IndexPoésieProseArticlesArchivesLiens

 

 

 

 

 

 

La femme nouvelle dans la poésie

  Conférence à Dar al-Fann,

le 2 février 1970.  

 

Je me trouve ici ce soir entre trois «spécialistes», un médecin un sociologue et un juriste, pour vous parler Ta femme nouvelle.   

Me voilà donc seul parasite; parent pauvre du savoir. Je n'ai pas de spécialité. De plus, je ne crois être un prototype de la femme «nouvelle», Si par nouvelle on entend celle qui innove, celle qui bouleverse, celle qui révolutionne, ou celle qui existe depuis peu.

 Par contre, si l'attribut nouvelle signifie celle qui succède à tant d'autres de même nature, alors oui je suis une femme nouvelle, avec pourtant une légère nuance,  puisqu'en marge de mon métier de femme je fais de la poésie, ou plutôt c'est en marge de la poésie que je fais mon métier de femme. Je vous parlerai de la seule chose que je connaisse vraiment, que je l'aime vraiment: j'entends de la poésie. 

 Je vous parlerai des relations tantôt intimes, tantôt lointaines, qui ont jalonné l'histoire de la femme et l'histoire de la poésie, autant dire pour moi .

L’histoire tout court. C'est à partir de ces relations, que l'on comprendra le pourquoi de l'idylle que vivent actuellement femmes et poésie. Il n'y a qu'à voir tant au Liban qu'à l'étranger la floraison de «femmes-poètes» qu'ont connue ces dernières années pour se rendre compte qu'il se passe, à ce niveau-là, décidément quelque chose.

 Je vous parlerai de la poésie féminine, qui souvent eut un destin tragique, et de la poésie de femme, cette dernière ayant tous les aspects d'un ouvrage de dames, plus qu'inoffensif, et décidément moins utile que la broderie ou le tricot.

 Je vous parlerai de la femme d'hier et même de celle d'avant-hier, puisque c'est de leurs tribulations que nous sommes nées, et que pour nous comprendre aujourd'hui, il faut les avoir connues. Tout au long de cet exposé il y a quatre points que je vous demande de ne pas perdre de vue:

 

1- Que le bouillon poétique est essentiellement liberté.

2- Qu'une véritable carrière artistique est toujours une aventure dangereuse.

3- Que le phénomène poétique est intimement lié au processus sexuel.

4- Que l'ambiguïté voulue de la poésie, permet à l'artiste de s'exprimer, sans pour cela entrer brutalement en conflit avec les tabous sociaux du moment.    

 

 

Ce dernier point est à mon avis particulièrement important: il éclaire nettement pourquoi la femme au Liban a choisi, comme véhicule de sa pensée la plus intime, l'écriture poétique. Ne nous leurrons pas, les mœurs sociales libanaises sont peut-être pourries, il n'en demeure pas moins qu'il est certains sujets qu'un écrivain (à plus forte raison Si cet écrivain est une femme) ne peut directement aborder, sans s'exposer à la vindicte publique des représailles tant physiques que morales.

 C'est donc plus particulièrement à travers la poésie que je vais, ce soir, retrouver avec vous la femme actuelle. Au départ, mon sujet devait traiter de

2 femme nouvelle dans le cadre de l'art en général; vous ne m'en voudrez pas de donner à la poésie la part du lion, elle seule m'est véritablement proche, au sein de ce vaste univers qu'est l'art.

 Il y a peu de femmes dans l'histoire des arts. Il y a peu de femmes dans les anthologies poétiques. C'est un fait. Allons-nous affirmer que seul l'homme possède le privilège de créer, en libérant les mots, cette vision magique de l'univers que l'on nomme « poésie» ? Doit-on voir dans le nombre restreint de femmes-poètes, une espèce de vice mental, d'incompatibilité psychique qui fermerait aux femmes le véritable domaine de l'art? 

Il semble que pour répondre effectivement au problème de savoir si oui ou non face à la poésie la femme occupe une situation de nette infériorité, il serait logique de se référer à une définition de la poésie. Or la poésie est réfractaire à toute définition; elle appartient au domaine de l'impalpable qui ne serait être enfermé dans un théorème.

 Sur quelle constante allons-nous dés lors nous  baser pour analyser les raisons de la supériorité numérique des poètes masculins? Je dis bien supériorité numérique, et non pas supériorité tout court, ce qui donnerait à penser supériorité dans l'essence de l’œuvre. Pour moi la poésie n'a pas de sexe, elle n'a que des qualités... ou des défauts. Il y a la bonne poésie et  l'autre.

 Si donc toute définition de la poésie est approximative ce n'est pas la nature même de la poésie qui va servir de point de départ, mais le milieu dans lequel va naître et prospérer la poésie. Faire de la poésie c’est se libérer de toute contrainte; la grande poésie est un dépassement dans la sincérité; la poésie comme la vie se révolte constamment contre ce qu'elle fut.    

 

 

 Extrait de "la femme nouvelle, dans la poésie" in

 La prose : Ouvres complètes, éd. Dar An-nahar, 

 Beyrouth, 1986, p. 19-21.  

 

http://www.chez.com/francoisxavier/articles/index.html
http://www.chez.com/francoisxavier/articles/tueni.html

 

Ses tableaux

        

Copyright © 2002 La Chair des mots Tous droits réservés. Dernière modification le : jeudi 17 août 2006.