   L'air infect et la vitre en deuil ;
   J'y fais toujours la même chose,
   J'y tourne comme l'écureuil.
   Aussi j'ai du plomb dans la veine,
   Je me rouille dans mon étui.
   La ribotte a bu ma quinzaine.
Que voulez-vous ? Il faut tuer l'ennui !
 
   Oh ! vivre sous le ciel d'Afrique,
   Arabe ou lion, librement !...
   Je ne sais rien en politique,
   Mais j'ai besoin de mouvement !
   La rue éclate en fusillades,
   Le peuple va droit devant lui ;
   Allons faire des barricades !...
Que voulez-vous ? il faut tuer l'ennui !
 
   Feu ! toujours feu ! je suis la foudre,
   Mon âme bout dans mon fusil ;
   On met la gloire dans la poudre,
   On ne la met pas dans l'outil.
   Mais je tombe comme un homme ivre,
   Une balle au flanc - bonne nuit ! -
   Mourir ainsi, du moins c'est vivre.
Que voulez-vous ? il faut tuer l'ennui !
 
Paris, juin 1848.

 

 

JUIN 1848

 
A feu COURNET, membre de la Commune.
 

Il faut mourir ! mourons ! c'est notre faute !
Courbons la tête et croisons-nous les bras !
Notre salaire est la vie, on nous l'ôte,
Nous n'avons plus droit de vivre ici-bas !
Allons nous-en ! mourons de bonne grâce,
Nous gênons ceux qui peuvent se nourrir.
A ce banquet nous n'avons pas de place.
      Il faut mourir !
    Frères, il faut mourir !
 
Il faut mourir ! plus de travail au monde.
Quoi ? l'atelier ? la machine à vapeur,
Les champs, la ville et le soleil et l'onde
Sont arrêtés ? l'argent vient d'avoir peur.
L'entraille chôme et la baisse ou la hausse
Glace la veine où le sang veut courir,
Sans un outil pour creuser notre fosse.
      Il faut mourir !
    Frères ! il faut mourir !
 
Il faut mourir ! mais les blés sont superbes !
Il faut mourir ! mais le raison mûrit.
Il faut mourir ! mais l'insecte des herbes
Trouble le gîte et le grain qui nourrit.
Le ciel s'étend sur toute créature,
En est-il donc qui naissent pour souffrir ?
Sous les scellés qui donc tient la nature ?
      Il faut mourir !
    Frères ! il faut mourir !
 
Le désespoir a vidé la mamelle.
Ne tette plus ! Meurs ! petit citoyen.
Ton père eut tort, ta mère est criminelle,
On ne fait pas d'enfant quand on n'a rien.
La fièvre gagne et le faubourg s'irrite !
Venez fusils, canons, venez guérir,
La mort de faim ne va pas assez vite !
      Il faut mourir !
    Frères ! il faut mourir !
 
Allons, misère, à tes rangs, bas les armes !
Qu'à pleine rue on nous achève enfin.
Femmes, venez, pas de cris, pas de larmes !
Enfants, venez, puisque vous avez faim.
Tueurs en chef, achevez la campagne,
Puisse avec nous notre race périr !
Au travailleurs ne léguons pas le bagne.
      Il faut mourir !
    Frères ! il faut mourir !
 

30 juin 1848.

 

L'ENFANTEMENT

 
A Adolphe DOUAI, à New-York.
 
Les flancs tout en lambeaux, la mère
Est en travail sur son lit de misère,
Notre siècle est un dénouement.
L'humanité, notre âme-mère,
Est en travail sur son lit de misère.
Peuples, voici l'enfantement !
 
Elle attendait sa délivrance
Depuis bien des jours ! Mais : voici !...
Son coeur qui s'appelle la France,
Devine un mâle et dit : merci !
«Qu'importent mes douleurs profondes,
»Voici mon temps, voici mon lieu !»
Et dans l'infini noir, les mondes
La veillent d'un regard de feu.
 
Chair qu'on dégrade et qu'on immole
Dans un passé presqu'inconnu,
Ce fut d'abord la vierge folle
Se livrant au premier venu.
Assez d'orgie et de batailles,
Assez d'esclavage muet,
Elle a senti dans ses entrailles
Quelque chose qui remuait.
 
