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La fin de l'Âge d'Or
Malgré la saturation des besoins en produits industriels et
la demande pour des services, malgré la supercherie qu'il supposait,
malgré le caractère de plus en plus illusoire des facteurs
le permettant, le modèle de surproduction a atteint pendant des
décennies son but de garder, contre vents et marées, la production
industrielle et donc le capital au coeur de l'économie.
Pour les pays développés, l'abondance était là,
que nul ne pouvait comparer à ce qu'elle aurait été
si une autre stratégie eut été appliquée. On
vivait un Âge d'or. Toutes les incongruités d'un système
bâti pour perpétuer l'insatisfaction ne pouvaient cependant
que produire tôt ou tard leurs effets néfastes.
On s'est d'abord aperçu assez rapidement que les populations
des pays défavorisés étaient déjà "optimalement
exploitées", réduites au niveau de subsistance et que c'était
pure l'illusion de vouloir produire pour le tiers-monde en maintenant l'objectif
du profit réel et donc la condition préalable d'une demande
vraiment effective. Cette évidence que l'on n'avait pas voulu voir
est tout à coup apparue clairement.
Une population de managers - pour qui Sao Paulo et Bamako
se sont matérialisés comme des réalités distinctes
de Saturne et de Bételgeuse - ont fait le constat qu'à la
source de tout paiement reçu du tiers-monde devait correspondre
un virement correspondant vers le tiers-monde, directement ou via des institutions
financières internationales, financé par les fonds publics
d'un pays développé.
C'était le citoyen français, américain, anglais
qui, par ses taxes et ses impôts, payaient entièrement les
biens et les services exportés des WINS vers le tiers-monde et dont
ne restait qu'une part entre les mains d'un industriel ou d'un fournisseur
de services du pays exportateur - la plupart du temps sous forme d'un
crédit avalisé par l'État de ce pays - tandis
que le reste pouvait être assimilé à un don au pays
acheteur.
Non seulement on n'en tirait qu'un prétexte pour passer une
partie de l'argent en jeu, de lambda du pays donateur à ses propres industriels, mais,
les économie émergentes d'Asie, qui avaient
pu se développer pendant que l'Occident terminait la destruction
concertée des économies agraires africaines et sud-américaines
les plus pauvres, apparaissaient tout à coup comme des concurrentes.
La Chine, surtout, qu'on avait vu comme le plat de roi pour la fin du banquet,
mais qui donnait des signes de se mettre elle aussi de la partie pour produire et
ne serait pas tant un marché, qu'une rivale très sérieuse.
À cette déception est venu s'ajouter, en 1987, une panique
chez les investisseurs et les spéculateurs qui a fait disparaître
22% de la valeurs des stocks de la Bourse de New York, causant plus de
pertes en quelques heures que n'en avait causé en quelques mois
la Grande Crise de 1929. La crise de 1987 a été gérée
sans grands dommages, par des interventions énergiques du système
financier qui s'y préparait depuis longtemps, mais c'était
un coup de semonce , un rappel de la fragilité des valeurs illusoires
sur lesquelles reposait toute l'économie.
Puis, c'est la politique qui a jeté son glaive dans la balance.
Le travail de sape que les USA menaient depuis longtemps pour abattre l'URSS
a finalement porté fruit, quand Gorbachev est arrivé au pouvoir.
Dès 1989, avec la chute du Mur de Berlin, le « péril
communiste » est disparu. En 1991, l'URSS était dissoute et
il ne restait plus sur cette planète qu'un seul pouvoir, celui du
capitalisme.
Les Terribles Soviétiques ayant été trahis, leurs
leaders subornés, leur économie sabotée, la population
de l'URSS réduite à la misère, ils ne représentaient
plus une menace crédible. Or, sans cette menace crédible,
une alternative de gouvernance à gauche n'existait plus. Les "gauches"
du monde n'étaient plus, face au capitalisme, que des bandes d'écoliers
bavards. On pouvait pendre les meneurs, soudoyer leurs lieutenants, ridiculiser
les autres et disperser les badauds.
Le "prolétariat externe" du tiers-monde ne suscitant
plus autant d'intérêt et les travailleurs étant désormais
sans défense, la première priorité du capitalisme,
oubliant la béatitude des Trente Glorieuses, est redevenue par instinct
de mieux exploiter le cheptel corvéable que représentaient
les classes laborieuses de l'Occident même. La trêve était
terminée.
On sort souvent du bonheur par inadvertance, simplement parce qu'on
a oublié qu'on était heureux. L'Âge
d'or s'est donc
terminé comme il avait commencé. Les shylocks ont repris
le pouvoir des mains des managers, d'abord timidement - la fiscalité
Reagan, dès le début des années "80, en avait
été un signe précurseur - puis , après l'effondrement
du communisme, sans retenue aucune. Ils y sont parvenus en utilisant l'arme
imparable de la corruption. Ils ont simplement soudoyé les managers
en leur offrant des participations au capital-action des entreprises que
ceux-ci géraient, transformant ainsi les managers eux-mêmes
en capitalistes.
Dès que la rémunération d'un manager n'est plus
un salaire, mais une part des profits, il devient un entrepreneur, ce qui
est excellent. Quand, toutefois, cette rémunération ne dépend
plus de sa performance en production, mais de la valeur des actions de
la compagnie, la compagnie cesse d'être essentiellement pour lui
une entreprise de production pour devenir une entreprise de gestion de
capitaux à laquelle la production ne sert que de faire valoir.
Quand la valeur des actions qu'il possède peut lui procurer
en intérêts un revenu du même ordre de grandeur ou supérieur
à son salaire, il en vient vite à ne plus se percevoir comme
un travailleur, ni même un entrepreneur, mais comme un capitaliste.
Les managers sont devenus des capitalistes. Ils ont changé de camp,
ils ont ramené le pouvoir avec eux et la politique de redistribution
de la richesse a été abandonnée avec horreur. L'Âge
d'or était terminé.
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