Bonjour à tous ou plutôt bonsoir car ici passée la prière de 14 heures c'est le soir.
Je crois que ça fait un petit moment que je n'ai pas écrit...désolée pour ceux qui attendent ces quelques lignes avec impatience.
Il faut dire que j'ai été bien occupée, le site de nutrition ambulatoire que j'ai ouvert il y a maintenant 7 semaines est devenu le plus important de la mission! Ainsi mon équipe et moi-même acueillons plus de 700 enfants malnutris sévères chaque semaine. Les gros soucis d'organisation, de fonctionnement, de matériel sont à peu près résolus; l'équipe est maintenant bien rôdée à la charge de travail, même si l'on rentre encore assez tard du site certains jours. Cette semaine j'ai embauché un travailleur supplémentaire pour soulager un peu l'équipe: c'est un emploi de manoeuvre qui consiste à aider à l'installation du matériel et au rangement ainsi qu'à distribuer les 14 sachets d'aliments thérapeutiques que l'on donne à chaque enfant. Compétences requises: parler français et savoir compter; contrat de travail: emploi de journalier (le plus précaire qu'il soit).Rien de très allechant, quoi. Au total 28 candidatures reçues: enseignants, policier en retraite, licence d'arabe, maitrise de socio,infirmier, aide soignants, diplomé en gestion et toute une floppée de candidatures sur feuille de cahier à carreaux: "j'ai l'honneur de solliciter votre haute bienveillance l'octroi d'un emploi blablabla, je suis un ancien élève de la classe de sixieme du college de..." Et entre cette classe de 6eme où tu avais 13-14ans et maintenant où tu en as plus de 20 qu'as tu fais? Petits boulots dans les commerces locaux, travaux des champs, emploi dans les rares usines de la région? Non, rien de tout ça, juste attendre que le temps passe sous les arbres avec les autres hommes du village. Et de quoi vis-tu alors? Je vis chez mes parents..La situation de l'emploi est assez catastrophique...
Le choix a été particulèrement difficile pour moi.. Le candidat bienheureux est venu me voir aussitôt l'annonce des résultats affichée: il pleurait de joie et s'est repandu en remerciements...
La plus grosse difficulté que je rencontre maintenant est d'ordre médical. Le médecin dont je dépends n'est présent qu'1 fois par semaine sur le site. Les autres jours toutes les decisions de diagnostic, de traitement, de mutation vers l'hopital de nutrition doivent etre prises par le superviseur: moi!
C'est vraiment tres compliqué car ce rôle dépasse largement mes connaissances et mes compétences. Je suis très loin de la petite infirmière executante des prescriptions parfois idiotes des médecins. Mais finalement ça avait du bon de ne pas avoir cette responsabilité là.
Au départ, les infirmiers nigériens m'impressionnaient beaucoup, leur rôle consiste à examiner l'enfant de 'la tête aux pieds', auscultations cardiaque et pulmonaire comprises, afin de poser un événtuel diagnostic et prescire le traitement adéquat. J'étais sensée les encadrer et j'en savais 2 fois moins qu'eux! Finalement avec un peu de recul je relativise beaucoup, ils appliquent essentiellement des recettes de cuisine sans les comprendre, la plupart des ausculations sont de tres mauvaise qualité, ils confondent bruits transmis (un rhume) avec des crépitants ou des râles (grosse infection pulmonaire), ne savent que les antibio ont des spectres d'action (et non un antibio pour les infections cutanées ne sera pas efficace pour une infection urinaire), confondent un bouchon de cerumen avec une otite, ne voient les signes de detresse respi (tirage, battements des ailes du nez). Bref, ils jouent un peu au docteur, sans trop se remettre en question. Ici, l'important n'est pas de poser le bon diagnostic (de toute façon les moyens sont très limités: pas d'imagerie, pas de biologie) mais de donner le traitement qui va probablement marcher...Alors quand on ne sait pas on en met plusieurs comme ça il y en aura bien un qui va fonctionner.
