Dans les semaines a venir, je m'en vais vous conter les details passionnants d'une journee de travail dans une grande entreprise japonnaise. Koyo Seiko, entreprise pour le moins concervatrice, est au second rang mondial des constructeurs de systeme de direction (conduite assistee). Occupe le 5ieme rang des producteurs de roulement a billes et autres jouets pour teenager. Voila, les presentations etant faite, je vous invite a vous plonger dans cet essai passionnant, j'en suis sur.

<< Un Jour Comme Un Autre A Koyo Seiko >>

Il est minuit, j'eteins ma stereo, je coupe l'air conditionne et la lumiere pour me poser dans mon lit grincant. A quatre heure du matin, je suis reveille par un couinnement de mon portable : Michael m'a envoye un e-mail. Merci Kiki ! Apres avoir lu l'heureux message, je me dis doucement dans ma jolie tete : "MAIS BORDEL DE MERDE, C'QUI FAIT CHAUD DANS C'PAYS !". Je jette un coup d'oeil sur mon CASIO PQ-50, super reveil avec date et thermometre integres. SURPRISE ! A quatre heure du matin, il fait 30 degres ! Le "bordel de merde" en vallait le coup. Je fais un bon, sort de mon lit et plonge sur l'interupteur de l'air con. Dans l'effort, j'avais deja perdu 2 litres de transpiration. Bref, je me rendors. A 6 heure, mon PQ-50 me rappele qu’il est temps de me reveiller : une nouvelle journee commence. Evidemment il fait grand beau. Etant oriente est, le soleil levant se dresse face a ma fenetre : bonjour le sauna, merci l’air con.

Je me leve, m’habille et muni de ma petite bassine chargees de mes cosmetiques, je m’en vais a la cantine via un pipi reparateur aux gogos douteux. Petit detail, la bassine ressemble a celle que l’on traine depuis des annees qui est dans la buanderie : 30 cm de diametre pour 10 cm de hauteur, de couleur verte. Tous les japonnais en possedent une. On y met son savon, shampoing, dentifrice et autres solution hygieniques.

Arrive a la cantine, je me dirige directement vers le tableau ou sont disposes les cartes repas. Une pour chacun. A chaque repas pris, on a droit a un tampon et a la fin du mois passage a la caisse. Enfin, en tout cas pour ceux qui paient. Pour moi c’est gratos. Je prend donc ma petite carte et la depose dans la boite du cuisto qui me reveille une seconde fois avec un "OHAYO GOZAIMASU" (=bonjour) soutenu. Je lui repond : "Ouiap, c’est ca macaque, pete moi les oreilles ! Qu’est-ce que tu nous as prepare comme came ce matin ?". Pas le temps de finir ma phrase que mes yeux se posent sur la chose en question. Surprise ! Des oeufs brouilles, du riz et de la soupe misso. Precision : dans la cantine lorsque j’emploi le mot "surprise" c’est que j’ai pas le choix. Soit, je fais le naif et m’eberlue chaque matin devant la meme fiantre ou je pete cette putain de cantine pour ouvrir un resto sympa. Je pourrais l’appeler Chez Gege ou Chez Bebert et il n’y aurait que de la bonne bouffe.

