Nikola Yonkov Vaptsarov
NICOLAS VAPTZAROV
Lauréat du Prix d'Honneur du Conseil Mondial de la Paix
Le conseil mondial de la paix tenant compte de l'exceptionnelle contribution apportée a la cause de la paix et de l'amitie entre les peuples par le poéte et héros national bulgare Nicolas Vaptzarov décide de lui décerner pour l'année 1952
LE PRIX D'HONNEUR DE LA PAIX
le Président du Conseil Mondial de la Paix
Frederic Joliot-Curie
le Président du Jury des Prix Internationaux de la Paix
Pietro Nenni
Budapest , le 19 Juin 1953
Espagne
Q'étais-tu pour moi ?
Rien,--
Un pays perdu
de chevaliers et de plateaux.
Qu'étais tu pour moi ? --
Le foyer
de quelque amour cruel,
s'enivrant sauvagement
de sang,
du reflet des poignards,
de mélodies en vogue
et de guitares,
de passion,
de jalousie
et de psaumes.
Maintenant tu es pour moi le sort.
Maintenant tu es pour moi le destin.
Et sans que je puisse jamais m'en séparer
je prends part
a ta lutte pour la liberté.
Maintenant je brûle, maintenant je réjuis
a chacune de tes victoires
je crois en ta jeune puissance
en elle j'ai déversé ma force,
maintenant je lutte jusqu'à la victoire,
caché dans les rues de Tolède
et devant les murs de Madrid.
Un ouvrier, en blouse bleue,
tue d'une balle gît prés de moi
et sous sa casquette enfoncée,
sans cesse coule le sang chaud.
C'est mon sang
Qui bruit anxieusement dans ses veines;
et je reconnais cet ami
des fonderies de Lancastre,
où tous les deux, la pelle en mains
nous travaillons au meme four ;
il n'y a pas de mur capable
d'arrêter l'élan juvénile.
Repose, ami, repose en paix
sous les drapeaux ensanglantés --
ton sang passera dans le mien
et de la dans toute la terre .
Et ce sang qui coule à présent
dans les usines de ville en ville,
il agite, il pousse, il entraîne
les villages dans notre marche --
celle de l'espérance tenace,
de notre audace et du travail,
et de l'âpre fatalité,
et de la liberté sanglante.
C'est lui, c'estcet ami qui fait les barricades,
lui qui verse aujourd'hui dans le sang le courage
et hurle, délirant de joie,
"Madrid est a nous!
Madrid est a nous !"
Le monde est à nous ! n'aie pas peur, camarade.
Toute molécule
est nôtre.
Sous le ciel du Midi
repose
et crois,
oui, crois en nous !
Rêve
---Lori, ne dors-tu pas ?
Ecoutes-tu, Lori ?
---Plus doucement ! Cache ta tête ! Dehors
ils sont à deux pas de nous, ne parle pas !
---Lori, j'ai fait un si beau rêve ! ...
---Attends ... Comment il commençais ? ... Ainsi ...
La guerre est finie ... Tu me comprends, n'est-ce pas ?
Et tout est entre nos mains,
n'est-ce pas, Lori ?
Je travaillais encore dans l'usine. c'était
en apparence la même usine, les même machines,
mais tous leurs engrenages brillaient comme de l'or !
Et leurs leviers semblaient encore plus puissants .
Dans l'usine, toi, Lori, tu es surveillant
et tu dis : "Aujourd'hui, il me faut trois cents
boulons !"
"Bon, Lori, parfait, mon ami !"
Et nous rions contents tous deux.
Dehors, l'horizon est si vaste ! ...
Brille l'air de pureté !
Tu respires, tu respires librement !
Tu n'en crois pas tes yeux, tu n'en crois pas ton souffle.
Lori regarda l'autre dans les yeux,
(ils etaient si enfants aujourd'hui)
puis il sourit et dit, fâché en apparence :
"Quel rêveur tu es, Fernandez !"
A l'Est les étoiles s'éteignaient, les ténèbres
se retiraient en désordre.
Branle-bas.
L'attaque commencait ...
