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La société
obèse
Nous vivons dans une société qu'on a gavée et
dont le foie éclate. On a dit que la pauvreté cesse lorsqu'on
a un pantalon et que la richesse commence quand on en a deux, puisque l'on
n'en porte qu'un. Il faudrait ajouter que la pauvreté revient quand
on en veut un troisième, car on est toujours pauvre quand on a un
désir qui n'est pas satisfait et le système de production
actuel, en ce sens, s'est donné pour but principal de nous appauvrir.
De nous appauvrir et de nous engraisser. Comme ces roitelets des îles
mélanésiennes qui voient l'obésité comme un
signe de succès, dans une culture dont la faim n'a jamais été
éradiquée.
Toute notre structure sociale est imprégnée d'une volonté
d'avoir plus, plutôt que de devenir mieux : on est ce que l'on a.
Tout est fait pour faire de la consommation le but central de l'existence.
Ce n'est pas une évolution naturelle : la tendance normale est d'arrêter
de consommer quand le besoin est satisfait. La boulimie est un désordre
qui prend sa source dans la crainte déraisonnable d'une carence.
Quand ce sentiment est exacerbé et mène à une gratification
secondaire à laquelle on ne peut résister, même si
elle est nuisible pour l'organisme, on peut parler d'assuétude.
En fait, le système nous conditionne à une consommation
excessive de la même façon qu'utilisent les fabricants de
cigarette et autres marchands de drogue pour créer une dépendance
: rendre facile la consommation initiale puis monter les prix. Pourquoi
la télévision est-elle gratuite ? Pourquoi l'accès
au réseau routier est-il gratuit ? Prenez-en l'habitude Après,
on vous vendra bien quelque chose.
Il ne faut pas croire que seule la publicité formelle qu'on
voit dans les médias nous pousse à consommer ; ce n'est que
la pointe du iceberg. C'est la partie visible d'un dispositif de conditionnement
qui valorise la possession pour la possession et qui se met en marche pour
toucher l'enfant dès qu'il peut voir des dessins animés.
L'attaque continue de l'école primaire à l'université
et ne s'arrête jamais. La gratification secondaire offerte, c'est
le respect des autres : la position sociale se mesure en richesse ostentatoire.
Ce qui est nuisible pour le corps social, c'est l'envie pathologique que
cette approche suscite entre les partenaires sociaux - (Keep up with the
Jones !.) - et l'incroyable gaspillage de nos ressources.
Quand tous les besoins que l'on éprouve spontanément
ont pu être comblés, le système industriel a continué
sur sa lancée et nous en a créé d'autres, artificiels.
Il en est résulté la constitution presque obligée,
par chaque citoyen qui se veut respectable, d'un invraisemblable patrimoine
d'objets matériels hétéroclites dont l'utilité
est souvent douteuse, mais le potentiel d'embarras bien évident.
Dans un monde où la mobilité s'affirme comme condition de
succès, mais aussi de joie, l'industrie en déclin a imposé,
par un conditionnement incessant, le modèle pervers de l'accumulation.
La masse des choses que l'on possède - et dont il faut prendre soin
- occupe une place démesurée dans la vie de l'individu moyen.
C'est une contribution non négligeable de l'industrie à la
menace qui pèse sur chaque être humain de limiter sa vie à
gérer l'insignifiance. On a créé une société
obèse.
Dans le contexte d'un sursis qui prend fin pour une industrie qui a
tout donné, le credo de la Simplicité Volontaire (SV), qui
fait chaque jour des adeptes, est porté par l'esprit du temps et
peut apporter la rationalisation dont ils ont besoin pour changer à
ceux qui comprennent qu'une consommation boulimique est incompatible avec
le bonheur.
La SV peut ratisser très large : c'est ce qui en fait une solution
particulièrement valable. La SV peut mener à l'ascèse,
mais aussi au choix, tout à fait hédoniste, de ne pas se
laisser détourner du bonheur et du plaisir véritables par
les sirènes du « consumérisme » qui voudraient
nous faire croire qu'on ne vit heureux qu'entouré - et en fait alourdi
- par un fatras de babioles. La SV peut amener à manger des lentilles
et à cuire son propre pain, mais propose aussi l'option de ne rien
acheter que l'on peut louer et d'aller de palace en palace, en n'apportant
pour tout bagage que deux kilos de soies et cachemires et une carte de
crédit Platine. Pour riches comme pauvres, la SV est la voie intelligente
de la fuite hors d'une société obèse. Jusqu'à
ce qu'elle devienne la cure de minceur pour tous et donc le salut pour
la société elle-même.
Quand nous disons que l'industrie conserve sa dominance en créant
des besoins artificiels, nous ne pensons pas aux nouveaux « besoins
» que crée la technologie. On peut vivre sans un téléphone
cellulaire, un iPod et un Blackberry, être en forme sans utiliser
une planche à voile, ni un deltaplane, mais certaines de ses innovations
apportent vraiment un ajout, ne serait-ce qu'au niveau du plaisir, ce qui
n'est pas négligeable. On est certes dans le domaine du superflu,
mais si la société s'enrichit et que la technique le permet,
pourquoi s'en priver ?
Le problème d'obésité de notre société
ne vient pas de ce qu'on fait une place dans notre quotidien à 200
grammes de métal où se sont incarnées des décennies
de science : les truffes blanches engraissent peu. La boursouflure littéralement
viscérale dont notre société doit se débarrasser,
c'est celle qu'entraîne la consommation sans réflexion et
sans plaisir d'une production itérative de l'inutile en transit
rapide vers le sac à déchet et le dépotoir.
Surproduction et surconsommation se manifestent sur les biens de consommation
courante, mais aussi sur les produits semi-durables, mettant seulement
en oeuvre pour ceux-ci les raffinements additionnels dans l'arnaque que
justifie leur valeur supérieure et que permet l'ambiguïté
des attentes qu'ils suscitent.
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