Vendredi 18 avril 2003 : Installation
Soudain le réveil s'égosille
.
Il est 8 heures et la journée ne fait que commencer.
Dehors, déjà, le soleil darde ses rayons ardents
et laisse présumer d'une belle journée pleine de
promesses.
Malgré l'envie de prolonger un peu la paresse qui nous tend ses bras ensommeillés, nous nous levons avec entrain, prêts à profiter de toutes les bonnes fortunes qui nous attendent. Le moral est au beau fixe, nos rêves les plus fous sont sur le point de se concrétiser, nos enthousiasmes sont à la hauteur de nos ambitions et rien ne saurait altérer notre bonne humeur.
Hop ! la douche, puis un petit déjeuner sur le pouce
.. il est temps de se mettre à la tâche.
Nous sortons les cartons et le plastic à bulles et nous
commençons à emballer avec délicatesse les
premiers tableaux, ceux que nous avons choisi avec soin et qui
devront être les dignes représentants de notre savoir
faire, de notre talent voire de notre génie, plus quelques
toiles de petits formats qui, nous le pensons, pourraient intéresser
les chalands au pouvoir d'achat restreint.
Nous nous y sommes tous attelés.
Mon épouse qui peint comme elle respire et avec laquelle
nous allons partager le pan de mur que nous avons loué
à prix d'or et aussi mon fils qui aurait bien aimé
participer à cette magnifique exposition pour y dévoiler
ses talents de peintre et de sculpteur.
Nous avons tout prévu, sauf, peut-être, l'imprévisible.
Nous avons pris quelques toiles supplémentaires pour pouvoir remplacer les toiles emportées par les acheteurs et même quelques autres pour opérer une rotation de nos plus belles réalisations afin d'offrir au public un spectacle qui ne le lasse pas.
Dernières hésitations
..
Avons-nous fait le bon choix ?
Et, l'ultime regard que l'on jette vers les tableaux qui restent
à la maison, semblant nous dire qu'eux aussi mériteraient
de nous accompagner, nous observant, silencieux, avec un air de
reproche comme pour mieux nous signifier que nous regretterons
bientôt de ne pas les avoir élus.
Ouf ! tout est dans la voiture, mais cela nous a pris plus
de temps que nous l'avions prévu et nous sommes en retard
sur notre 'timing'.
Qu'à cela ne tienne ! Nous nous mettons en route avec allant,
direction les greniers à sel où va se jouer notre
avenir, notre destin.
Aie ! une file de véhicules avançant au pas et venant pour la plupart de la Capitale, se dirige comme nous vers le centre ville stoppant notre progression. Malgré ce contretemps, nous positivons : " tant mieux, cela laisse présager de nombreux visiteurs, clients potentiels des chef-d'uvres que nous transbahutons ".
Ouille ! il faut à présent trouver un emplacement
de parking suffisamment proche des greniers pour décharger
notre matériel. Heureusement la barrière qui protège
l'accès arrière des greniers à sel est amovible
et nous allons pouvoir nous approcher tout près de "
l'entrée des artistes ".
Mais avant de manipuler nos délicates uvres d'art,
je tiens à effectuer un repérage des lieux.
Le président de l'association m'accueille avec un beau
sourire, mais quelque peu crispé toutefois.
Je le connais bien, d'un simple coup d'il, je sens que les
choses ne tournent pas exactement tel que prévu.
Y aurait-il un os dans le potage ?
Il me désigne notre emplacement. J'ai beau le connaître
et savoir qu'il est le spécialiste des revirements de dernière
minute, je ne peux retenir mon étonnement
. Nous
ne serons pas à l'emplacement planifié.
Il me connaît bien aussi et me calme rapidement en m'informant
que nous serons mitoyens de Jean-Pierre, ce qui me rassure car
il est agréable de se retrouver en bonne compagnie pour
affronter trois longues journées d'exposition.
Marcel et Olivier sont bien avancés dans l'accrochage
de leurs peintures Daniel et René, quant à eux,
ont déjà terminé.