Il lui fallut percer les ombres,
Traverser les bûchers ardents,
Des dieux balayer les décombres,
Gravir la route épée aux dents.
Triompher des rois et des castes
Et, dans ce combat éternel,
Pendant mille siècles néfastes,
Traîner son fardeau maternel.
 
Près d'elle un groupe de tout âge,
Le plus jeune a le fer en main.
«Employons le forceps, courage,
»Que tout s'achève avant demain !»
Ah ! jeune homme, en cette heure amère,
La science te le défend,
Tu risques de blesser la mère,
Tu risques de tuer l'enfant.
 
Des pièces de cent sous vivantes
Se parlent bas : «S'il vient à bien,
»Agio, banque, achats et ventes,
»Tout est fini : l'Or n'est plus rien.
»Si ce n'est qu'une fausse couche,
»On verra la Bourse monter,
»Grimpons à pieds joints sur sa couche,
»Tâchons de la faire avorter !»
 
Place aux derniers, aux misérables,
Aux va-nu-pieds, aux rejetés,
Peuplant par foules innombrables
Les campagnes et les cités.
«Il n'est plus d'ennemi qui bouge,
»Mère, mère, l'heure a sonné,
»Couvre de notre drapeau rouge
»Le berceau de ton nouveau-né !»
 
Paris, juin 1848.

 

 

LA MORT D'UN GLOBE

 
A. B. MALON, membre de la Commune.
 
Aux mers d'azur où nagent les étoiles,
Notre oeil de chair se noie en se plongeant,
Mais l'infini parfois lève ses voiles
Pour notre esprit, cet oeil intelligent.
Peuples du ciel, les astres ont une âme,
Leur tourbillon peut jouir ou souffrir,
L'amour unit tous ces frères de flamme :
Pleurez, soleils, un globe va mourir !
 
Il pivotait dans son noble équilibre,
Pour que jamais on n'y connût la faim.
L'homme groupé pouvait, heureux et libre,
Tirer de lui des récoltes sans fin.
Mais ses erreurs ont causé ses désastres,
Sous la contrainte il s'est laissé pourrir,
De son typhus il gangrène les astres,
Pleurez, soleils, un globe va mourir !
 
Fleuve de sang, la guerre s'y promène,
L'Idée y porte un bâillon outrageant,
L'anthropophage y vit de chair humaine,
De chair humaine y vit l'homme d'argent.
C'est le bourreau qui, dans ses mains infâmes,
Porte ce globe et qui semble l'offrir
Au Dieu vengeur, au dieu bourreau des âmes,
Pleurez, soleils, un globe va mourir !
 
Pourtant le code est écrit dans nos veines ;
L'attrait conduit les esprits et les corps.
Du grand concert des volontés humaines
Les passions sont les divins accords.
Non, le poids ment ! l'âme à tort se dilate,
En amputant la hache croit guérir :
De Prométhée on fait un cul-de-jatte !
Pleurez, soleils, un globe va mourir !
 
On entendra comme un sanglot qui navre,
Dernier soupir du condamné géant,
L'Éternité prendra ce grand cadavre
Pour l'enfouir aux fosses du néant.
Les univers, au sein des nuits profondes,
Cherchant ses os les pourront découvrir
Au champ de lait, cimetière des mondes.
Pleurez, soleils, un globe va mourir !
 
Jouy-en-Josas, 1849.
 
 
 
 
 
 
31 OCTOBRE

 
Au citoyen Élie MAY.
 

Le peuple sent qu'il est trahi,
C'est trop aboyer à la lune.
L'Hôtel de Ville est envahi,
Paris, proclame ta Commune !
 
A-t-on pris à Sainte-Périne
Tous ces dictateurs impotents ?
Leur ton dolent, leur voix chagrine,
Déconcertent les combattants.
On les voit, quand la France expire,
Reboucler avec onction
La muselière de l'Empire,
A notre Révolution.
 
