19
Le grand dérangement
Un peu de bonne volonté, mais c'est beaucoup demander Car, pour
le capitaliste, une réorientation de la demande qui entraîne
un déplacement brutal de la demande vers l'achat de services plutôt
que de biens industriels n'est pas une raison de se réjouir. D'autant
plus que ce transfert ne sera pas un phénomène passager.
Puisque la productivité ne fera qu'augmenter dans l'industrie, ce
transfert entraînera, dès qu'il sera amorcé, un déplacement
permanent et sans cesse accéléré de la consommation
vers le tertiaire.
Il n'y a donc pas que l'affectation des travailleurs qui pose problème
quand on passe à une économie de services, ; il y a aussi
la question de la saturation des marchés et de la rentabilisation
du capital. On doit former le travailleur, il faut un peu de temps et d'argent,
mais il change finalement de rôle avec plaisir et il s'y fait. C'est
SURTOUT la richesse que le passage d'une production industrielle a une
production de services menace d'un grand dérangement.
Parce que, dans l'industrie, c'est le capital fixe qui est l'élément
multiplicateur de l'efficacité du travail et il est appropriable;
le propriétaire de l'équipement peut, tout en gardant le
contrôle de son capital, affecter d'autres ressources des travailleurs
- à sa rentabilisation et garder sa part du profit. Quand on parle
du tertiaire, définissant les services justement comme ces activités
que les machines ne peuvent pas faire et qui requièrent essentiellement
une intervention humaine, c'est la COMPÉTENCE qui devient le «
multiplicateur ».
Or, la « compétence » est une valeur ajoutée
inaliénable qui découle de l'éducation et de l'expérience,
indissociable de la matière grise de celui qui l'a acquise et qui
seul peut l'appliquer. Elle n'est donc pas appropriable. On peut en louer
l'usage, mais jamais l'acheter. Quelle que soit la façon dont on
voudrait la contrôler, elle demeure toujours finalement la chose
de celui qui l'a en tête et qui peut, plus ou moins subtilement,
en manipuler l'efficacité au gré de sa motivation.
Sa rareté ne peut être que croissante, au rythme de la
complexification de l'économie. La compétence, produite par
la formation est l'«or gris » d'une société de
services et c'est elle qui fixe son propre taux de change au capital, auquel
elle se substitue donc peu à peu comme facteur le plus important
de la production. Une hypothèse bien gênante pour ceux à
qui, depuis deux siècles, la propriété du capital
a conféré un pouvoir absolu.
Bien sûr, y a bien des aspects des services dont la machine peut
faciliter l'accomplissement, ou dont elle peut même donner l'illusion
qu'elle les multiplie. Un chirurgien qui opère en laparo est un
exemple de service facilité par un équipement; un professeur
qui donne un cours à la télévision en est un de service
apparemment « multiplié » ; mais, dans un cas comme
dans l'autre, le rôle de la machine n'est plus l'essentiel.
La machine peut prendre en charge les activités périphériques
aux services, en assurer l'administration et la diffusion, mais elle ne
peut pas en apporter les composantes essentiellement inprogrammables :
la créativité, l'initiative, l'empathie. C'est pour ça
que, même si on l'entoure de babioles et de colifichets, le service
demeure « inprogrammable ».
Le capital va certes s'infiltrer dans le secteur des services et même
s'y rendre quasi indispensable : qui voudrait d'un dentiste qui n'a pas
l'équipement le plus performant ? À plus ou moins long terme,
la capital fera son nid dans les services, et c'est un objectif souhaitable,
puisque c'est la seule voie vers un enrichissement en services qui soit
du même ordre que celui que l'introduction des machines a permis
en produits manufacturés.
Le capital sera de plus en plus présent dans les services, mais
la composante inprogrammable sera toujours là, sous la forme d'une
compétence dont la rareté croissante fera que le capital
ne soit jamais que son cérémoniaire. Dans une société
de services, le pouvoir de celui qui est propriétaire des équipements
ne disparaît pas, mais il s'effiloche, alors que grandit le pouvoir
de ceux qui possèdent l'expertise, l'empathie, la créativité,
l'initiative. Ce sont ces caractéristiques qui deviennent les véritables
sources de la richesse et le vrai pouvoir tend à passer vers ceux
qui ont la compétence.
D'autant plus que la compétence n'est pas un véritable
multiplicateur, mais seulement une condition essentielle du service. Rien
n'est multiplié et le service ne devient donc pas trivial avec le
temps, comme un produit industriel dont le marché se sature et dont
le coût de fabrication baisse avec la mise en place d'un nouvel équipement
plus performant. Au contraire, les services deviennent plus rares et plus
coûteux, à mesure qu'augmentent les connaissances scientifiques
qui permettent d'en rendre de plus complexes.
Le rapport du travail au capital se transforme donc dans une économie
de services, car s'il n'y a plus d'équipements qui multiplient le
résultat de son travail et sans lequel il ne peut pas produire,
pourquoi le travailleur partagerait-il encore de la même façon
avec le capital le produit de ses efforts ? Pourquoi donnerait-il sa livre
de chair à Shylock ? Pourquoi lui donnerait-il plus que le juste
prix de l'amélioration qu'apporte à son travail l'usage de
ce outil, qui est désormais à prendre ou à laisser
? Pourquoi devrait-il même retirer sa casquette devant Shylock ?
Quand il devient évident que les services vont prendre le pas
sur les biens, dans la hiérarchie des valeurs des consommateurs,
ce n'est pas seulement tout le système de production qui est à
repenser. Si l'équipement et donc le capital n'a plus le même
rôle, il faut revoir les critères de distribution de la richesse
et donc du pouvoir dans la société. Ce qui peut entraîner
une crise majeure.
SUITE