Il faut partager le seul escabeau mis à notre disposition
par l'organisateur.
Jean-Pierre, qui vient d'arriver, s'accapare l'escabeau sur lequel
je m'apprêtais à grimper. Il comprend à mon
regard et s'excuse en me le tendant. Beau joueur, je lui dis que
rien ne presse et qu'il peut l'utiliser, que j'attendrai qu'il
en ait terminé.
Le sol n'est pas régulier et chaque fois que je monte
dessus pour accrocher une toile que me tend mon épouse,
il vacille dangereusement m'obligeant à prendre appui sur
le mur qui laisse alors dégringoler des plaques de salpêtre
qui s'épandent en poussière blanchâtre sur
les tableaux posés contre le mur.
Nous évoquons aussitôt l'histoire de ces greniers
qui regorgeaient de sel aux siècles passés, sel
qui continue de ronger les joints entre les pierres et qu'il faudra
un jour consolider.
Le temps passe vite quand on est occupé.
Mais ça y est ! Tout est en place.
Je prends quelques photos pendant que les lieux sont encore vides de la foule des visiteurs qui se précipitera bientôt autour de nous avec des regards ébahis d'admiration non contenue.
Il est temps de prendre un peu de recul et d'apporter un peu d'attention aux autres exposants.
Aie aie aie ! ! ! Nos merveilleux chefs-d'uvre nous paraissent
soudain beaucoup moins dignes de passions que nous nous en étions
persuadés.
Qu'il est difficile de se comparer aux autres quand ils sont meilleurs
que vous-mêmes.
Pendant un bref instant, je revois les tableaux que nous avons
laissés de côté à l'atelier et qui
nous prévenaient que nous regretterions de les avoir négligés.
Je sens dans le regard de ma femme qu'elle partage mon désarroi.
Mais je mets devant ses yeux la feuille cartonnée sur laquelle
j'ai noté ma dernière pensée philosophique,
la seule qui puisse nous donner un tant soit peu de réconfort
:
" La véritable valeur d'une uvre d'art c'est
l'émotion personnelle que vous éprouvez à
sa vue "
nous nous efforçons de nous convaincre que tout se passera
bien et d'oublier les terribles émotions que nous éprouvons
à la vue des marines de Jean-Pierre, d'Olivier ou de Marcel,
le ravissement que nous procure toutes les autres uvres
offertes à notre émerveillement.
Il est trop tard pour faire marche arrière, il est temps,
maintenant, de laisser le dernier mot au public.
Samedi première journée
Le grand jour est enfin arrivé.
Nous nous rendons directement et sans encombre aux greniers à sel sans prêter la plus petite attention à la cité effervescente qui fut témoin en son temps du départ de Samuel de Champlain pour le Canada.
Nous accostons notre petit stand sur les coups de 10 heures
30.
Nous ne sommes pas les derniers, mais presque.
Tout semble calme sur le pont.
Nous saluons les amis qui nous confirment immédiatement
que le nombre de visiteurs est resté stable et néant
avant notre arrivée.
Exploitant cette accalmie que nous attribuons à une
étourderie passagère des badauds, nous mettons à
profit ce temps libre pour rendre visite aux autres artistes.
Il y a là une quarantaine d'exposants peintres et sculpteurs
et nous faisons rapidement le plein en émotions fortes.
Trois jours suffiront-ils pour apprécier les trésors
entassés dans ce monument classé historique habitué
à servir de réceptacle et de faire-valoir aux manifestations
de tous poils ?
Nous échangeons nos impressions sans esprit critique, certains
stands nous plaisent mieux que les autres et nous sommes d'accord
sur la qualité et la diversité artistique qui s'expose
aux regards de tout un chacun.
Nos yeux sont ébouriffés par un jeune sculpteur
qui assemble à la soudure au chalumeau des pièces
métalliques de récupération pour les transformer
en animaux expressifs.
A l'aide de vieilles ferrailles il recompose des volatiles, des
reptiles, des mammifères forgés à partir
de tiges corrodées de lames de faucilles rouillées
de boulons usés par le temps. Il leur donne une nouvelle
vie et une valeur qu'ils n'avaient jamais eue.