Sont-ils idiots ou complices ?
Leur comité, peuplé d'ânons,
Brait, quand on parle d'armistices,
Et fond, à regret, les canons.
Morigénant la populace,
Qu'ils craignent plus que l'étranger,
lls laissent, dans leur main mollasse,
Quatre-vingt-treize se figer.
 
L'accapareur, âpre vermine,
Fait le vide dans les marchés,
Et, souliers percés, la Famine
Fait queue, aux portes des bouchers.
Révoltez-vous, sombres familles,
Vous, meurt-de-faim, toujours déçus,
Éclatez comme des torpilles,
Puisqu'on veut vous marcher dessus.
 
Chez les chamarrés, rien ne bouge.
Va-nu-pieds, marchons de l'avant,
Nommons une Commune rouge,
Rouge, comme un soleil levant !
Quittant la tactique enclouée
De nos généraux de carton,
Nous irons faire une trouée,
Guidés par l'ombre de Danton !
 
Et dès ce soir, ivresse folle,
Favre et Trochu sont conspués ;
Paris danse la Carmagnole
Autour des murs évacués ;
Et l'on verra la plèbe saine,
Traquant les francs-fileurs bourgeois,
Brancher la race des Bazaine,
A tous les vieux chênes gaulois.
 
Le peuple sent qu'il est trahi,
C'est trop aboyer à la lune.
L'Hôtel de Ville est envahi,
Paris, proclame ta Commune !
 

1er novembre 1870.


    

 

 

 
 
DÉFENDS-TOI, PARIS !

 
A URBAIN, membre de la Commune.
 
Entends-tu les pas d'une armée,
Paris, quels sombres châtiments !
Sur tes coteaux vois la fumée
Des avant-postes allemands.
Voilà ce que l'Empire coûte,
La défaite et le désarroi.
Mais tu vas leur barrer la route.
Défends-toi ! Paris, défends-toi !
 
En un seul jour tomber du faîte
Grâce au culte des Intérêts,
C'est la France que nous a faite
Le règne des coupe-jarrets.
Mais tu vas rouvrir l'épopée,
Et comme ce gâteux sans foi,
Toi, tu ne rends pas ton épée.
Défends-toi, Paris, défends-toi !
 
S'ils entraient ! la tâche est ardue,
Quand tous les coeurs sont soulevés.
Les femmes ont la poix fondue,
Gavroche roule les pavés.
Allons, Paris, vieux camarade,
Tire la corde du beffroi,
Sois de granit..., sois barricade !
Défends-toi, Paris, défends-toi !
 
Jette Babylone aux orties.
Chasse dans tes sombres fureurs
Les catins et les dynasties,
Les marlous et les empereurs.
Insurge une France française,
Redeviens en ces jours d'effroi
Le volcan de quatre-vingt-treize.
Défends-toi, Paris, défends-toi !
 
Septembre 1870.
 

 

 

 

L'INTERNATIONALE
Au citoyen Gustave LEFRANÇAIS, membre de la Commune.
 

    C'est la lutte finale :
    Groupons-nous, et demain,
    L'Internationale
    Sera le genre humain.
 
Debout ! les damnés de la terre !
Debout ! les forçats de la faim !
La raison tonne en son cratère,
C'est l'irruption de la fin.
Du passé faisons table rase,
Foule esclave, debout ! debout !
Le monde va changer de base :
Nous ne sommes rien, soyons tout !
 
Il n'est pas de sauveurs suprêmes :
Ni Dieu, ni César, ni tribun,
Producteurs, sauvons-nous nous-mêmes !
Décrétons le salut commun !
Pour que le voleur rende gorge,
Pour tirer l'esprit du cachot,
Soufflons nous-mêmes notre forge,
Battons le fer quand il est chaud !
 
L'État comprime et la loi triche ;
L'Impôt saigne le malheureux ;
Nul devoir ne s'impose au riche ;
Le droit du pauvre est un mot creux.
C'est assez languir en tutelle,
L'Égalité veut d'autres lois ;
«Pas de droits sans devoirs, dit-elle,
»Égaux, pas de devoirs sans droits !»
 