Enfin, apres avoir fini d’avaler mon petit dejeuner, je me dirige vers la salle de bain geante, bain publique ou, en japonnais, sento. Je me desac dans le vestiaire pour m’etaler au grand jour. A ce moment, je me dois de remercier le cuisto et son talent car sa bouffe me donne des baisses de tension qui relachent mes rigidites matinales. C’est donc tout nu et avec comme seul refuge ma bassine que je penetre, par une porte coulissante, dans le salon de lavage. La premiere chose que l’on remarque en entrant c’est le grand bain de 6x3 metres bien chaud, trop pour l’ete mais sans aucun doute bien relaxant. Le long de deux murs, il y a, alignes, les douches de style japonnais. Les robinets sont a la hauteur du genoux et en dessus il y a un miroir. Au Japon, on prend sa douche assis sur un petit tabouret en plastique face au mur, au robinet et au miroir. Je me rince, me brosse les dents, me rase et me lave. Le probleme apparait a tout esprit vif de savoir comment peut-on se laver la zone obscure de notre corps ? Le movement est delicat mais avec un peu d’entrainement on y parvient. Il suffit par un leger deanchement de decaler son poid sur une seule fesse pour atteindre les parties desirees. On prendra garde auparavant de ne point se savonner la fesse en question sous risque, une fois sous la charge corporelle, de glisser pour se retrouver a terre. Enfin je sort, me seche et retourne dans ma chambre ou, je le repete, il fait bien frais grace a l’air con. La, je m’habille et fais les derniers preparatifs pour ma journee de travail. Mon Koyo bus n’attend pas. A 7 heure tapanate c’est GAZ ! Alors a moins cinq, j’eteind tout dans ma chambre et me rend a mon casier a chaussure ou je depose mes pantoufles pour enfiler mes godasses et penetrer dans le bus qui fait face a la porte sans avoir oublie de deposer ma cle dans le casier du portier.

Dans le bus, nul besoin de jetter un coup d’oeil, l’odora suffit a trahir l’anciennete du vehicule avec ses banquettes en simili craquele et ses rideaux en lambeaux. Pour le chauffeur, il en est de meme. Inutile de jetter un coup d’oeil, bien au contraire il faut les fermer et se laisser guider. C’est comme ca qu’un jour, perdu dans mon subconscient, a la recherche d’emotions que peut produire un voyage de 5 minutes en bus entre le dortoir et la gare que j’ai cru etre a nouveau perdu sur une piste defonsee de Madagascar tant les secousses etaient violentes. A l’image du bus, les capacites du chauffeur a conduire etaient perimees. Le pauvre homme, dont la fonction professionnelle est de conduire des employes sur un chemin long d’un quart d’heure, n’a pas encore compris, apres 30 annees d’experience, que la pedale de l’accelerateur est un organe analogique. Alors forcement, en sortant du bus a la limite d’avoir rendu mon petit dejeuner, je lui jette un regard decide et froid lui faisant comprendre mon mecontentement.

Mes instincts bestiaux ravales, je me dirige vers la gare ou mon train m’attend. Rien de bien excitant, je valide mon ticket, entre dans le train, matte s’il y a une jolie fille puis me plonge dans mon bouquin : "L’insoutenable legerete de l’etre". Releve qu’au Japon, les entreprises paient les trajets pour se rendre sur la place de travail. J’ai ainsi recu un ticket valable 6 mois dont la valeur s’eleve a plus de CHF 1100.-. Avant d’arriver a la gare de Yagi, lieu ou se termine mon trajet ferroviaire, j’avais encore du changer de train histoire qu’aucun trajet ne me laisse asse de temps pour faire un petit somme reparateur.

A Yagi c’est un autre Koyo bus qui m’attent, un bus tout aussi vieux et craquele que le precedent. Il m’emmene, mes collegues et moi, directement a l’usine Koyo de Nara. Mon voyage porte a porte aura dure 45 minutes. Me voici arrive dans le royaume Koyo. L’usine de Nara produit des systemes de direction pour des construsteurs automobiles tels que Toyota ou Mitsubishi. Il s’agit donc de production lourde. Me voici plonge dans le coeur meme de la face cachee d’un des produits les plus importants de notre confort materiel : l’automobile. Les chaines de productions sont immenses avec des centaines de fourmis grouillants dans tous les recoins. Les salles sont gigantesques et remplies de machines outils. Usees comme elles le sont, elles doivent bien dates du debut des annees 80. L’atmosphere est sombre, lugubre et pesante. Le bruit y est incessant et les odeurs fortes. Triste est mon sentiment lorsque chaque matin je fais face a ce paysage. Je suis emu, je cherche a comprendre : comment accepter tous ces gens, semblables a moi, qui travaillent a la mine alors qu’il n’y a rien a creuser. Bien au contraire, ils s’y sont installes dans leur mine; a l’entree ce sont les matieres premieres qui arrivent et, a la sortie, des camions infatigables viennent chercher les nouveaux objets. Heureusement et subitement, sur la musique de "La lettre a Elise" qui accompagne un petit robot ravitailleur en matiere premiere, je sort de mon delir d’incomprehension. Je devisage ce nouvel inconnu : un chariot au profil de zebre muni d’un moteur electrique et de deux capteurs optiques pour suivre une ligne tracee sur le sol reliant les differents postes de travail. Je ne peux m’empecher d’eclater de rire et me rappeler que je suis bien au Japon ou le kitsh n’a pas de limite au point de plaquer des profils d’animaux de la savanne sur des chariots robotises jouant un air classique pour avertir la migration de l’animal. La, je me dois de rajouter une coche dans la liste des paradoxes nipons modialement connus mais jamais compris. Dans un lieu aussi sombre, triste, bruyant et puant; ou l’ingeniosite de quelques hommes s’est traduite par la repetition sans fin de mouvements simples, stupides et chronometres, effectues par leurs confreres d’un rang sociale moins eleve, on a pu mele a une machine encore plus bete, un profil d’animal sauvage, image de force, d’agilite et de liberte. Et ce tout, sur un fond sonore de Bethoven, artiste de genie.