Son vis à vis nous vient du Quercy, il sculpte dans
le bois des animaux qui ont apparence de vie.
Son voisin travaille le bronze et nous propose d'autres animaux,
plus exotiques dans des postures défiants les lois de l'apesanteur.
Une femme sculpteur expose des animaux de pierre aux formes généreuses
et polies.
Nous passons trop vite.
Nous souhaiterions nous installer, surveiller tous ces objets
à l'affût de leurs moindres mouvements qui les déroberaient
à notre attention comme lorsque nous guettions patients
les hôtes sauvages du 'Kruger's park' en Afrique du Sud.
Mais la peur de manquer les visiteurs de notre propre stand
nous pousse à poursuivre notre visite trop courte.
Nous nous promettons simplement de revenir au prochain temps mort.
Revenus à nos peinâtes, c'est pour constater que
rien ne s'y passe.
L'espoir fait vivre et c'est sereins que nous commençons
à faire les cent pas devant la petite parcelle d'expo dans
laquelle nous avons investi nos chiches deniers.
Nous nous asseyons, puis nous levons, on passe un moment à
papoter avec les voisins qui commencent, eux aussi, à trouver
le temps long !
Heureusement, Jean-Pierre nous fait partager sa bonne humeur et
les nombreuses anecdotes dont il a le secret.
Il nous mime une femme qui est de dos et ne peut donc s'apercevoir
de ses singeries sautant d'un pied sur l'autre car la température
n'est pas des meilleures.
Puis il nous narre en épiçant son récit de
détails croustillants ses recettes pour repérer
les clients potentiels des simples voyeurs. Il prétend
pouvoir les reconnaître à leurs attitudes et leurs
poses nous expliquant que si une personne croise les pieds en
regardant une de ses toiles c'est qu'elle est très intéressée
et qu'il suffit de la baratiner un peu et si possible lui mettre
entre les mains le tableau qu'elle lorgnait avec avidité
pour que le miracle de la vente s'opère. Sans s'en rendre
compte, il se contredit aussitôt en nous expliquant par
le menu qu'il reçut sur une exposition la visite d'un petit
homme vêtu d'une salopette toute crassée de cambouis,
les mains noirâtres qui lui demandât ses coordonnées
car il souhaitait acquérir l'une de ses marines. Bien entendu
il n'y croyait pas et pourtant le petit homme se rendit effectivement
à son atelier et s'avérât être un chef
d'entreprise cossu.
Bientôt, les éclats de rires fusent tout autour de
nous, chacun, alors, d'y aller de sa petite histoire plus ou moins
drôle, souvenirs d'artistes !
Le silence revient, mais il a perdu de son épaisseur.
Enfin, je vois arriver deux personnes qui n'arborent pas au
revers de leur poitrine le badge des exposants.
Déception ! ce sont les parents d'un des artistes qui sont
venus sur invitation personnelle.
Ne sachant plus comment ronger mon frein, je décide
d'aller prendre un bol d'air à l'extérieur.
En me dirigeant vers la sortie, je repère le stand de Franck
que j'avais entraperçu et que je m'étais promis
de revoir de plus près, je décide que je m'y attarderai
au retour.
Quelle surprise, quelle différence entre le calme plat
du grenier et le brouhaha de la rue !
C'est jour de marché, je n'y avais pas trop prêté
attention, concentré sur notre expo personnelle, mais je
réalise soudain que toutes ces personnes semblent indifférentes
à notre manifestation.
Je retrouve Michel qui peint sur le quai du vieux bassin à
quelques dizaines de mètres de là.
Nous nous serrons la paluche.
Ses mains sont froides, mais son sourire est chaleureux.
Ses moyens financiers ne lui ont pas permis de louer un emplacement
au salon et je le regrette amèrement car il fait partie
de ces artistes locaux qui animent la cité et attirent
les touristes par leur présence pittoresque tant appréciée
aux abords de la 'Lieutenance'.
