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La planification
L'État abandonne sans regret le plus clair de la production
à l'entreprise privée, mais se réserve néanmoins
quelques chasses gardées, des activités qui sont des éléments
de sa fonction de gérance, mais qui collent de si près à
sa fonction de gouvernance qu'il ne tient pas à s'en départir.
Au premier chef, on peut mettre toutes les tâches de « planification
» au sens large.
C'est l'État qui détermine le but et les objectifs fondamentaux
de la société. Il est le gouvernail. Selon la façon
dont la gouvernance s'exerce, but et objectifs naissent dans l'esprit du
leader, sont établis en collégialité par une majorité
effective restreinte, ou font l'objet de consultations populaires, quand
la majorité numérique est traitée comme la majorité
effective, ce qui est l'hypothèse de départ de la démocratie.
Le but est généralement un principe assez vague pour
qu'il ne soit jamais discuté, mais simplement posé comme
un axiome de départ. Inaccessible, pour qu'on n'ait pas à
en changer, il recouvre pudiquement et avec élégance la volonté
des sociétaires de vivre en paix et de s'enrichir indéfiniment.
Les objectifs fondamentaux, à long terme, sont des réalités
plus tangibles qu'on juge être des composantes nécessaires
du but qu'on s'est fixé ou des étapes incontournables sur
la voie qui y conduit. S'ils ne font pas consensus, la société
est en travail, soit vers ce consensus, soit vers son éclatement.
Ces objectifs fondamentaux sont à long terme, mais perçus
tout de même comme en voie d'être lentement réalisés.
C'est en fonction de ces objectifs à long terme, qui vont servir
de critères, que les gouvernements qui se succèdent à
la tête de l'État vont établir des objectifs à
court terme, dont on s'attend à ce qu'eux soient atteints. C'est
pour atteindre ces objectifs à court terme, qui correspondent souvent
à des engagements plus ou moins fermes des gouvernants envers leurs
administrés, que de véritables plans doivent être dressés.
En production, tout quidam peut faire des plans et il est souhaitable
que tout entrepreneur établisse les siens. il y a souvent avantage,
au palier de l'exécution, à ce que les exécutants
eux-mêmes les établissent. Au palier des échanges,
si l'on veut que le peuple soit heureux, il est bon que ce soit les «
forces du marché » qui les tracent, pour autant que celles-ci
ne soient pas effrontément manipulées. À celui du
plan global de production de la société, toutefois, c'est
une chasse gardée que l'État normalement se réserve.
L'État ne doit pas déléguer à des entrepreneurs
sa fonction de planification, pour deux raisons.
La première, c'est que la collectivité, incarnée
par l'État, peut seule disposer de l'information la plus complète
et donc décider au mieux des voies qui permettront à la société
d'atteindre ses objectifs de production globaux. Seul l'État peut
disposer de la "meilleure information" pour établir les
liens, quantifier les paramètres et proposer un plan cohérent.
C'est lui qui doit s'en charger. Sa planification peut être directive,
incitative, indicative, normative mais c'est à lui de la faire.
Ce plan dont l'État a la responsabilité ne doit pas être
confondu avec des myriades de règles particulières. Il doit
être la cadre de référence et l 'armature autour de
laquelle les entrepreneurs bâtiront leurs propres plans. La planification
de l'État n'a pas pour rôle d'obliger ou d'interdire quoi
que ce soit, mais d'informer. Elle montre vers quoi la société
a choisi de se diriger et comment les ressources de la collectivité
seront disponibles pour faciliter la marche en direction de ces objectifs,
alors que les gestes posés à l'encontre de ces objectifs
consensuels devront louvoyer et risqueront de se trouver vent debout.
La responsabilité de planification de l'État est une
diffusion aussi complète que possible de toute l'information disponible
et une totale transparence quant aux politiques de l'État et à
ses engagements. Les entrepreneurs doivent décider. Ce sont eux
et non l'État qui doivent prendre les initiatives, parce qu'en leur
donnant l'occasion de les prendre et d'en tirer profit, on s'assure que
tous les efforts seront fait pour optimiser l'efficacité de ce qui
sera fait et enrichir davantage la société. Quand une société
évolue, le contenu du plan et les modalités de sa préparation
peuvent changer, mais le principe de l'apport de l'État à
ce titre ne change pas. Le plan est un service d'information rendu à
tous par l'État et dont tous doivent pouvoir bénéficier
également.
La deuxième raison pour laquelle la planification doit être
l'affaire de l'État, c'est que le recours à l'entrepreneuriat
pour la production n'est efficace qu'en situation de concurrence. Si c'est
une entité entrepreneuriale qui intervient à la planification
globale de la production, toute l'information à laquelle elle accède
lui confère un avantage injustifié face à tous ses
concurrents. Elle est aussi confrontée à la tentation, pour
améliorer encore sa propre position concurrentielle, de ne PAS transmettre
toute l'information à tous, de la transmettre sous une forme qui
en décourage l'utilisation ou même de fausser les renseignements
!
L'État ne se réserve pas la chasse gardée de la
planification pour en exclure le secteur privé et il n'empêche
personne de venir braconner dans le maquis de l'information publique. Il
s'efforce seulement de ratisser le premier, d'en tirer tout ce qui peut
servir et de le distribuer à tous, rendant donc ce braconnage inutile,
sauf a qui aura découvert un nouveau gibier, auquel cas il est raisonnable
que ce pionnier en ait le primeur, mais sans penser à s'en approprier
l'exclusivité permanente.
Pierre JC Allard
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