Note: Le poème Rêve fait partie du cycle que le poète bulgare a consacré a l'Espagne républicaine qui lutta héroïquement contre le fascisme et la dictature de Franco .
Chant Pour Un Camarade
Tu ne reviendras pas, Fernandez, ---
aujourd'hui les mitrailleuses vous ont balayés.
Dand les champs hurle comme un chien
sans répit, un vent indompté.
Signale de trompette. Ensuite, après lui, de nouveau
un calme tombe, un calme étrange ...
La tranchée plonge, un tunnel bleu
la poitrine est battue par un vent déchaîné.
Puis, quelqu'un de ses doigts creuse la terre,
ensuite, ecoute, un rire fou et saccadé ...
Quelqu'un a pris la grenade a main,
se met a dévisser et de nouveau s'arrête.
Tu t'affaisas le premier après le signal.
Non loin un aboiment de mitrailleuse se fit entendre,
Il chancela ... du sang au front ...
Fernandez, tu ne reviendras plus jamais.
Nous avons pris aujourd'hui la côte.
Nous nous sommes enfoncés comme un coin dans leurs rangs.
Toi, Fernandez, comme tu te serais réjoui
si tu pouvais comme ca ... pouvais te relever ...
Epoque
Machines,
acier,
machines,
et graisses, vapeur et puanteur !
Des cheminées en ciment dans le ciel,
dans les taudis -- le spectre de la faim.
Au Mexique le grain d'or
est brûlé dans des chaudieres a vapeur,
alors que des esclaves aux lèvres gercées
le ramassent jour et nuit.
Des élévateurs tonnent.
Le moteur intrépide
porta
un coup de poing
a la vieille gueule du temps.
L'homme brisa le "cercle magique"
et il vole aujourd'hui
plus vite
que l'oiseau libre.
Mais la vie tout de même opprime.
La vie nous coupe sans pitié,
d'une main experte, nos ailes
la vie nous étouffe sous sa moisissure vénéneuse
et sous sa vieille rouille.
Le ciel, tel un casque d'acier,
alourdit l'élan et l'écrase,
et dans les profondeurs s'agite
la mer tumultueuse des hommes.
De vains mots d'ordre : vive la fraternité
La vie dresse une muraille.
La vie -- en vieux débauché --
riposte cyniquement : "La guerre !"
La guerre !
-- Et les affamés sans nombre ?
-- La guerre !
-- Et notre jeunesse débordante
Et la mort inutile
qui secoue le monde ?
Epoque d'atrocité sauvage
galopant éperdument de l'avant.
Epoque d'acier en fusion
là, sur le seuil du nouveau monde.
Pouchkine
Russie -- ténèbres.
Russie -- opression.
Terre en friche.
Bouge ...
Silence féroce.
Au nord -- toundras, aquilons,
au sud -- steppes sauvages a l'infini.
Le temps, lui, n'est pas pressé,
il se traîne,
comme un vieux chien
perdu.
Alors le petit peuple
ne savait rien de tes chants
Tu lui étais étranger, inconnu.
Mais voilà qu'aujourd'hui --
le travail collectif,
les hommes ensemble en marche
et cette lumière sur tous
ont fait naître la vie heureuse.
Maintenant, c'est autre chose. Tiens, regarde :
Un ouvrier,
un jeune tourneur,
durant son repos de midi
il lit un livre en souriant
et il te sent proche comme un camarade.
Il te comprend, car il peut
regarder les merveilleuses étoiles
s'éteindre dans le ciel clair,
voir au matin le soleil resplendir
sur la rosée étincelante
de la steppe sans fin.
Il a du pain
et la fierté de savoir
que là -- dans le grondement de la fabrique,
sa main noueuse
crée une époque.
et n'étant plus inquiété, il comprend
d'où jaillit
la chanson.
Il comprend du sombre Mazepa
la colère,
le printemps de lenski
écoulé, avant que les fleurs
des chansons alent fleuri.
Il comprend ta mort cruelle
et cette vanité pourrie
dont les tentacules venimeuses
ont plongé bien avant quelque part,
suçant avec une terrible férocité
la vie d'un poète.