Bref, tournons la pages des questions existentielles sans reponses pour nous plonger dans un paradoxe. En poursuivant mon chemin, me voici faisant la queue pour gravir les marches de l’escalier raide, trop raide pour une heure aussi matinale, menant au vestiaire. Non pas semblable au paradoxe de l’alpiniste qui gravi une montagne pendant des heures pour n’avoir qu’une jouissance visuelle ephemere une fois son but atteint car une fois mon escalier gravi, mon panorama ne sera que feraille grisatre des casiers. Non! Je pense plutot au vrai paradoxe de l’alpiniste qui joui pleinement de son ascension, de l’effort soutenu a fournir sans reellement porter d’importance au resultat une fois a l’apogee de sa course. La jouissance ressentie s’amplifie avec la complexite de l’ascension, de la nature environnante, de la meteo et j’en passe. Dans le cas de l’ascension de mes escaliers raides et etroits, mes transports sensoriels ne sont guides que par la personne qui me precede. Alors forcement, lorsqu’une OL (Office Laidy) me devance, que mon regard est ennivre par le roulis delicat de ses anches, que l’odeur de son parfum l’emporte sur celle de l’huile de decoupe alors je me sent gravir le Kilimanjaro avec une jouissance sans limite.

Arrive en haut, desaoule, je penetre dans le vestiaire au mille casier gris : un labirynthe de ferraille. La piece est grande, monotone et sans caractere comme pour marquer qu’en sortant d’ici je ferai partie du groupe des milles personnes qui possedent les mille casiers unis par mille memes uniformes beiges avec, inscrit sur la poitrine en bleu, le nom Koyo. En ressortant de la, je serai a mon tour, en apparence, monotone et sans caractere. Que vous soyez nouveau ou ayez 15 annees d’anciennetes, que vous soyez mecanicien dans la chaine de production ou manager au service des ventes, tous travaillent dans la meme equipe et tous portent les memes maillots. Le seul signe distinctif est le badge que l’on porte sur la poitrine avec une photo et le nom mais pas de titre comme sur les cartes de visite japonnaises. A moins d’avoir une vingtaine d’annees d’experiences ou etre docteur, les meshis japonnaises ne mentionnent pas le titre de son porteur. Une fois de plus, l’anti-individualisme me frappe, la personne ne compte pas ou peut, mais le groupe auquelle elle appartient detient toute l’importance. Plus encore dans un bureau de recherche ou l’ingeniosite, la personnalite et la diversite devraient etre motivees, l’environnement visuel de travail est normalise, absence de fantaisie, absence de caractere.