Il m'informe qu'il est allé faire une petite visite ce
matin aux greniers à sel et qu'il a payé 5 euros
pour entrer. Je suis surpris qu'il ait eu à débourser
5 euros et que personne n'ait pensé à lui donner
une invitation gratuite, comme s'il n'avait même pas sa
place dans sa propre ville pour avoir accès à une
manifestation culturelle dont il est acteur.
Puis il me demande comment se passe le salon.
Il ne semble pas surpris d'apprendre combien il est déserté
malgré la foule abondante et compacte de touristes qui
a envahi Honfleur. A 5 euros, me dit-il, les gens y regardent
à deux fois, surtout s'ils ont des enfants avec eux.
Je reviens vers les greniers, mais cette fois, je m'attarde à l'entrée pour vérifier les suspicions de Michel.
Il a raison, le bougre !
Après à peine dix minutes d'observations, je constate
qu'effectivement les gens, à l'entrée font demi-tour
devant le prix exorbitant demandé par personne.
Des couples avec plusieurs enfants discutent entre eux et parlent
d'arnaque !
Il y a à Honfleur plus de 80 galeries d'art dont l'entrée
est libre et gratuite et on voudrait nous faire payer pour voir
d'autres peintures !
Je me dégonfle de les aborder pour leur dire que je regrette
personnellement cette énorme maladresse mercantile des
organisateurs.
Comme prévu, je fais une longue halte sur le stand désert
de Franck.
Il peint des têtes d'animaux sur des costumes d'humains
et leur confère des titres très originaux .
Plus encore que l'originalité de sa peinture, c'est sa
maîtrise technique qui me surprend et me fascine.
Le réalisme de sa peinture me sidère et je me pose
une foultitude de questions sur la façon dont il s'y prend
pour obtenir un rendu aussi parfait.
Comme j'aimerais pouvoir lui parler !
Je me traîne jusqu'à notre emplacement.
Saluant Guy au passage en grand entretien avec Alain. A ma grande
surprise, Alain, peintre de renommée internationale, accepte
la main que je lui tends démontrant ainsi qu'il n'a pas
la grosse tête que l'on prétend donner aux artistes
célèbres. Cela me chauffe le cur de me sentir
proche d'eux, même si mes toiles sont à des kilomètres
lumière de leurs talents respectifs. J'aurai, tout au long
de ces trois jours, l'occasion de constater que ce sont les plus
nuls qui sont les plus snobinards, qui se dérobent aux
regards qu'on leur tend et toisent les plus grands comme s'ils
n'étaient là que pour la figuration.
Nous avons été gratifiés de tout le fond
de la grande salle.
Nous sommes une douzaine d'artistes locaux à nous partager
les trois murs, tous peintres figuratifs aux styles et aux techniques
hétéroclites majoritairement des huiles sur toiles
sauf Olivier qui présente des marines à la gouache
et aquarelle.
Le président de l'association s'est taillé la
part du lion.
Il s'est fabriqué à l'aide de tables et de chevalets
une espèce de bunker en plein milieu de l'espace. Il a
disposé là tout un bric-à-brac de toiles,
de sculptures, de posters récupérés de nos
précédentes manifestations sensés représenter
notre activité fiévreuse dans les domaines de l'art.
Mais le rendu est plutôt fouillis.
Heureusement il a aussi accueilli Marine et Jean-Marc, de jeunes
artistes prometteurs qui font là leurs premières
armes.
De notre côté, nous n'avons guère été
plus judicieux.
Les espaces étant fort limités et onéreux,
nous avons tenté tant bien que mal d'y exploiter la moindre
parcelle d'exposition, allant jusqu'à nous répandre
sur l'allée réservée aux visiteurs ce qui
n'aurait manqué de créer de sérieux embouteillages
s'ils étaient venus.
Ce n'est que vers seize heures que nous voyons arriver les
premiers vrais visiteurs.
Ils ont pour la plupart des mines hagardes. Le nombre impressionnant
de tableaux et la diversité agressive de toutes ces couleurs
offertes à leur perspicacité les laissent confondus.