Hideux dans leur apothéose,
Les rois de la mine et du rail
Ont-ils jamais fait autre chose
Que dévaliser le travail ?
Dans les coffres-forts de la bande
Ce qu'il a créé s'est fondu.
En décrétant qu'on le lui rende
Le peuple ne veut que son dû.
 
Les Rois nous soulaient de fumées,
Paix entre nous, guerre aux tyrans !
Appliquons la grève aux armées,
Crosse en l'air et rompons les rangs !
S'ils s'obstinent, ces cannibales,
A faire de nous des héros,
Ils sauront bientôt que nos balles
Sont pour nos propres généraux.
 
Ouvriers, paysans, nous sommes
Le grand parti des travailleurs ;
La terre n'appartient qu'aux hommes,
L'oisif ira loger ailleurs.
Combien de nos chairs se repaissent !
Mais, si les corbeaux, les vautours,
Un de ces matins, disparaissent,
Le soleil brillera toujours !
 
    C'est la lutte finale :
    Groupons-nous, et demain,
    L'internationale
    Sera le genre humain.
 

Paris, juin 1871.

 

 

 

LA TOILE D'ARAIGNÉE

 
A mon ami le Docteur GOUPIL, membre de la Commune.
 

De sa rosace immense encombrant le ciel bleu,
Il est un monstre amorphe, intangible et farouche ;
Ce cauchemar du vide affole ce qu'il touche
Et répand un venin qui met la terre en feu.
 
Ce parasite ignore et le temps et le lieu,
Rend l'univers bancal et la nature louche,
Et, liant la raison comme une faible mouche,
Il lui boit le cerveau. Ce vampire, c'est Dieu !
 
Ce néant a fourbi les griffes de nos maîtres,
De sa chiasse immonde il enfanta les prêtres,
Il barre de ses fils nos paradis déçus.
 
Homme, n'attends pas d'être englué dans ses toiles
Et, crevant ce haillon qui s'accroche aux étoiles,
Déniche l'araignée, et mets le pied dessus !
 

New-York, 1875.
 

 

 

MARGUERITE

 
A ma fille M. P.
 

Marguerite a cinq ans et n'est pas baptisée,
La petite païenne ! Elle a le gai réveil
Des oiseaux gazouillant : Bonjour, mon beau soleil !
Et lui pose un baiser sur sa lèvre rosée.
 
C'est toute sa prière. Est-il Credo pareil ?
Elle admire le ciel, la flamme et la rosée :
Un nuage la tient une heure à la croisée ;
Elle aime ton drapeau, Commune, il est vermeil !
 
Elle ignore l'Église ! et va voir le dimanche
Les fragiles bourgeons qui s'ouvrent sur la branche ;
La nature lui parle et forme son esprit.
 
Elle devine un sens à tout. Si l'on lui donne
Une pousse de chou que le printemps chiffonne :
- Oh ! regardez ! dit-elle, on dirait qu'elle rit !
 

South-Boston, 1877.
  

 

BLANQUI

 
A EUDES, membre de la Commune
 

        Contre une classe sans entraillles,
        Luttant pour le peuple sans pain,
        Il eut, vivant, quatre murailles,
        Mort, quatre planches de sapin !

 
La chambre mortuaire était au quatrième ;
Et la foule, à pas lents, gravissait l'escalier :
Le Paris du travail, en blouse d'atelier,
Des femmes, des enfants ; plus d'un visage blême.
 
Ce grand deuil prévalait sur le soin journalier
Du pain de la famille ; il eut, trois jours, la même
Affluence d'amis pour cet adieu suprême.
- Moi, j'attendais mon tour, rêvant sur le palier.
 
Ce coeur qui ne bat plus battait pour une idée :
L'égalité !... Gens sourds ! Terre, esclave ridée
Qui tournes dans ta cage ainsi que l'écureuil,
 
A présent qu'il est mort, tu l'entendras... peut-être !
Ce combattant, passant de la geôle au cercueil,
Du fond de son silence, il dit : Ni Dieu, ni maître !
 

4 janvier 1881.
 

 

 

LA SAINTE TRINITÉ

 
A HOVELACQUE, Conseiller municipal
 

Primo Religion : - La vieille grimacière
Qui vous la fait, jobards, au dogme, au sacrement,
Qui tient l'homme à genoux en l'appelant : Poussière
Et vous vend du miracle en sachant qu'elle ment.
 
