Electre, Texte #2 : Commentaire

 

 

INTRODUCTION

 

Ce passage constitue la fin de la scène 3 du Ier acte clôt la discussion entre Egisthe, souverain d’Argos, le président et le personnage nouvellement introduit du mendiant. Cette discussion porte sur le mariage d’Electre avec le jardinier, cousin du président. L’ensemble du passage est construit sur deux thèmes, celui du Destin, et celui de la violence.

 

& Lecture &

 

On pourra analyser successivement :

I. La toute puissance du Destin,

II. L’omniprésence de la violence.

 

 

  1. La Toute Puissance du Destin

 

Volonté des dieux, le destin se manifeste à plusieurs niveaux à travers différents personnages. Pour Egisthe, c’est Electre. Pour le président qui redoute de voir Electre entrer dans son clan, c’est Egisthe avec sa volonté inflexible qui représente la fatalité.

 

  1. Peut-on détourner le Destin ?
  2.  

    Egisthe croit pouvoir ruser avec la Destinée en transférant la malédiction des Atrides que comporte selon lui Electre, sur la famille Théocathoclès.

    Le craintif président tente d’abord l’en dissuader en mettant en doute l’efficacité de cette ruse : "Croyez-vous donc qu’il soit transmissible !" lance-t-il au régent d’Argos. On note le point d’exclamation : il ne s’agit pas d’une question mais bien plutôt d’une affirmation voilée qui signifie : "vous êtes stupides de croire qu’une telle chose soit possible !".

    Malheureusement pour lui, il semble bien que le calcul d’Egisthe ne soit pas stupide : en effet, c’est le mendiant qui répond par l’affirmative. Son affirmation est plus convaincante que l’eût été une réponse d’Egisthe car le mendiant, personnage mystérieux, dont on ne sait s’il est homme ou dieu, apparaît comme un messager du Destin qui parle avec autorité.

    Du reste, c’est encore lui qui va "contrer" le second argument du président lorsque celui-ci, avec une sorte de fausse humilité, fait savoir à Egisthe que la famille Théocathoclès est trop modeste pour attirer l’attention du Destin. Dans les deux cas, c’est le mendiant qui confirme que le destin des Atrides peut en effet devenir destin des Théocathoclès. Le mendiant utilise d’ailleurs des comparaisons avec la "faim" et le "cancer" pour traduire la force du Destin.

     

  3. La volonté inflexible d’Egisthe.

 

Cette volonté de despote, dont la décision est sans appel, est en soi une manifestation de Destin. Celui-ci, en définitif, consiste pour chaque personnage en une volonté plus forte que la sienne propre et qui décide directement ou indirectement de son sort.

Egisthe, lui-même, finira par subir la volonté supérieure des dieux mais dans ce passage, il incarne lui-même vis-à-vis du magistrat la toute puissance de la fatalité.

Son langage emporte du reste la marque. Le Fatum, racine latine du mot fatalité, provient d’un verbe qui signifie parler. Le Fatum, c’est la parole des dieux, leurs proclamations souveraines.

Lorsque Egisthe, pour clore le débat, prononce les mots "j’ai dit", c’est en quelque sorte le Destin qui parle de sa bouche.

 

Ce passage est d’ailleurs centré sur l’importance de la parole : si celle ci peut être l’oracle par lequel se révèle le Destin, elle est aussi le véhicule de la violence entre thèmes essentiels de cette fin de scène 3.

 

II. L’Omniprésence de la Violence

 

Egisthe, en effet, manifeste son pouvoir par la parole. Celle-ci est essentiellement menace, cruauté, et prélude à une autre forme de violence, cette fois-ci sanglante.

 

  1. Une parole violente.
  2.  

    Egisthe menace le président de "disgrâce" si il résiste davantage à sa volonté. Or cette menace n’est pas à prendre à la légère car il a précisé qu’il préfère pour éliminer ses opposants le neutre à toute autre méthode plus douce. Par conséquent, dans sa bouche, le mot "disgrâce" n’est peut-être qu’un euphémisme pour quelques mesures plus radicales. Du reste, le vocabulaire qu’il emploie dans la suite de sa réplique ("acharner", "ravage") est très violent et trahit peut-être le fond de sa pensée.

    L’ironie cruelle et l’humour noir sont aussi des manifestations de cette violence qui sous-tend la parole des deux personnages dominants Egisthe et le mendiant. Ceux-ci en effet ne manquent pas une occasion de rappeler au président la médiocrité de sa famille, "zone de troisième ordre" selon les termes d’Egisthe.

    Dans le même ordre d’idée, le mendiant place tout de suite sur le plan du conflit : "elles vont se disputer un peu, j’espère". Curieusement Egisthe lui demande alors si il aime entendre les femmes discuter. On passe ainsi en changeant simplement une lettre, d’un verbe à l’autre, en suggérant qu’ils sont quasiment synonymes. L’anecdote relatée par le mendiant à la fin du passage confirme bien l’idée que la violence verbale régule à la violence physique.

     

  3. La violence physique.

 

"Le sang a coulé" : ces mots du mendiant qui concluent la scène 3 ont une résonance inquiétante. Il s’agit de femmes qui se chamaillent et en viennent aux mains à propos d’une domestique. Peut-être faut-il lire cette anecdote insignifiante en apparence comme un symbole du conflit majeur de la pièce.

Certes la disproportion est immense comme le reconnaît le mendiant. D’un côté le complot d’assassins royaux, de l’autre un débat pour savoir si l’on doit servir la volaille avec le foie. Mais on sait que les prêtres de l’Antiquité croyaient pouvoir lire dans le foie des animaux sacrifiés. Il y a peut-être encore une allusion au Destin.

D’autre part, cette anecdote démontre que la violence et l’affrontement sont inévitables chez les humains quelle que soit la position sociale et l’enjeu de leur dispute. En ce sens, l’anecdote est liée aux conflits majeurs de la pièce et peut-être lue comme une prophétie de la violence aveuglée.

 

 

 

Conclusion

 

Cette scène nous montre à quel point les thèmes de la violence et du Destin sont liés entre eux. Derrière des attitudes et des paroles apparemment anodines, on peut pressentir l’orage qui va éclater.

 

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