Et s'ils se sont trompés ou que les moyens dont on dispose ne sont pas suffisants et que l'enfant décède (ce qui arrive), pas de remise en question, peu d'émotion, tres peu d'empathie pour la maman; la mort d'un enfant fait vraiment partie des evenements de la vie ici. Certaines mamans refusent d'hospitaliser leur enfant pourtant dans un état critique car c'est la période des semences et c'est plus important...Difficile pour nous les expats d'une société ou l'enfant est roi de comprendre cela.
Voilà, j'arrête de parler boulot..
Le vendredi, je ne travaille pas sur le site, je suis censée remplir tout un tas de paperasses ennuyeuses. Je m'organise pour le faire en soirée ou le week-end et je profite de cette journée pour découvrir les autres programmes de la mission MSF. La semaine dernière je suis partie avec une équipe du projet distribution. ( Objectif: prevention de la malnutrition dans un district du Niger, action: distribution à tous les enfants de 6 mois à 5 ans d'aliments riches en nutiments pendant plusieurs mois). Le départ est en fin de journée, passage au marché pour s'acheter de quoi se faire un diner. Puis longue route de brousse bien cabossée, arrivée dans un petit village appelé Tabouka, euphorie de la population et surtout des enfants..une blanche accompagnait l'équipe ce mois-ci: Nassara, nassara!!Puis avec l'équipe, installation du site de distribution, preparation de la longue file d'attente ( avec de nombreux méandres, à la japonnaise), recrutement des hommes du village pour assurer le service d'ordre (sinon c'est l'émeute), salutations au chef de village et 2 heures de cuisine pour assurer un repas digne de ce nom... Longues discussions à la veillée: le Niger, la saison des pluies, les ethnies, la famille; puis dodo sous les étoiles dans le silence...
A 2 heures les hommes réveillent les femmes, il va pleuvoir!! Pourtant le ciel est encore étoilé, le vent ne s'est pas levé...le temps de prendre ma natte et de l'installer à l'abri dans la case de santé, il tombait des cordes!!! A 5 heures un brouhaha se rapproche et s'amplifie: les mamans sont là, il faut commencer à distribuer. 800 mamans à servir, dans le calme, vérifier qu'il n'y a pas trop de tricheuses, s'assurer que l'état nutritionnel des enfants est correct..Vers 10 heures c'est terminé, il ne reste plus que les chefs des villages alentours qui essayent d'obtenir un peu plus que des aliments pour les enfants...ils se partagent les cartons vides et sont déjà contents! On remballe le matos, au revoir, au revoir et la prochaine fois venez avec quelque chose de plus gros!
Le chemin du retour est moins évident, avec la pluie la piste est difficilement praticable, à mi chemin on est confronté au gourbi (zone marecageuse qui se forme près les pluies) qui nous oblige à faire demi-tour et à emprunter une autre piste beaucoup plus longue...
Ce vendredi, c'est la recherche d'abandon que j'ai decouvert: un infirmier recherche la trace des enfants qui s'abstentent de notre programme. Là encore, longue journée épuisante par la piste défoncée au milieu des champs de mil.. arrivée dans des hameaux, nuée d'enfants crasseux, morveux autour de moi, entrée dans les concessions rustiques avec ces jolis greniers à céréales en terre séchée et toit de paille et tentative de trouver une explication à ces absences, d'expliquer l' enjeu de la prise en charge, de trouver des solutions aux problemes (en effet 5 heures de marche aller pour se rendre sur le site quand la maman est enceinte de 6 mois c'est un probleme); encore une journée très riche!
Je crois que ce texte s'adresse un peu trop au monde de la santé...Désolée. Mais voilà à quoi j'occupe mon temps...
La prochaine fois je serai plus fédératrice: la gastronomie nigérienne...
A bientôt