Propriété : - Mais moi, mobilière ou foncière
Je proviens du travail ! - Oui, c'est ton boniment ;
Mais le travail s'en plaint, honnête financière,
Tu l'as dévalisé par ton prélèvement.
 
Ordre enfin ! - Un César, un général qui sacre,
Qui maintient au dedans la paix par le massacre
Et la guerre au dehors sans risquer un cheveu.
 
Très Sainte Trinité, c'est toi qui nous rançonnes !
Prêtre, usurier, soudard ; sur terre en trois personnes
Le mensonge, le vol et le meurtre sont Dieu.
 

Paris, 1882.
 

 

 

ABONDANCE

 
A Ferdinand GAMBON, membre de la Commune
 

Toute une mer d'épis ondule et les sillons
Portent à la famine un défi ; l'été brille,
De chauds aromes d'ambre emplissent les rayons ;
Les blés mûrs, pleins et lourds, attendent la faucille.
 
Les moineaux, les mulots festinent ; les grillons
Poussent un choeur strident comme un feu qui pétille.
La brute semble croire à ce que nous croyons,
On entend tout chanter l'Abondance en famille.
 
Du sein de la nourrice, il coule en ce beau jour
Une inondation d'existence et d'amour.
Tout est fécondité, tout pullule et foisonne !
 
Mais, rentrant au faubourg, mon pied heurte en chemin
Un enfant et sa mère en haillons ! - morts de faim !
Qu'en dites-vous, blés mûrs, et qui donc vous moissonne ?
 

Paris, juillet 1883.

 

 

LEUR BON DIEU

 
Au citoyen Joseph DURAND, de Lyon.
 
Dieu jaloux, sombre turlutaine,
Cauchemar d'enfants hébétés,
Il est temps, vieux croquemitaine,
De te dire tes vérités.
Le Ciel, l'Enfer : fables vieillottes,
Font sourire un libre penseur.
   Bon dieu des bigotes
   Tu n'es qu'un farceur.
 
Tu nous fis enseigner par Rome
En face du disque vermeil,
Que Josué, foi d'astronome,
Un jour arrêta le soleil.
Ton monde, en six jours tu le bâcles,
O tout puissant Ignorantin.
   Bon dieu des miracles,
   Tu n'es qu'un crétin.
 
La guerre se fait par ton ordre,
On t'invoque dans les deux camps.
Comme à deux chiens prêts à se mordre,
Tu fais kss kss à ces brigands.
Les chefs assassins tu les sacres,
Tu les soûles de ta fureur.
   Bon dieu des massacres,
   Tu n'es qu'un sabreur !
 
On connaît tes capucinades
Et l'on te voit, mon bel ami,
Te pourlécher des dragonnades,
Humer les Saint-Barthélemy.
Bûchers flambants font tes délices,
Tu fournis la torche à Rodin.
   Bon dieu des supplices,
   Tu n'es qu'un gredin.
 
Macaire t'a graissé la patte.
Larrons en foire sont d'accord.
Saint Pierre tire la savate
Sitôt qu'on s'attaque au veau d'or.
Des compères de Bas-Empire,
C'est encor toi le plus marlou.
   Bon dieu des vampires,
   Tu n'es qu'un filou.

 

 

Textes établis et extraits d'un exemplaire de l'édition Dentu, Paris 1887, des Chants révolutionnaires d'Eugène Pottier (Bm Lx : 26892).

Saisie du texte : S. Pestel pour la collection électronique de la Bibliothèque Municipale de Lisieux (15.III.2000)
Texte relu par : A. Guézou
Adresse : Bibliothèque municipale, B.P. 27216, 14107 Lisieux .