Comment choisir une pièce parmi tous ces beautés
? Il faudrait un coup de foudre, mais là, ils sentent mille
coups de foudre s'abattrent sur leur frêle jugement. Ils
passent, silencieux, hésitants, désarçonnés
et avides de s'enivrer de ces toiles étincelantes. C'est
à peine s'ils prennent le temps de voir ! Ils regardent
médusés, enchantés, peut-être, et tout
comme nous l'avions fait ce matin, font le plein d'émotions
inoubliables. Un rapide coup d'il en haut, puis au centre
et enfin en bas et hop ! ils passent au suivant et ainsi de suite
Dans les allées, les commentaires vont bon train et je tends l'oreille pour recueillir quelques bribes de conversations. Décidément, les 5 euros d'entrée font l'unanimité contre eux. Un autre affirme n'avoir jamais été confronté à une telle désertification de son stand. Une artiste à l'air sympathique s'interroge sur le pourquoi de sa présence en ces lieux. Je tente une percée optimiste en déclarant que j'apprécie de voir en un même lieu autant d'uvres de qualité et de perfections techniques. Mon intervention fait un gros ''flop', l'heure n'est pas à l'optimisme, tous se voient piégés ici pour trois jours avec de lourdes charges financières à assumer. En sus de la location, ils doivent se loger, se nourrir et amortir leurs déplacements. Ils sont inquiets.
Le soir : Vernissage cocktails
et petits fours
Enfin un peu d'animation, les notables arrivent pour écouter
les discours édulcorés de nos biens chers édiles,
mais ne prêtent aucune attention aux artistes, ils s'agglutinent
autour des buffets et salivent devant les cocktails et petits
fours obligés qu'ils sont d'attendre les bonnes paroles
des orateurs zozotants et pontifiants. Nous quittons les lieux,
écurés de tant d'indifférence à
l'égard des uvres présentées et de
mépris pour les artistes qui se sont échinés
pour donner le meilleur d'eux-mêmes !
En arrivant à la maison, je croise les regards sarcastiques et réprobateurs des tableaux que nous avons délaissés.
Dimanche
Le réveil est déjà plus difficile et les
enthousiasmes du premier jour moins acérés.
Ce n'est donc que sur les coups de onze heures que nous rejoignons
les greniers.
Jean-Pierre et sa compagne Martine sont déjà sur
place alors qu'ils viennent de plus loin que nous.
Martine est un petit bout de femme blonde assez discrète
mais au caractère bien affirmé lorsqu'on la connaît
un peu mieux. Son visage est éclairé d'un sourire
malicieux et complice qui met tout de suite à l'aise. Jean-Pierre
est un grand gaillard au crâne légèrement
dégarni. Il est d'un abord plus rugueux dû vraisemblablement
à ses origines bretonnes bien qu'il soit natif de Honfleur.
Sous son air un peu brute, il recèle une grande réserve
d'humour et de sincérité.
René, son voisin d'expo, est un monsieur à peine
plus âgé que nous et qui a vendu une toile. Une tête
de cheval bai dont l'acquéreur n'a pas voulu du cadre.
Il nous avait dit : " le premier qui vend paie son coup !
" et il a tenu parole.
Nous saluons Olivier. Honfleurais lui aussi dont le contact est
toujours un bonheur. Ses cheveux et sa barbe sont de poils blancs,
mais il conserve un air de jeunesse que vient renforcer son sourire
avenant. Ses marines aquarelles fraîches et précises
sont le reflet de son âme profonde et riche.
C'est au tour de Marcel, qui peint des marines à l'huile
tout comme Jean-Pierre mais dans un style bien différent.
Marcel est lui aussi un gars fort sympathique et enjoué
dont le stand juxtapose celui d'une amie aux huiles un peu naïves
et pleines de sentiments.
