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Le pouvoir
On se met en société pour travailler . Un peu paradoxal,
car chacun ne cherche rien tant qu'à satisfaire ses besoins avec
un minimum de travail. On se met en société pour avoir plus,
mais travailler moins. Il faut donc qu'une société soit efficace
: c'est sa raison d'être.
L'efficacité exige, d'abord, que chacun accomplisse la tâche
complémentaire pour laquelle il est qualifié. Il va de soi
que si la division du travail ne mène pas à ce résultat,
elle ne joue pas son rôle. L'efficacité, cependant, ne s'arrête
pas là. Le bon usage de la complémentarité est l'essentiel,
car c'est de la ressource travail que naît finalement toute richesse, mais
il y a du travail caché. L'efficacité, c'est donc aussi d'être
économe des matières premières qu'on utilise, puisqu'il
faut les chercher les trouver, les amener à pied d'oeuvre, et que
cela aussi exige du travail.
De même pour les outils et équipements, qui représentent
eux aussi un investissement travail en amont. On n'est pas efficace, non
plus, si on ne tient pas compte des priorités et si on n'affecte
pas le mieux possible le travail, les ressources naturelles et ce capital
que sont les outils, mais aussi les réserves sans lesquelles demain
le travailleur ne mangera pas et ne travaillera pas. L'efficacité
exige que l'on s'organise ou qu'on soit organisé. Il faut organiser
la production.
Il y a toujours des volontaires pour prendre charge de l'organisation
de la production, pour deux raisons. La première est que quiconque
« organise » le travail de la société, peut le
faire en privilégiant ses propres intérêts. La deuxième,
c'est que, lorsqu'on répartit tâches selon les compétences,
il y a une préférence pour les tâches qui ne consistent
pas tant à travailler qu'à faire travailler. Faire travailler
se confond vite avec organiser et c'est la compétence que s'arroge
le plus fort.
Le plus fort assume le leadership, exige l'obéissance, organise
la production en fonction de ses intérêt et assure assez d'ordre
et de sécurité, pour que ses intérêts ne soient
pas mis en péril. Parfois, dans sa mansuétude, il en fera
plus, mais rien n'est moins sûr.
Dans toute société, il y a donc des inégalités
et l'injustice est la règle. Au départ, elle est totale.
Quand la société grandit, toutefois, le moment vient ou nul
ne possède plus seul la force d'agir à sa discrétion..
La primauté de la force ne disparaît pas quand une société
grandit et devient plus complexe, mais la manière d'utiliser la
force doit changer, car même le plus fort se sent faible s'il doit
affronter plusieurs adversaires. Dans une société mature,
la véritable force cesse d'être celle qu'on peut exercer soi-même
pour devenir la somme des forces qu'on peut rallier et contrôler.
Ce sont les ALLIANCES qui deviennent la clef du pouvoir.
Ces alliances se font et se défont à tous les paliers
d'une société. Elles se recoupent et se chevauchent, imbriquées
comme des poupées-gigognes: moi et mon frère contre mon cousin;
moi et mon cousin contre le voisin; nous et nos voisins contre l'étranger....
Toutes les combinaisons de "nous" contre "eux" apparaissent,
l'objectif demeurant pourtant toujours d'unir des forces diverses en une
force commune, laquelle sera supérieure à celle des opposants
et permettra aux "alliés" de constituer une « majorité
effective », un groupe dont les membres ont, ensemble, la force d'imposer
leur volonté.
Ce jeu des alliances constitue la dimension politique de l'activité
humaine. Une dimension toujours présente à tous les paliers,
mais dont la manifestation la plus ambitieuse est la construction, au sommet
de la pyramide, d'une alliance dominante qui possède la force de
diriger la société. Il y a toujours une alliance dominante
dans toute société. L'injustice fondamentale demeure, mais
pour que se maintiennent les alliances sur lesquelles repose son appartenance
à cette majorité effective, quiconque y détient une
parcelle de pouvoir doit dès lors respecter ses accords, ou du moins
donner à penser qu'il les respectera .
La majorité effective y ayant intérêt, un consensus
s'établit pour affirmer qu'il serait « juste » qu'ils
le soient ; l'honnêteté gagne soudain à être
ostensible et devient une vertu. La morale s'installe. Un « contrat
social » tacite s'établit entre ceux qui gouvernent et ceux
qui sont gouvernés, fixant les condition auxquelles ils le seront.
La morale est un grand pas en avant, dont on voit tout le mérite
quand la société grandit.
Quand elle grandit, on constate qu'une majorité effective est
bien fragile si les alliances varient uniquement au gré des intérêts.
Jouer de sa force au cas par cas ne permet pas l'exercice serein
du pouvoir. On peut contrer cette instabilité en élargissant
la majorité, mais il devient vite plus rassurant pour tout le mode,
dans une société complexe, que des règles soient acceptées
par tous à la défense desquelles chacun apportera le soutien
de la force dont il dispose. Le pouvoir circonstanciel cherche donc à
devenir permanent et la société évolue vite vers la
mise en place d'un cadre "stable" et "légal"
de marchandage qui donnera une légitimité à l'inégalité.
On explicite le contrat social
Pierre JC Allard
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