 

 

Le peuple


Quand tombait la pluie fine et qu'un manteau de glace
Semblait peser sur tout Paris,
Que les pieds dans la boue et la mitraille en face,
Armés de quelques vieux fusils,
Sourd aux cris de la faim qui tordait ses entrailles
Et de la soif qui le brûlait,
Il se montrait encor, ce géant des batailles,
En Février comme en Juillet,
Était-ce pour de l'or que sa poitrine nue
S'offrait au feu des bataillons;
Qu'il venait déchirer au pavé de la rue
Ce qui lui restait de haillons ?
Voulait-il des palais les voûtes orgueilleuses
Pour abriter ses os glacés ?
Voulait-il reposer aux couches somptueuses
Ses membres au combat lassés ?
Non ! Ce n'est point de l'or qu'il faut sur ses blessures;
Il lui faut des droits et du pain !
Du pain pour les enfants qui souffrent les tortures
De la Misère et de la faim!
Son droit, c'est d'être enfin compté dans la balance
Où doit se peser son destin;
Ce qu'il veut, c'est qu'enfin sur le sol de la France
Chaque homme soit citoyen!
Mais ces droits, il les veut; c'est au prix de sa vie
Qu'il les sut conquérir.
Au Palais des Tyrans, de sa main amaigrie,
Il a gravé ces mots : Vivre libre ou mourir.

 

 

L'abolition de la peine de Mort


Air : Honneur au coq gaulois, ou J' vas êtr' content

Qu'il marronn' le bourreau !
La République
Lui ferm' boutique.
Qu'il marronn' le bourreau !
On vient d'ébrécher son couteau !

Du Christ, républicain si beau,
La parole qui m'a frappée,
C'est : Remets l'épée au fourreau
Ou tu périras par l'épée.

Pour l'erreur ou la trahison
Qu'est-il besoin de sa machine ?
On n'tue bien qu'avec la raison,
C'est le mépris qui guillotine.

D'autres lois vont tout établir,
Car la France, noble affranchie,
Veut pas toucher, peur de s' salir,
Aux outils de la monarchie.

Un criminel peut s'amender,
On peut en faire un homme honnête.
Mais j'suis toujours à m' demander
Ce qu'on peut fair' d'un homm' sans tête.

Si l'exemple du châtiment
Est efficace et nécessaire,
Qui donc forçait l' gouvernement
D' mettr' la plac' de Grève hors barrière ?

Avant d' permettre l'exécution
D'un seul membr' de la République,
Faut qu'on nous montr' la permission
Du Grand là-haut qui les fabrique !

C'est pour avoir meilleur morceau,
Que d' sang ou d'or on fait l'aumône,
Chassons les valets du bourreau
Comme les courtisans du trône !

Pour tous des travaux suffisants!
Et comme l'Europ' suivra notr' trace,
On n' verra plus d'ici que'que temps
Qu' des rois et des bourreaux sans place.

Qu'il marronn' le bourreau! etc.

1848.



En avant la classe ouvrière


Au Parti révolutionnaire cosmopolite de toutes les écoles.

APPEL
En avant! les forges, les mines,
Les fabriques et les chantiers.
Compagnons de tous les métiers,
Martyrs de toutes les famines,
Forçats que la misère vend
A la bourgeoisie usurière,

En avant! la classe ouvrière,
La classe ouvrière, en avant!

Venez, l'enfant; venez, la femme,
Pâles meurtris des greniers froids
La douleur affirme ses droits,
Les sanglots ont fait leur programme.
Il faut à tout être vivant
Sol, outils, matière première.

En avant! la classe ouvrière,
La classe ouvrière, en avant!

Sur vous, ouvriers de charrue,
Batteurs en grange, vignerons,
Valets de ferme, bûcherons,
L'usure étend sa main bourrue.
La grande culture arrivant
Englobera lopin, chaumière.

En avant! la classe ouvrière,
La classe ouvrière, en avant!

Vous qui sombrez dans les déboires,
Marchands, débitants, boutiquiers,
Pour vous avaler par milliers
Un monstre ouvre ses deux mâchoires.
On nomme ce requin géant
Féodalité financière.

En avant! la classe ouvrière,
La classe ouvrière, en avant!

DÉCLARATION DES DROITS ET GRIEFS

Meurt-de-faim, c'est à nous le globe.
Par nos longs travaux du passé,
Siècle à siècle, il s'est amassé
L'héritage qu'on nous dérobe.
L'humanité se soulevant
Veut en rester l'usufruitière.

