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La fronde des managers
La masse des petits épargnants envahissant les institutions
financières a fait que l'actionnaire minoritaire y devienne la norme
plutôt que l'exception, ce qu'on pouvait prévoir, mais ils
ne sont pas restés silencieux comme on l'aurait cru. Les universités
formaient des MBA en grand nombre. Jamais le hiatus des connaissances n'avait
été aussi grand entre une génération et celle
qui l'avait précédée.
Ces gestionnaires professionnels se sont vite imposés comme
porte parole des petits actionnaires et ont pris le contrôle des
institutions auxquelles ceux-ci confiaient leurs avoirs. Surtout dans les
fonds de pension, ou une organisation syndicale permettait des putsch parfaitement
concertés. Les capitaux énormes que ces petits épargnants
leur ont confiés a vite fait de ces institutions, d'abord les créancières,
puis les actionnaires majoritaires des corporations industrielles comme
des autres.
Simultanément, le développement de nouvelles techniques
de production et de gestion venait s'ajouter à la simple augmentation
de la taille des entreprises, pour exiger que ce soit des gestionnaires
professionnels qui prennent en charges ces corporations. Portés
par la complexité croissante de l'économie - et la compétence
que leur avait apportée un système de formation dont les
contenus s'étaient enrichis durant la guerre - ce sont donc des
managers, plutôt que des capitalistes entrepreneurs qui se sont soudain
retrouvés à la tête des entreprises.
L'entrepreneur-patron et le capitaliste-banquier, qui étaient
là depuis la révolution industrielle, souvent de pères
en fils, contrôlant des entreprises pour lesquels ils obtenaient
des capitaux par la vente d'actions sans en perdre la gouverne, puisque
le petit investisseur ne se présentait pas aux assemblés
d'actionnaires, ne se voyait jamais confier aucune charge et ne se faisait
jamais entendre, ont été confrontés à des managers
contrôlant de larges blocs d'actions et parfaitement aguerris aux
subtilités de la prise de contrôle de compagnies.
Ils ont dû céder la place et sont devenus une rareté,
une génération de managers accédant rapidement aux
commandes des grandes entreprises cotées en bourse et déplaçant
tout l'équilibre du pouvoir dans société. Ces managers,
non seulement géraient le capital fixe dans l'industrie, mais contrôlaient
aussi le capital-argent dans les institutions financières, et c'est
eux, aussi, portant le chapeau de hauts fonctionnaires et de consultants
experts, qui prenaient les décision au sein de l'État. Vers
1950, ils ont arraché le vrai pouvoir des mains des shylocks.
Puisque leur succès - et leur rémunération
dépendaient des gestes qu'ils posaient, des profits exceptionnels
qu'ils pouvaient réaliser et donc d'une activité de production
réelle plutôt que de la croissance et non de la croissance
automatique d'un capital par simple accrétion d'un intérêt,
les managers ont rendu la structure de production plus dynamique, donnant
la priorité à "faire de l'argent" plutôt
qu'à "avoir de l'argent". Ils ont mis la priorité
sur l'action, sur la production elle-même.
Contrairement à ceux qui les avaient précédés
et qui n'en avaient qu'une simple perception intuitive, ces managers avaient
reçu la formation économique qui leur permettait de comprendre
parfaitement la dépendance des propriétaires des équipements
envers les consommateur. Ils savaient l'importance de maintenir une demande
effective et connaissaient les méthodes pour y parvenir. Le pouvoir
managérial émergent dans le secteur privé, en étroite
collaboration avec des managers de l'État issus du même moule,
a donc relevé avec brio le défi de donner aux déshérités
les moyens financiers de maintenir le niveau de consommation qu'exigeait
une économie dont la productivité augmentait en flèche.
Les managers ont mis en place des politiques keynésiennes modérément
inflationnistes et des mesures d'assistance financières aux plus
démunis, de même qu'une fiscalité progressive musclée.
Tous les services sociaux - dont au premier chef la sécurité
sociale - visaient aussi cet objectif de rendre effective la demande et
d'encourager l'expansion indéfinie de l'industrie.
L'État assurait la croissance, donnait du travail à tout
le monde, assurait la paix sociale, enrichissait la classe moyenne des
propriétaires et maintenait une économie en équilibre
dynamique, se sustentant de son propre mouvement, comme une bicyclette.
Personne mieux que Galbraith n'a décrit les détails de cette
prise du pouvoir par les managers et ses conséquences
Le manager, payé à salaire, trouvant sa fierté
et sa fortune à faire prospérer un système de production,
était aussi la vision emblématique du travailleur qui réussit.
Il devenait la preuve formelle que la richesse n'avait pas à être
presque toujours héréditaire, mais pouvait venir par la compétence,
plutôt que par le simple ajout d'intérêts à un
capital. Ironiquement, une opération lancée pour asseoir
le pouvoir du capital en faisant des travailleurs de tout petits capitalistes,
se soldait par un transfert du vrai pouvoir à des travailleurs.
Des travailleurs différents, bien sûr, mais n'était-il
pas évident qu'un travailleur ayant le pouvoir serait un travailleur
différent ?
Cette prise de pouvoir par les managers modifiait le rôle dévolu
à la production dans la réalité, mais aussi dans l'imaginaire
collectif. Le processus de production en lui-même, indépendamment
du besoin qu'il pouvait satisfaire et des gains qu'il pouvait rapporter,
prenait soudain une importance énorme, puisqu'il était le
lieu privilégié où ces managers qui détenaient
le pouvoir pouvaient se réaliser. La croissance devenait une mystique.
Il devenait intéressant de produire pour produire.
Le but, comme jamais auparavant, allait devenir de s'enrichir. Créer
de la richesse comme signe indiscutable du succès, individuellement,
mais aussi tous ensemble, comme société, privilégiant
une volonté commune de prospérité. Dans ce contexte,
il devenait possible qu'une forme de redistribution relative de la richesse
soit librement consentie par les possédants. Il en est sorti cette
période d'enrichissement collectif inusité qu'on appellerait
par la suite « les Trente Glorieuses ».
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