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L'insatisfaction permanente
Sans en changer la cible formelle - qu'on prétendait toujours
être de répondre à la demande effective - l'industrie
n'allait plus exister que pour elle-même et au gré des producteurs
qui y conserveraient le pouvoir. On donnait ainsi à l'activité
de production une nouvelle finalité qui ne paraissait plus seulement
injuste, mais absurde : la création et le maintien de l'insatisfaction
permanente. Cette insatisfaction permettait la rentabilisation constante
du capital fixe investi dans l'industrie et, aussi longtemps que notre
société demeurerait « industrielle », le capital
fixe dans l'industrie, à travers les jeux du miroir financier, se
confondrait avec la richesse réelle et le pouvoir.
On garantissait ainsi le maintien au pouvoir d'une oligarchie - le
même but vers lequel tendait le capitalisme industriel depuis son
origine - mais, avec la saturation de la demande, la façon de l'atteindre
était devenue différente. On y arriverait au prix d'un appauvrissement
relatif constant de la collectivité, puisque les obstacles posés
au passage naturel vers une économie tertiaire la priverait des
services qu'elle souhaitait. On lui imposerait l'insatisfaction. De ce
détournement de la production de sa fin légitime résulterait
une situation doublement néfaste.
D'abord, la finalité de la production ayant été
inversée au profit des producteurs et propriétaires des capitaux,
ce n'est plus la demande qui détermine l'offre, mais l'offre qui
contrôle la demande. Conséquemment, le système ne produira
plus ce que les consommateurs veulent. Il ne le fera pas, parce que, comme
nous l'avons déjà expliqué, le consommateur veut sans
cesse autre chose, passant d'un besoin satisfait au suivant qui ne l'est
pas, alors qu'il est plus rentable pour les producteurs de produire toujours
la même chose.
Dès que les producteurs ont le pouvoir, la collusion est immédiate
et ils produisent aussi longtemps que possible ce qu'ils produisent déjà.
Le rythme d'introduction se ralentit, car le consommateur doit se contenter
du même produit, sous divers camouflages, ou s'abstenir de consommer
; il n'aura pas sojn hélicoptère en l'an 2000. On ne lui
offre pas CE QU'IL VEUT. Dès que ce désir de ne pas changer
est compris, les bizarreries du système de production industrielle
sont expliquées et apparaissent rationnelles, sinon raisonnables.
L'autre effet néfaste, c'est que la production, comme système,
va dorénavant manifester à un degré éminent,
cette dysfonction de n'être plus déterminée par son
but quel qu'il soit, mais uniquement par les exigences de son maintien
et de son développement comme structure. Elle devient, selon l'expression
anglaise, « process oriented» : son fonctionnement n'obéit
plus qu'à la seule logique interne de sa structure.
Dans chaque situation où les procédés du système
de production industrielle devraient être ajustés et ses objectifs
révisés en fonction d'un but. ou au moins des paramètres
de son environnement, but et paramètres sont simplement balayés
du revers de la main dès qu'ils contrarient les impératifs
des schèmes opératoires du système de production lui-même.
Toutes les variables sont manipulées, adaptées aux seules
exigences de la croissance du système.
C'est au palier de la consommation de ses intrants et de la détermination
de ses extrants que la production montre le mieux cette dysfonction, parce
que, conséquence directe de la désorientation qui pousse
la structure de production à ne voir d'autre but que sa continuité,
ces intrants et extrants sont perçus comme sans valeur intrinsèque.
On tolère donc et l'on encourage même, un gaspillage éhonté
des ressources
Les intrants qu'on consacre à la production matières
premières, énergie, travail - ne sont pas perçus comme
ayant une valeur propre, mais seulement comme des coûts à
déduire du prix de vente. La valeur inhérente aux choses
est traitée comme une variable qu'on prétend manipuler sur
le plan financier et c'est le prix qu'on peut lui fixer qui devient la
référence. Ainsi, si le coût du pétrole n'est
pas élevé, on en consomme davantage, si le travail au tiers-monde
est bon marché, il n'est plus utile d'être économe
de ce travail.
Quant à ses extrants, on en vient ainsi à ne plus voir
la différence entre une valeur réelle et l'image virtuelle
de cette valeur, entre un besoin satisfait et une simple acquisition de
convenance, comme dans ces états de quasi-hypnose de la psycho cybernétique,
qui permettent de pratiquer son golf bien assis, en IMAGINANT qu'on est
sur les links. On construit des automobiles uniquement parce que les facteurs
pour le faire sont déjà assemblés. Elles sont construites
pour durer le temps qui optimise l'amortissement des équipements
et la ponction souhaitée sur le revenu des consommateurs.
Le but du système de production est simplement de produire davantage,
sans référence à le satisfaction réelle qui
en résulte. Une production qui n'est plus orientée vers la
satisfaction d'un désir, cependant, n'est plus limitée, comme
il serait dans la nature des choses qu'elle le soit, par l'atteinte du
but qu'elle s'est fixé et il n'y a donc plus d'autre contrainte
à la fringale de produire que la disponibilité des facteurs.
On atteint donc nécessairement un seuil à partir duquel on
en abuse, et on le fait à la pleine mesure des techniques dont on
peut disposer pour en abuser.
Cette finalité contre nature qu'on a fixé à la
production conduit à des jugements fallacieux, à des choix
incongrus et à des comportements aberrants. L'absurdité apparaît
totale quand une production n'a plus pour but qu'une création d'emplois,
qui justifiera une distribution de revenu, qui créera la satisfaction,
qui fera élire un politicien tandis que le produit, surabondant,
sera donné au tiers-monde, où il créera le chaos dans
l'économie locale mais où ce don ne sera pas non plus sans
effet sur le choix des gouvernants.
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