En avant! la classe ouvrière,
La classe ouvrière, en avant!

Dans quelques mains tout se concentre,
La vapeur bout sans arrêter;
Nos bras ne pouvant plus lutter,
Que faire? Nous sangler le ventre
Ou peupler leur bagne, crevant
Sous la machine meurtrière?

En avant! la classe ouvrière,
La classe ouvrière, en avant!

Eh! quoi, nos forces collectives,
Quoi! vapeur, ton souffle éperdu
Pour milliarder l'individu,
Pour gaver les classes oisives?
Reprends ta ruche, essaim vivant,
C'est aux fourmis la fourmilière.

En avant! la classe ouvrière,
La classe ouvrière, en avant!

Nos patrons sont nos adversaires,
Leurs canons l'ont prouvé cent fois.
En face du camp des bourgeois
Dressons le camp des prolétaires!
Suis-moi, artiste et toi savant;
Nos marteaux forgent la lumière.

En avant! la classe ouvrière,
La classe ouvrière, en avant!

Babeuf après quatre-vingt-treize,
La Croix-Rousse et son drapeau noir,
Juin, les jours du désespoir
Et le mur du Père-Lachaise,
N'est-ce pas le mal s'aggravant
Et pour progrès... le cimetière?

En avant! la classe ouvrière,
La classe ouvrière, en avant!

VOTE DE CLASSE

Et croyez-vous, épaules lasses,
Que ceux qui chargent votre dos
Réduiront jamais vos fardeaux?
Rompons net et votons par classes
Plus de compromis énervant;
Laissons les traînards dans l'ornière.

En avant! la classe ouvrière,
La classe ouvrière, en avant!

C'est dit : Commençons camarades,
La révolte par le scrutin;
Tant pis pour eux si leur tocsin
Couvre Paris de barricades.
Les pouvoirs affolés souvent
Font sauter cette poudrière.

En avant! la classe ouvrière,
La classe ouvrière, en avant!

Commune, tu seras suivie,
C'est le grand assaut pour le pain,
Chacun doit manger à sa faim!
Chacun doit vivre à pleine vie!
Toi, drapeau rouge, flotte au vent,
Salué de la terre entière.

En avant! la classe ouvrière,
La classe ouvrière, en avant!


Le grand Krack

Au citoyen Gustave ROUANNET.

Le grand Krack est bien proche,
Mais la vaste sacoche
De tous les suceurs d'or,
Par le jeu d'une pompe,
Jusqu'à ce qu'elle en rompe,
S'emplit, s'emplit encor.

La masse qui turbine
Sèche dans la débine
Comme un linge tordu.
La pompe trouve à boire,
Dans sa misère noire,
Des gouttes d'or fondu.
Bientôt, montagne énorme,

Le Capital se forme
Du travail non payé.
La sacoche se gonfle
Et le piston qui ronfle
N'est jamais enrayé.

Tout coule en or liquide,
Le cerveau qui se vide,
La moelle de nos os.
Les gaz, les mers, les nues,
Les forces inconnues,
L'épargne des gogos!
Ce vol se perpétue,
Épuise et prostitue
Ce vieux globe gâté.
Humanité souffrante,
Cette pompe aspirante,
C'est la Propriété.

Mais tout a sa mesure.
Dans le sac de l'Usure
Se déclare un grand trou.
Où trouver un refuge?
Crevant comme un déluge,
Il pleut un argent fou.

A bas tous les commerces,
Il tombe des averses
De coupons lacérés.
Et l'on voit - pertes sèches -
Voltiger en flammèches
Tous les papiers timbrés.

Bravo ! la Banqueroute,
Sur la Bourse en déroute,
Roule ses flots amers.
On voit grossir les ondes,
Les forbans des deux mondes
Sombrent au fond des mers.

Au feu les budgets ivres!
Les Banques, les grands livres
S'embrasent à la fois.
Le ciel en devient rose,
Et cette apothéose
Ebahit les bourgeois.

Que peuvent-ils répondre?
Le sol craque et s'effondre
Sous leurs pas effarés;
Et sur terre commence
La farandole immense
Des forçats libérés !