C’est en portant les couleurs de mon equipe que je penetre dans l’arene ou je jouerai toute la journee. En y entrant, passage oblige au vestiaire a chaussure ou j’echange mes godasses a coquille contre des pantoufles. Il me faut affronter encore deux etages par des escaliers, sans jouissance en general, pour arriver sur le terrain de jeux. Je glisse ma carte magnetique dans la serrure electronique pour enfin arriver dans le bureau de recherche et developement. La salle est immense comme si elle avait ete concue ainsi pour mieux laisser planer les idees des ingenieurs qui l’occupent. Une nouvelle chaine de production, la production des idees. La salle est divisee selon les projets en cours. Pour chaque projet sa ligne de production. Il doit bien y en avoir une dixaine, moi je suis dans la premiere celle pour les produits automobiles derives. Ces chaines sont des arrangements de deux bureaux places face a face auxquels on en aligne deux autres et ainsi de suite jusqu’a en faire une ligne qui occupe toute la largeur de la piece. A un bout, il y en a un dernier bureau place perpendiculairement avec vue sur la ligne. Il s’agit du bureau du chef de groupe. Les permieres places dans la ligne face a lui sont resevees aux managers et assistants managers. Ensuite il y a le reste, evidemment assis par ordre de grade et d’anciennete. Le bureau est physiquement hierarchise comme sur une place d’appelle militaire. L’esprit vif aura directement deduit ma place, je suis donc bien au bout de la ligne et a l’oppose du chef de groupe. Malgre cette place apparemment peu valorisante, a chacun ses reperes, nous avons tous le meme bureau qui doit faire a peine plus d’un metre carre de surface avec un raque a tiroir. L’equipement de base est complete par un ordinateur portable et une chaise. Quelques elements de cet equipement se voient changes lorsque l’on atteint le poste de manager, note qu’il faut bien quinze annees d’anciennete pour obtenir ce poste. Ces personnes voient leur condition materiel dopee par une nouvelle chaise avec appuie coude, un nouveau porte badge sous forme de colier, ce qui fait bien plus distingue, ainsi qu’un double casier qu’une OL viendra quotidiennement remplir ou vider. Cette simplicite materiel laisse n’importe quel occidental avec un sentiment precarite et de manque de confort. A force d’y penser, je pense plutot que ca fait ravaler sa salive au apparence trompeuse et ferme beaucoup de grandes gueules qui empestent trop sous nos latitudes.

Je prend donc place a mon bureau et a peine le temps d’enclencher mon ordinateur qu’une nouvelle musette m’irrite les sens auditifs : l’hymne de Koyo. Chaque matin avant 8:00, j’ai droit a cette chanson paillarde vieille sans doute de 80 ans, car cette annee on les fetes. Elle debute par ces paroles :

" Le vent souffle sur l’ocean et porte l’ecume du savoir jusqu’aux portes de Koyoooooooooo...".

Le morale des troupes remontes, il ne reste plus que la legendaire gymnastique matinale avec une musique tout aussi legendaire du moins au Japon. Et vas-y que je me dandine a droite et puis a gauche, en bas et en haut. Il faut voir l’entrain general, la gymnastique du troisieme age.

Voila les formalites remplies, je peux enfin commencer mon travail. Alors la, reduisons au silence les prejuges sans fondement. Non le japonnais ne travaille pas comme un fou, pas plus que toi ou moi. Non, iy a pas meningite. Le travailleur acharne legendaire que l’on pourrait comparer a notre chevalier masque n’est qu’un hero ideal sur lequel la schematique nippone est a son apogee. Apres le lavage de cerveau des annees d’ecole obligatoires, apres la liberte qu’offre les annees d’universite, le japonnais se soumet au travail sans broncher, sans ne rien dire, riant de lui-meme de temps-en-temps durant des heures proches de l’esclavage. La liberte de l’individu et l’epanouissement personnel sont ecrases sous le point d’une societe schematique sans concideration pour l’individu en tant qu’unite respectable. Je m’eloigne de ma trame, la confusion est total dans mon esprit simple ou toutes ces differences m’oppressent. Je peux donc travailler a ma guise, je ne ressend aucune pression exterieur, j’ai une position privilegie dans une compagnie conservative. Heureusement, il y a mon chef qui est d’un humanisme remarquable. Pour la premiere fois je rencontre un chef qui estime chaque individu dans son groupe. Constamment dans le soucis qu’une des personnes de son equipe se sentent mal, s’ennuient ou aient un probleme, il fait des tournees quotidiennes parmis nous pour nous demander sans arriere pensees aucunes si tout va bien, ou on en est, le tout toujours servi avec le gag du jour qui brise les tensions hierarchiques. Je ne puis que saluer cet homme que je prend comme exemple dans sa tache. Merci a toi mon chef. Ahhh.