Un grand vacarme à l'autre bout du salon interrompt nos civilités. Il est suivi d'une grande agitation immédiatement accompagnée de précipitations et d'exclamations. Un panneau de stand qui supportait des émaux vient de s'écroulé sur le stand voisin et comme dans un jeu de dominos sur le stand suivant. Nous nous précipitons à notre tour dans un élan mêlé de solidarité, de curiosité et d'anxiété, nous partageons l'inquiétude que l'une ou l'un d'entre nous ait pu être blessé. Fort heureusement personne n'a été atteint mais des sous-verres ont été brisés dans la chute et deux ou trois cadres de Guy sont esquintés. Ce sera l'affaire des assurances me confie-t-il.
Bientôt, nous reprenons nos positions respectives de
guetteurs à l'affût des rares visiteurs
.
Une note optimiste nous donne du cur à l'ouvrage
: sous la pression des exposants, le prix d'entrée est
passé à 3 euros et à la gratuité pour
les mioches. Cela devrait encourager les visiteurs. De plus, le
chauffage a été relancé et l'ambiance est
moins glaciale.
Après une ou deux heures de 'pied de grue', sentant
l'engourdissement me saisir, je décide d'aller papoter
un moment avec Michel sur les quais du vieux bassin.
Puis je vais saluer Dominique qui a établit son chevalet
à l'angle de la rue de la prison. Il fait frisquet et je
lui demande comment il fait pour peindre par ce froid. Il me répond
tout de go :
" Qu'y a-til de plus sublime que de faire le métier
que l'on aime quelques soient les conditions dans lesquelles on
le pratique ?".
Peintre et philosophe !
J'en profite pour jeter un il avide sur ses derniers tableaux.
Il peint Honfleur sous tous les angles, avec une délicatesse
et une minutie dont je ne saurais avoir la patience. Ses teintes
sont à la fois chaudes et lumineuses. Il n'oublie jamais
d'ajouter quelques géraniums aux balcon des fenêtres
ajoutant ainsi une note fleurie aux façades ardoisées
des maisons exiguës se reflétant aux eaux troubles
du bassin.
Il m'invite à le suivre et, m'ouvrant la porte de sa cache
bien cachée, il me montre une toile qu'il a peinte pour
lui-même, qui n'est pas destinée à la vente
sur les quais.
Et pour cause !
Ce n'est pas du tout un Honfleur, mais une jeune femme aux épaules
dénudées et luisantes assise sur une plage faisant
face à la mer dans une ambiance nuiteuse aux teintes bleutées
et aux reflets dorés des faisceaux lumineux d'un phare
sur une jetée.
J'en prends plein les mirettes et ai du mal à contenir
mes émotions. Je voudrais lui dire tout mon émerveillement
et ne parviens à émettre que quelques fades compliments
à peine convaincants.
Le salon aurait dû être l'occasion d'exposer ce bijou.
Mais lui non plus n'avait pas les moyens financiers et de plus,
il n'a pas reçu d'invitation.
Je file au salon pour lui dénicher un carton qui lui permette
au moins de se faire sa propre idée sur le travail des
artistes venus des quatre coins de France.
En mon for intérieur, je fulmine de tant d'injustice.
Après une pose sur notre stand désert, je prends
mon courage par la main et je nous entraîne tous deux à
la rencontre de Franck, bien décidé à tailler
avec lui une petite bavette.
Je l'aborde franco faisant preuve d'un culot qui ne m'est pas
familier. Je lui dis tout le bien que je pense de ses uvres
et combien je suis admiratif de sa technique.
Ouf ! mes craintes de me voir snobé s'évanouissent.
Il est ouvert et simple malgré sa virtuosité.
Nous voilà en pleine discussion technique.
Nous évoquons les glacis, les fondus, les frais, les tempora,
les pigments, les huiles, les médiums, les supports, les
vernis, les Maîtres anciens, les fonds acryliques, les couleurs
et leurs spécificités, le cadmium, l'ivoire, le
Van Dick, le Zinc et le titane, l'émeraude, les complémentaires,
les émulsions
c'est un professionnel
et un grand passionné.
Je repars ragaillardi mais toujours ignorant de ses grands secrets.
