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Le Fou Pêcheur |
- Des vagues, là, il y a des vagues.
Cela faisait plusieurs jours déjà que nous nous relayions au chevet de ce vieux fou, plusieurs jours que son état empirait de délires en fièvres, il s'approchait à grand pas du trépas. D'aucuns prétendaient que ses délires avaient un nom : le delirium tremens, qu'à passer sa vie à boire d'une fête à l'autre, il en avait perdu d'abord la raison puis la santé. Mais fou, il l'avait toujours été, simple d'esprit, incapable de s'adapter à ce monde trop complexe, comme s'il possédait une sagesse trop ancienne pour pouvoir s'en servir en ce bas monde.
- Des vagues, elles s'acharnent contre le mur.
Il passait son temps à pêcher des poissons dans la Dyle. De petits poissons pas bien gras dont il ne tirait qu'aumône auprès des poissonniers du coin. A en attraper si peu, il avait perdu l'habitude d'en manger, de manger tout simplement. Le maigre argent qu'il ramassait ne lui suffisait pas non plus pour boire, aussi l'avions-nous adopté, de génération d'étudiants en générations de buveurs, sorteurs, noceurs que nous étions tous pour un moment. Il était de toutes nos fêtes, toutes nos sorties, et buvait son compte comme les autres. Sans souci de la pêche du lendemain. Quand il avait bien bu, il nous brandissait quelques prophéties comme des joyaux trouvés par terre dans un champs fraîchement labouré :
- Vous verrez qu'un jour la mer recouvrira la cité, et ses vagues s'en prendront aux bâtisses les plus anciennes sans en épargner aucune : l'Hôtel de Ville et la Cathédrale, la vieille Faculté de Sciences religieuses... le Béguinage, tout sera emporté.
Ou encore :
- La rivière, un jour s'en ira, comme par enchantement, alors plus de houblon ni de bière, plus de canaux dans les murs silencieux, plus de fontaines, plus de ruisseaux. La terre sera maudite et le sel poussera où croissaient les feuilles de houblon, les épis de blé.
Alors, tous nous lui faisions fête et, dans un cortège saugrenu, le portions sur nos épaules à travers toute la ville en braillant. Le carnaval avait son roi, et nous notre victime ! Tout rentrait enfin dans l'ordre quand il s'endormait dans un quelconque estaminet ou sur les marches de l'une de nos chambres; tout s'apaisait jusqu'au soir prochain.
Il n'avait jamais eu en tout cas d'autre couche ni un toit pour se couvrir et vivait de notre hospitalité ou celle parfois exaspérée des patrons de bistros, qui étaient aussi généreux que nombreux. Jamais, en outre, aucun d'entre nous n'avait pu découvrir ce lieu solennel où il déposait ses bottes et son ciré, sa canne et son filet, tout ce matériel de pêche qui le faisait vivre et qu'il devait très soigneusement ranger. Nous avions bien tenté de l'interroger, à jeun ou ivre, de l'obliger à avouer en le sevrant des heures durant de toute bière. Nous avions même à plusieurs reprises monté d'incroyables expéditions afin de le suivre dès son réveil, qu'il nous mène à sa cache bien innocemment. Tout échoua, il venait chaque matin prier dans la cathédrale mais sortait les mains vides, il flânait dans les rues puis se rendait à la rivière, et - était-ce miracle ou simple distraction de notre part ? - quand il s'asseyait aux bords de la rivière, il avait avec lui sceau et canne à pêche, ciré et couvre chef de pêcheur, le siège pliable et le journal du matin.
D'incroyables légendes traînaient à son propos, qu'il était sorcier ou mage, qu'autrefois il aurait été plus riche qu'un roi, qu'il connaissait des passages souterrains et des caches vieilles de mille ans... Combien de sottises encore ?. Il habitait apparemment un château invisible, fait de ses rêves et ses manies, et tous autour de lui l'avait déserté.
*
Tout cela durait depuis bien longtemps car sans faillir notre pêcheur se faisait adopter chaque année par les nouveaux contingents d'étudiants et de noceurs. Nul ne s'était demandé ce qu'il advenait du vieux durant les vacances quand les étudiants payeurs se désaltéraient sous d'autres latitudes, peut-être avait-il lui-même un lieu villégiature au soleil. Mais toujours revenait septembre et ses premières libations.
- Elle aime à rire, elle aime à boire,
- Elle aime à chanter comme nous...
Marée humaine et vagues de bière, les étudiants festoyaient une fois encore... Que célébraient-ils aujourd'hui ? Peu nous importe : il y avait toujours fête à carillonner, Saint à arroser, étrennes ou jour gras, fin de semestre, libation à faire, à défaire, vêpres ou crépuscules, prétexte à s'enivrer... Ils dévalaient les rues, antiennes et répons, en choeur et grivoiseries...
Et cette fois encore, le pauvre fou était de la fête, paradant même en tête du cortège, proférant encore ses sempiternelles sentences obscures :
- Jamais, il ne faut laisser un ivrogne sans boire, ni un pêcheur pêcher sans lui demander si ça mord.
Tout allait bon train et la fête ne faisait d'ailleurs que commencer quand soudain, le vieux pêcheur devint blême, exsangue, il chancela sur ses pauvres jambes d'ivrognes et s'écroula : devant lui un fêtard plus moqueur qu'à l'accoutumée n'avait rien trouvé de mieux que de s'affubler en pêcheur, bottes et anorak, la canne à pêche à la main. Pour nous tous, cela n'était qu'une farce, le déguisement bien mal imité, d'ailleurs telle canne n'avait jamais attrapé de poisson, mais, dans son ivresse, le pauvre bougre dut croire un instant qu'on avait découvert sa cache et subtilisé son équipement.
Devant tel spectacle, nous restâmes quelques minutes interdits; les mots nous manquaient pour ce pauvre pêcheur entre la vie et la mort tandis qu'en riant s'en allait le plaisantin. Toujours sans un mot nous emmenâmes le vieil homme, si vieux tout à coup qu'on lui aurait donné mille ans. On le coucha, on appela médecins et soigneurs, rien n'y fit, ses délires furent sans fin.
Son agonie dura plusieurs semaines. Jamais plus il ne but, n'accepta de boire autre chose que de l'eau. Jamais plus il ne proféra de parole sensée. Ses délires n'en finirent plus de le persécuter. Tantôt la ville était la proie des vagues, tantôt sèche comme un désert, elle se laissait ensabler.
Durant tout ce temps, tandis que se perpétuaient nos fêtes, il y eut toujours quelqu'un pour le veiller et quand venait le matin et que nous le laissions quelque peu reposer, quand les étudiants aux premières lueurs du jour cessaient de festoyer, de boire et de chanter, à chaque fois, la pluie, subitement, s'abattait sur un sol rocailleux et desséché... La ville en paraissait toujours plus dévastée... quasi fantôme.