Mais cette vanité échoua dans son entreprise.
Depuis, la vie est allée de l'avant,
la vie a renversé ces étroites
murailles. Et le petit peuple
s'est épris de tes chants merveilleux
et de sa vie nouvelle.
une jeune fille du kolkhoze
aime un jeune matelot.
Et là -- instinctivement, sans y penser,
Puis elle s'interrompt ...
Etendue d'or
à l'entour. Et des épis.
Il sourit, a ses lèvres
un coquelicot vermeil s'épanouit :
-- "Oh ! qu'il fait bon vivre
mon jeune, mon cher matelot !"
Cela se passe là-bas.
Mais voici qu'aujourd'hui
-- pourquoi donc ? -- je l'ignore, --
j'apprends
à mettre en vers tout ce qui me révolte,
cela si franchement
et avec tant de force.
Botev
Un ouvrier
maussade et suant
vient chez moi
et dit :
--- Ecriz donc quelque chose sur Botev ! ---
"Sur Botev ? ---
Je m'y mets.
Venez mercredi,
vers sept heures."
Mais voilà que mercredi est depuis longtemps passé.
Dépité,
je remue les feuilles.
Au-dessus du toit, là-haut
les moteurs se disputent
avec le printemps humide,
avec nous
et la brume.
Et rien ne vient.
La pensée incohérente
couve dans la tête,
la poitrine est oppressée.
Je cesse d'écrire,
je repousse les feuilles,
et soupirant profondément
je dis :
--- Je ne peux pas ! ---
Je me deshabille,
me mets au lit
et m'endors.
Mais voici qu'arrive
un ouvrier maussade
demandant :
--- As-tu écrit un poème sur Botev ? ---
"Sur Botev ?
Attends ...
--- Les étoiles s'allument,
puis au ciel
paraît la lune.
Le loup se glisse
et guette dans les rochers,
et ses dents luisent dans l'ombre."
L'ouvrier, le front rembruni,
demande :
--- C'est ça, Botev ?
--- Parle donc des moissonneurs, là-bas,
de la détresse,
du sang misérable
que boit la terre,
du chant de l'esclavage
et de sa douleur
qui berce
les champs.
Que vas-tu le chercher
dans les forêts ombreuses,
oú la bête féroce même ne rôde plus aujourd'hui.
Ne vois-tu pas ? --- Botev
dans nos yeux brille,
Botev est ici, voyons, auprès du peuple.
Tu tombes et Botev me dit :
"Relève-le !
Et mets dans ta main un drapeau !"
Je te tends la main,
tu te relèves
et nous marchons côte à côte de l'avant.
C'est ça Botev,
Et toi tu es là à t'empêtrer ici !
Regarde donc la vie
et le voilà Botev,
et le voilà le poème.
Poème d'adieu
A ma femme
Parfois je viendrai dans ton sommeil
comme un visiteur inattendu et lointain ...
Ne me laisse pas, toi, dehors, sur la route,
Ne verrouille pas pour moi les portes !J'entrerai sans bruit. Je m'assiérai doucement,
Les yeux fixés, dans les ténèbres , sur ton visage.
Et quand je t'aurai regardée à m'user le regard
Je t'embrasserai et puis m'en irai.
La lutte est implacable et cruelle (*)
Cruelle, la lutte est implacable.
On le dit, la lutte est épique,
Je suis tombé. Un autre va venir. C'est tout.
Qu'importe ici le nom d'une personne !
Fusillé -- ensuite, les vers.
Tout ceci est simple, logique.
Mais dans la tempêtesNous serons toujours avec toi
Mon peuple,Car nous t'avons aimé!
14h, le 23-07-1942
(*) Note : Le poète Nicolas Vaptzarov , condamné à mort par le Conseil de guerre et fusillé le 23 Juillet 1942 , a écrit ces deux courts poèmes dans la prison , à la veille de son exécution. Le poète a pu les remettre à des camarades au moment où les bourreaux fascistes le conduisaient à la mort .