Assis à l'abri des regards derrière le chevalet
qui supporte une superbe tête de vache peinte par ma femme,
je m'endors comme un nouveau né
A mon nom invoqué par une voix surprise de me trouver ainsi,
je m'éveille.
Les amis fidèles sont venus. J'ai un peu honte de notre
fatras, mais l'amitié prévaut et ils nous félicitent
chaleureusement pour notre prestation. Je fais les présentations
avec les artistes de l'association et aussitôt les conversations
vont bon train.
Malgré les 3 euros, les visiteurs semblent ravis du spectacle.
Ils apprécient tout particulièrement la diversité
propre à une exposition qui n'est pas réservée
à un ou deux artistes seulement.
Jacques arrive. Un grand gars costaud et amène, en fait, un bon copain à qui je dois beaucoup. Il est accompagné de sa femme Suzanne. Il sont tout retourné de tant de belles choses auxquelles nous commencions à nous habituer. De loin il me lance : " J'ai vu les tableaux d'Alphonse Allais " (clin d'il à l'adresse des initiés !)
Il m'apprend qu'il n'y a pas de liste ni de plan des exposants. Ca me troue le cul ! ! ! ! !
La fraîcheur de leur regard nous rappelle à la
réalité et nous reconsidérons le salon en
lui rendant sa splendeur qu'il n'avait perdu à aucun moment.
Nous faisons ensemble le tour des stands et découvrons
encore des objets que nos yeux avaient occultés. Jacques
restes en pâmoison devant un magnifique cheval de pierre
verte et que les mains de l'artiste ont figé dans une position
à la fois comique et fière. C'est un connaisseur
le Jacques !
Après les salutations habituelles, nous quittons sans
regret les greniers pour nous en retourner à la maison.
Les tableaux abandonnés se marrent de nos mines déconfites.
Lundi
Ce matin, c'est presque à reculons que nous embarquons
vers le salon.
Il sera dit que nous boirons la coupe jusqu'à la lie.
C'est sans surprise que nous retrouvons notre stand esseulé.
La journée promet d'être sans surprise.
Effectivement les allées restent vides.
L'inactivité engendre de mauvais réflexes et nous
sommes tentés de parti pris et de négativisme, certains
commencent à laisser leur esprit critique se manifester
à l'encontre des organisateurs.
La mévente ne saurait nous être imputable !
Pour un peu, la mésentente s'insinuerait dans notre groupe
habituellement uni et convivial.
Heureusement, Jean-Pierre a toujours une bonne histoire en réserve
:
Il nous raconte celle de ce couple venu chez lui à la suite
d'un contact. Il avait fait cadeau d'une de ses toiles à
son épouse, c'est évidemment celle là précisément
que la femme avait décidé d'acquérir. Dilemme
! Vendre ou ne pas vendre ? Telle est la question
.
Il est interrompu par Marcel qui a connu exactement le même
déboire.
Le contact est rétablit les esprits apaisés, on
peut continuer la journée sereinement.
La longue attente reprend.
Au bout d'un moment, je ne puis résister plus longtemps
à l'appel du dehors. Je flâne sans but précis
dans les ruelles de Honfleur me frayant un chemin au milieu des
touristes égarés. Je me paie un sandwich , je vais
même jusqu'à m'offrir le luxe d'un gâteau.
Je m'impose le retour aux grenier, c'est pour y trouver les amis
attablés qui se concoctent des sandwiches arrosés
d'un petit coup de rosé. Pour un peu, on se croirait à
une foire aux bestiaux. Mais ces libations ne gênent personne
puisque les allées s'entêtent à bouder les
visiteurs.
Assis derrière le chevalet qui a changé de sujet et qui accueille à présent la grenouille polychrome peinte par mon épouse, je somnole sans complexe, laissant mes esprits vagabonder au gré de leurs fantaisies.
C'est sur les coups de trois heures et demi qu'une cohorte compacte d'amateurs d'art commence à envahir les lieux. Ouf ! ça fait du bien de voir de nouvelles têtes !
Une jeune femme s'arrête à notre stand.