Ding dong, ding dong, la cloche sonne comme a l’ecole, il est midi l’heure du repas. Nouveau schema, nouvelle uniformite de groupe : on a coupe l’electricite dans l’usine a idee. Dans un bruit sec et ponctuelle, comme lors d’un mouvement militaire : le posage du stylo. On se leve et on part. En route pour la cafeteria de l’usine ou mes papilles gustatives seront a nouveau solicitees par l’imagination sans limite du cuisinnier.

Le temps de descendre au rez, enlever mes pantoufles, enfiler mes chaussures et traverser le site de l’usine pour enfin arriver dans une nouvelle chaine de production, celle de la bouffe de midi. Bousculade et confusion regnent dans le petit escalier en entenoir y menant. La queue est longue mais l’organisation bonne. Le japonnais moyen mettra tout au plus 15 minutes pour quitter son bureau, se rendre au refectoire et gober sa tambouille. En faisant la queue, j’ai une vue panoramique sur le champ de bataille. En moins de dix minutes les munitions seront epuisees et dix minutes plus tard le champ de bataille sera desert, pas de victime que des douilles en plastique qui chaque jour s’impreignent plus des sauces soja, huiles et autres armes chimiques. Inutile de vous decrire l’etat des gobelets en plastique laves a la machine, sans frotter. Les interesses munis de leur ongle le mieux aiguises gratteront l’interieur et analyseront le coulis visqueux qui aura envhi l’interface onglo-cutane de leur doigt cheri.

Dans le self service, je m’equipe de mon plateau, de mon gobelet et des baguettes jettables en bois. Voici le grand debalage, j’ai droit, sous mes yeux, a un resume de tout ce que l’imagination professionnelle du chef peut generer. Comme pour le petit dejeuner l’effet de surprise est quotidien : fritture de boeuf, de poulet, de porc ou de poisson. Ces mets sont toujours, rigueur oblige, accompagnes de chou cru hache et d’une salade de pates a la mayonaise (3 pates). Au bout du premier ravitaillement arrive un moment de forte emotion, le face a face avec le chef (pour la profession mais je paierai cher pour voir ces diplomes) ou garcon boucher (pour son physique). Tout contact visuel avec les yeux de cet automate entrainera une punition terrible : tes oreilles ne seront plus. C’est du moins ce qui figure dans les ecritures du refectoire. En effet, le contact visuel avec cette machine declenche les foudres de l’enfer, une pluie de remerciements et un hurlement de congratulations pour venir nous debarasser une fois de plus de l’avoine avarie que l’on vous sert. Je ne peux m’empecher de temps a autres le desir d’etre remercier pour le sacrifice corporelle que je fait a Koyo. Je le fixe. Son deguisement est splendide comme ceux de son equipe. Le cuisinnier et le chirurgien sont unis par une couleur : le blanc, une habilite particuliere a la charcuterie et une certaine hygiene. Le raisonnement est simple, dans une usine de production just-in-time pour l’industrie automobile ou tous les employes se regalent a la meme assiette, un manque a l’hygiene traduit par une intoxication alimentaire serait une calamite economique. M. Boucher a donc un penchant chirurgien avec sa combinaison blanche, ses bottes en caoutchouc, son bonet et son masque anti-projection de dejections bucales infectees.