NICOLAS VAPTZAROV : Poèmes choisis , Adaptation par Pierre Seghers , Narodna Kultura - Sofia 1954 .
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Spain
What were you to me?
Nothing.
A land forgotten and remote,
a land of knights and high plateaux.
What were you to me?
The hearth
where blazed a strange and cruel love,
a wild intoxicant
of blood,
of glinting blades
and serenades,
of passion,
jealousy
and psalms.
Now you are my destiny,
now I live and share your fate.
In your struggle to be free
wholly I participate.
Now I'm stirred, now I rejoice
at all your victories in the fight.
In your youth and strength I trust
and my own strength with yours unite.
Crouching in machine-gun nests,
I fight on to victory,
down among Toledo's streets,
on the outskirts of Madrid.
A worker in a cotton shirt
torn by bullets near me lies,
Ceaselessly the warm blood streams
from the cap pulled o'er his eyes.
It is my blood that I feel humming
through my veins, as suddenly
in him I recognize the friend
I once knew in a factory
where we shoveled coal together,
stoking the same furnace fire,
and found there was no barrier
to check our young and bold desire.
Sleep, my comrade, sleep in peace!
Though now the blood the blood-red flag be furled,
your blood into mine will pass
and stir the peoples of the world.
The blood you gave, already flows
through village, factory, town and state,
arouses, urges and inspires
all working men to demonstrate.
That workers never will lose heart,
but will advance relentlessly,
determined both to work and fight
and shed their blood that men be free.
Today your blood builds barricades,
infuses courage in our hearts,
and with a reckless joy proclaims:
"Madrid is ours!
Madrid is ours!"
The world is ours! Friend, have no fear!
The whole expanding universe
its ours!
Beneath the southern sky
sleep
and have faith,
have faith in us!
A Dream
"Lori, aren't you asleep?
Lori, d' you hear?"
"Quiet, duck your head down! It could seem
they're scarce a foot away. You can't talk here."
"Lori, but it was such a lovely dream!..."
"How did it start?... Now, let me think...oh, yes...
The war is over... we are free
and plants and everything possess,
you understand, Lori?
I am at work. The selfsame plant of old,
the same machines I always knew,
but all a-glitter as pure gold,
and all full of some vigour new.
You're in the plant, Lori, and overseer,
and say: 'I want three hundred bolts today!'
'Well, right you are, Lori, that's fine, I'm here!'
and both of us are pleased and gay.
And outside the heavens are so bright!...
The air so pure! the space so blue!
And breathing is so light, so light!
You can't believe yourself it's you."
Lori gazed at the other's eyes
(what boyish hope did they express!)
and, smiling, said in mock surprise:
"You're such a dreamer, Fernandez!"
The stars grew dimmer in the east. The night
in panicky retreat
disorderly drew back.
A call to fight!
Then started the attack...
The Comrade's Song
You want come back Fernandez, -
today machine-guns raked your lines.
And ceaselessly in the wilderness
like a tiresome dog the wind still whines.
A bugle-call. Once more it grows
so soundless, so strangely quiet...
In the trench a bluish darkness flows
while in your breast a storm runs riot.
A scratching sound by fingers made,
then laughter in hysteric pain...
Someone has grabbed his hand-grenade
and pulled the pin, then stopped again.
You were the first to charge ahead.
Quite close we heard machine-guns crack.
You staggered...then your forehead bled...
No, Fernandez, you'll not come back.
We took that slope today, yes, we.
We broke their lines, put them to rout.
Why, Fernandez, how glad you'd be
if only you... could look about.
ON PARTING
To My WifeSometimes I'll come when you're asleep,
An unexpected visitor.
Don't leave me outside in the street.
Don't bar the door!I'll enter quietly, softly sit.
And gaze upon you in the dark.
Then when my eyes have gazed their fill,
I'll kiss you and depart.
THE VERY LAST
The fight is hard and pitiless
The fight is epic, as they say.
I fell. Another takes my place -
Why single out a name?After the firing squad - the worms.
Thus does the single logic go.
But in the storm we'll be with you,
My people, for we loved you so.2 PM, 23 July 1942