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L'exclusion et la mort des systèmes
Quand une société a établi un cadre légal
à sa convenance et que s'y déroulent les activités
d'enrichissement qui tirent le meilleur parti des circonstances au profit
de sa majorité effective qu'il s'agisse de cultiver les bords
du Nil ou de piller les tribus environnantes le système mis
en place va favoriser le maintien du statu quo. À la lumière
de ce qui précède, on voit que ce que nous avons appelé
le "système" n'est rien d'autre que l'ensemble des normes
et mécanismes mise en place pour maintenir la suprématie
de l'alliance dominante, son contrôle de la société
et le partage entre ses propres membres des profits et avantages que peut
procurer la société.
Le système ne demande qu'à être éternel,
mais l'égoïsme naturel des sociétaires va veiller à
ce que l'évolution continue. Une évolution qui va tôt
ou tard la conduire à sa perte ou à une profonde métamorphose.
L'alliance dominante qui gère la société, en effet,
tend à optimiser les avantages pour ses membres: elle le fait en
limitant ceux-ci au nombre minimum compatible avec l'atteinte de leurs
objectifs communs. Dès que certains sociétaires ne sont plus
indispensables pour assurer la supériorité effective de l'alliance
sur ses opposants, ces sociétaires superflus sont donc évincés
aussitôt que possible.
Ce processus d'exclusion de la participation à l'alliance dominante
est complété par un autre processus plus subtil, mais qui
mène au même résultat. Si le nombre des participants
requis pour atteindre l'objectif est élevé, il est normal
que certains d'entre eux ne soient pas indispensables à la gestion
interne de l'alliance ; il va donc se constitue aussitôt, au sein
de celle-ci, un "parti" restreint, plus exclusif et discret,
ne regroupant que ceux qui se savent nécessaires à cette
gestion interne et donc au contrôle de l'alliance elle-même.
Ceux-ci retireront normalement de leur appartenance à ce «
parti » au sein de l'alliance de plus grands avantages que les participants
ordinaires.
A l'intérieur de ce parti, s'ils sont encore nombreux, la même
tendance à l'exclusion va se manifester pour que s'y constitue un
"groupe" encore plus restreint, encore plus puissant, dont les
membres jouiront encore plus discrètement d'avantages encore plus
importants. Au sein de ce groupe, des factions chercheront à se
démarquer et à obtenir pour eux seuls encore plus de pouvoir...
et ainsi de suite, palier par palier, jusqu'à un "saint des
saints", un petit club ou toutes les décisions se prennent.
Un petit club de taille familiale, dont les membres ne sont ni nommés
ni élus, mais se reconnaissent mutuellement comme ceux dont le pouvoir
de chacun est suffisant pour que rien ne puisse être fait contre
le gré d'un seul sans que tous en pâtissent. Lorsque ce point
est atteint où tous les participants à ce "club"
sélect sont - et se savent indispensables, on a un système
stable et le processus d'exclusion peut s'arrêter. L'alliance, toutefois,
n'en devient pas statique pour autant
Le système n'est pas au service d'un individu, ni des groupes
et individus qui composent l'alliance dominante. Sa stabilité n'exige
pas que tous ceux qui participent à l'alliance dominante y demeurent,
ni que tous ceux qui n'y sont pas admis au départ en soient à
jamais exclus... Pour qu'ils puissent tirer leur profit des normes et mécanismes
en place, il suffit que le rapport des forces demeure en tout temps favorable
à ceux qui constituent l'alliance, face à ceux qui n'en font
pas partie. Or c'est le soutien à ces normes et mécanismes
qui fait foi de l' appartenance à l'alliance et qui rend celle-ci
dominante, quelle qu'en soit la composition.
Au sein de l'alliance dominante et de chacun des sous-groupes inclus
qui s'y développent, de plus forts peuvent donc sans cesse remplacer
ceux dont le pouvoir s'étiole: les individus changent, l'alliance
se transforme, mais le système perdure. L'alliance dominante - et
tous ceux aux divers paliers d'inclusion dont la coalition de fait constitue
l'alliance dominante - peuvent donc, sans raffiner leur contrôle
de la société ni modifier les conditions d'échange,
se complaire dans un élitisme croissant et optimiser le profit et
les privilèges de leurs membres, simplement par exclusion, en réduisant
leurs effectifs à chaque palier. Ils peuvent le faire tout en utilisant
le système et sans le remettre en cause.
Le système ne risque de s'effondrer que si l'alliance dominante
commet l'erreur d'exclure un de ses éléments indispensable
à sa dominance sur le reste de la société et que cette
erreur n'est pas promptement corrigée. Cette erreur ne mène
pas alors au simple remplacement d'un individu ou d'un groupe par un autre,
selon des règles du jeu qui seraient loyalement respectées.
Si un élément indispensable est exclus, il réagit
en s'attaquant aux règles elles-mêmes qui on permis de l'exclure
et, étant indispensable, il en obtient le changement.
Ce changement crée un déséquilibre qui peut mener
à d'autres exclusions injustifiées, à d'autres modifications
des règles, mettant en péril un système d'autant plus
fragile qu'il aura atteint un plus grand raffinement et fonctionnera donc
avec un minimum de ressources au profit d'alliances réduites à
leurs éléments indispensables.
Si le déséquilibre est trop grand, les forces du changement
pourront en profiter pour triompher de l'inertie inhérente à
la structure en place et le système sera mis à jour. Mort
ou métamorphose, mais ce qui suivra intégrera de nouveaux
principes et de nouvelles technologies qu'on avait voulu occulter, permettant
l'émergence de nouveaux acteurs dans des alliances nouvelles.
La séquence que nous venons de décrire s'applique à
toutes les sociétés naturelles. Chacune a "son"
système, portant sa spécificité propre, laquelle dépend
de l'histoire, de la géographie, du hasard... et surtout des technologies
dont elle dispose.
Pierre JC Allard
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