Je complete mon plateau avec du riz et de la soupe miso. Suite au repas, il y a le passage au poste de payage avec le plateau. Une petite femme compressee dans sa combinaison hygienique encaisse les coupons repas qui seront ensuite automatiquement deduits de la paie. L’addition est simple et independante du menu, la valeur ne depend que de la forme de l’assiette comme rappel post-sustentatoire que la nourriture choisie n’a point de valeur. Relent. La derniere etape de ce parcours du combatant consiste a se debarasser de toute cette vaisselle en plastique et en bois. On commence par le bois en jettant les baguettes dans une poubelle. Je ne peux m’empecher a chaque fois que je contemple ce cimetiere de voir tous ces arbres abattus, ces forets vierges decimees et dire que le Japon traditionnel ne parle que d’harmonie avec la nature. C’est grave, tout le monde s’en fout mais jusqu’a quand ? Ensuite vient le tour des verres que l’on separe de la vaisselle grasse puis vient le reste que l’on depose dans une grande bassine. De l’autre cote, il y a deux ou trois cosmonautes qui, armes de rateaux, brassent et ramenent les ecuelles jusqu’a un petit tapis roulant qui les emmenera jusqu’aux machines a rincer car je ne pense pas qu’il puisse s’agir d’autre chose que de rincage.

Le repas est termine, je quitte le refectoire avec pour seuls souvenirs un malaise gastrique et une halene douteuse. En traversant le site, j’en profite pour me degourdire les jambes et pour prendre un bol d’air frais. Arrive dans ma caverne, sombre car les lumieres sont eteintes pendant la pause, les hommes dorment. Epuises par un train-train qui ne laisse que peut de place au recuillement sur soi-meme, sur une vie rythmee par les longues heures passees au travail. Ce tragique constat met en lumiere la plus grande pression que rencontre le japonnais durant sa vie : une carriere professionnelle basee sur un curriculum un employeur pour la vie. Le japonnais apparemment sous-forme entre generalement dans une grande entreprise a 25 ans. En quelques mois, l’esprit vif de ses jeunes gens analysent le systeme auquel ils viennent de se joindre. Ils decelent les rouages viscieux de la hierarchie. Imagine a 25 ans avec la verve d’un etalon, un jeune homme voit son avenir tout trace. Pas le moindre imprevu, dans 6 ans je deviendrai assistant-manager, dans 15 ans manager, etc. N’importe qui face a une telle situation se verrait oblige de se plier aux regles du jeu qui consistent a se faire apprecier par son entourage et principalement par ses superieurs. Il n’y a pas d’autre echapatoir. Lorsque je disais que le travail dur n’est juge que sur les heures de presence, comment est-il possible de rever ou d’avoir d’autres ambitions que celles professionnelles ? Avec de tel horraire n’importe quel homme serait epuise. Je n’ai pas encore parle des devoirs extra scolaire ou le salarie est invite a feter regulierement le moindre deplacement de personnel d’un groupe a un autre. Tout cela use des gens qui se trouvent tout a coup demunis lorsque le week-end arrive. Que faire ? Que faire lorsque je ne suis plus assiste ? Ils sont les victimes d’un systeme, d’un systeme qu’ils ont cree. Qu’importe, je ne vais pas porter ce fardeau plus longtemps et revenir a mon sujet. Je disais, arrive dans le bureau, ne voir que des hommes effaces. Au meme moment, non loin de la, dans une salle de reunion annexe, des rires francs me redonnent espoir. Y aurait-il un au-dela du grand bureau ? Oui, le sexe oppose et delaisse de charges professionnelles s’epanoui pendant l’heure de pause. Ces jeunes femmes, entres-elles, se lachent. L’absence de perspectives professionnelle, l’absence de hierarchie font qu’elles n’ont pas le fardeau du contrat a vie. Elles sont libres et leur avenir n’est pas trace d’avance. Grossierement de 25 a 30 ans, elles travaillent pour subvenir a leur besoin. Ensuite, il y aura le mariage suivi des enfants. L’envie ou le besoin feront qu’elles reprendront un emploi plus tard.

A mesure que j’ecris ce texte, je realise m’etre embourbe dans une certaine schematique qui risquerait d’etre mal interpretee par un esprit nombriliste. Dans ce texte l’auteur ne peut que caricaturiser des situations auxquels il fait face, les details sur les comportements individuels n’ont pas leurs places ici. L’objet de ce texte etant de decrire simplement quelques aspects de la vie au Japon tout en divertissant le lecteur. Alors celui qui, a la lecture de ces aneguedotes, se sent conforte dans ses prejuges sur le Japon sans faire son propre examen en parallele, confirmera la betise trop souvent observee de systematiquement denigrer toutes differences culturelles. A l’examen, ces differences ne sont pas si grandes. Meme si quelquefois, la faiblesse de votre serviteur emporte sa plume dans les bassesses de la denigration, il n’en est pas moins qu’un souvenir d’intensite et de fascination unis tous les occidentaux ayant vecu au Japon. Une audition avertie, je reprendrais mon recit la semaine prochaine...

A une heure, la cloche s’excite a nouveau et la lumiere reapparait redonnant des couleurs aux ternes nuances de gris qui m’avaient pousse dans les simples caracatures de la femme et de l’homme japonnais. Mes collegues se levent. Mais bien sur que je suis bete ! Aujourd’hui c’est la yoshi party. La yoshi party ou sensibilite a la securite me rappelle trop ces pseudo theories que tout suisse apte a subit durant ses longs mois passe en vert. Nous nous rendons tout vetu de nos couleurs au laboratoire. Tel le generique de Chips, je vois la camera passer sur chaque partie d’importance de notre uniforme. On se met en cercle puis deux a deux face a face et hop, gros plan sur la casquette, YOSHI ! sur le badge d’identite, YOSHI ! sur la jackette, YOSHI ! sur les chaussures, YOSHI ! Tous ces OK en japonnais comme verification que nous portons bien l’uniforme. Ensuite, le designe de la semaine nous emmene vers une manip en cours ou nous montre une photo, base sur laquelle il faut porter un jugement critique sur la securite de l’utilisateur. Volontairement, deux voire trois personnes donnent un jugement aussi subtil que la question. Eclat de rire. Le responsable decide ensuite du jugement qu’il estime le meilleur et le reformule d’une maniere savante. L’assemblee le suit en repetant une fois la formule magique. Ensuite, notre sens de l’analyse est a nouveau sollicite. Quelles sont les remedes a cette defaillances ? Meme procede, chaqu’un emet son idee, le responsable tranche et nous voici repetant ce coup-ci trois fois la bonne chose a faire. On fini ce rituel comnme on l’avait commence en cercle. Cette fois chacun portera son bras gauche tendu au centre du cercle, le poing ferme avec le pousse tendu. L’index de la main droite est place sur le dessus du poing ferme et en coeur nous disons : "Plus de danger YOSHI !". Apres cette remise en confiance, la corvee balais. Il faut nettoyer le laboratoire : coups de balais et poubelles videes, le travail est fini. Mon obligation hebdomadaire terminee, je reviens au bureau ou je reprends mon travail entre livres et ordinateurs. Espace limite, evasion total. Mon travail virtuel cesera sur les coups de 17:15, heure a laquelle j’irai presenter mes excuses et regrets les plus plats a mon chef pour quitter mon poste avant lui (je l’ai fait deux fois pour rigoler, il a rigole plus encore ; ne formalise pas il s’agit simplement d’une formule de politesse qui n’existe pas chez nous). J’eteins mon ordinateur et quitte ce monde des idees. Rechangement de chaussures, re-escalade du Kilimanjaro forcement a une telle heure seules les OL quittent le lieu de travail. Dans le labyrinte gris des casiers des hommes se changent pour revetir les couleurs de Koyo et prendre le relais a la production. L’usine tourne en 2x8. Encore une petite pointe dans ma conscience, des hommes passent la nuit dans cet univers lugubre et puant. Je quitte l’usine avec mes couleurs, epuise d’une longue journee de labeur. Je me dirige vers le bus qui m’emenera a la gare de Yagi ou je serai enfin relache dans le monde libre. Dans le bus, je m’appercois qu’il n’y a plus de banquette libre alors je suis comme a l’entree de n’importe quel transport publique, confronte au probleme de savoir a cote de qui je prendrai place. Je scrute l’interieur du vehicule avec mon radar, detecteur de charme exotique en fonction, et c’est la que j’appercoi, toute menue et toute timide, l’OL de mon groupe. Avec un arriere gout de sadisme, je prend un malin plaisir a prendre place a ses cotes. Je sais tres bien que ma presence la stressera, lui donnera des poussees d’adrenaline mais par un soucis d’enseignement je me dois et pour moi et pour elle de briser la glace, de lui montrer que je ne vais pas la manger. Je vois deja mes amis macho se disant mais qu’est-ce qu’il tourne autour du pot, il ferait bien mieux de s’asseoir sans se poser de questions et causer a sa voisinnes comme a quiconque. Ma reponse sera clair, precise et detaillee afin que le lecteur puisse tirer un ensignement sur le comportement a avoir lorsque l’on se trouve nez-a-nez avec un etre feminin nippon timide. De plus, statistiquement cette situation n’est pas improbable puisqu’on denombre facilement 65 millions de femmes japonnaises dont un bon 50% sera caracterise par l’exces de timidite dont je vous fait part. Bref, les justifications humaines et scientifiques etant indeniables, je me lance dans une description comportementale delicate et precise a adopter dans ce cas precis. Me voici pres a me glisser a ses cotes. Je ne croise son regard qu’un bref instant pour lui montrer mon intention de communiquer avec elle.

- Excuse moi, puis-je m’asseoir a tes cotes ?

- Mmmm (murmure d’acquiessement en japonnais)

Je prend place sans dire un mot de plus, sans porter de regard supplementaire et en m’appliquant de prendre une expression corporelle de distance, de non agressivite. Je me dois a ce moment et part ma position lui montrer aucune nouvelle agression. Ainsi, je prend place en m’assurant que la distance qui separent nos coprs est la plus grande possible afin qu’elle puisse reprendre ses esprits tranquillement. Je ne dis pas un mot, regarde dans la direction opposee et retiens mon besoin surpuissant de vouloir cree un contact. Heureusement mon experience du Japon m’a enseigne patience, les japonnais fonctionnent a leur rythme, on prend son temps, on tourne trois fois sa langue dans sa bouche. Une derniere inspiration et la voila qui plonge dans la mer de l’inconnu, elle balbutie quelquechose.

- As-tu apprecie la soiree de samedi passe? Qu’elle me dit.

Aucune expression corporelle, le corps reste droit, la tete n’a bouge qu’a cause du mouvement delicat de sa machoire, ses yeux, par contre, la trallissent, ils sont coinces dans ma direction. Je repond tranquillement sans hausser la voix, sans entrain particulier, mon regard reste fige malgre une oscillation dans sa direction comme gestuelle de comprehension. Ce regard important ne doit etre opere a la seule condition de ne point croiser nos regards, il est encore trop tot pour de telles intimites. Nous avions passe une soiree degustation de sake ensemble avec d’autres collegues. Nous avions bien bu. Au Japon, l’alcool est le besoin hebdomadaire, pour ne pas dire journalier, de l’employe. L’alcool joue un role de decompreseur, d’echapatoire temporaire mais aussi un role sociale comme en Europe avec le vin a table. L’alcool permet d’oublier le stresse et la pression de tous les jours, il donne une excuse, un pretexte pour enfin pouvoir se lacher, dire plus ouvertement ce que l’on pense et rire franchement. Cette soiree-la, c’etait la premiere fois que je la voyais un peu ivre, elle s’etait joliment transformee en une personne plus rieuse, moqueuse et meme sarcastique quelquefois. Nous avions bien ri. Malheureusement et je ne sais pas par quel puissance celeste, deux jours plus tard, les vapeurs d’alcool dissipees, le brouillard epais d’un comportement que je ne comprend pas reprenait sa place.

Oui, c’etait simpa,.... Que je lui repond.

Je suspend ma phrase car ma description du comportement a adopter est terminee. Ainsi fait, j’evite de reveler des elements essentielles de notre discussion qui risquerait, si elle apprenait la faille, de plonger notre eroine dans une reflexion interieure que meme le plus patient des moines Za-Zen ne parviendrait a suivre.