Saisi d'une soudaine inspiration, je lance un timide 'coâ-coâ'
de derrière le chevalet. Elle me regarde avec un sourire
condescendant et me lance : " ce n'est pas la grenouille
que je regardais, mais le coquelicot ! " Bah ! j'aurais essayé,
au moins !
Sortant de ma retraite, je me faufile jusqu'au stand d'Olivier que j'ai aperçu en grande conversation peu de temps avant. J'en reste comme 'deux ronds de flanc', il a collé deux ronds rouge sur deux de ces gouaches, le rond rouge marquant une vente, j'en déduits illico que, pour lui, le salon ne sera pas un fiasco. Mais quid ? Que vois-je ? Qu'entraperçois-je ? N'est-il pas en train de coller un troisième rond rouge ? Je me réjouis sincèrement de ce succès bien mérité.
Et puis , petit à petit, le flot des visiteurs se dilue, devient moins dense.
Une petite fille s'est campée bien droite devant le
cheval noire de ma femme.
Commence alors un suspense quasi intolérable, on la sent
convaincue et décidée
. Mais que font donc
les parents
.. j'espère qu'ils se laisseront facilement
convaincre par la fillette qui ne quitte pas des yeux le grison
noiraud
.. et ma femme qui s'est absentée
..
Ah ! ça y est, la maman arrive
. Elle prend la main
de sa gamine, mais celle-ci ne veut en démordre
.
Elle refuse d'abandonner le cheval qu'elle a élu
..
La dame, elle, ne semble pas du tout partager l'avis de sa progéniture
Pour se tirer de ce mauvais pas, elle me demande tout de
go : " avez-vous d'autres grisons que celui-ci ? " Embarrassé,
et piètre vendeur, je me défile en lui rétorquant
que seule ma femme pourrait lui répondre. Elle est ravie
de mon incompétence et s'apprête à aller plus
loin voir si il n'y aurait pas, par hasard, d'autres grisons.
Je me ressaisis et lui propose notre carte de visite en lui suggérant
de passer un coup de fil à ma chère et tendre. Elle
accepte comme à regret notre carte d'une main molle et
s'enfuit avec sa marmaille. La gamine prend quand même le
temps de jeter un dernier coup d'il furtif au dada.
Faudra que je me décide un jour à prendre des cours
de vente.
Olivier, comme s'il avait suivi ce manège et souhaitait m'apporter son réconfort vient me montrer ses anciennes aquarelles qu'il avait fait imprimer sur des bristols de petits formats. Ce sont pour la plupart des bâtisses du Lot (je crois me souvenir). Le moins qu'on puisse dire c'est qu'elles tiennent debout. Malgré la petitesse des reproductions, on voit très nettement tous les détails et la finesse du trait n'a rien à envier à la colorisation.
Le train-train de l'attente reprends calmement son cours.
Clémence et Gérard nous cherchent des yeux. Ils
ont fait le trajet à notre invitation, c'est ça
l'amitié !
Je les traîne sans qu'ils renâclent à travers
l'exposition. Eux aussi sont des connaisseurs et ils apprécient
le spectacle à sa juste valeur. Je présente Olivier
à Gérard puisqu'il est particulièrement sensible
à ses marines ils copinent spontanément.
Tiens ! voilà Franck qui nous rend une petite visite de
courtoise !
Ca devient dur de se partager entre tout le monde !
Heureusement Clémence et Gérard sont loin d'être
empotés et il y a tant de choses pour les occuper.
Bon ! On sent tout de suite que Franck ne sera jamais un fanatique
de mes croûtes, mais il est bien élevé et
plutôt que se lancer dans une diatribe acerbe, il me donne
quelques judicieux conseils sur les complémentaires que
je m'empresse de sauvegarder dans mes nasses à mémoire.
Je lui propose de lui dédicacer mon dernier bouquin "
la métempsycose du bigorneau " qu'il accepte avec
curiosité. Mais j'ai peut-être là commis une
erreur fatale ! Le retrouvant quelques temps après, il
me confie : " Le peu que j'ai lu de ton recueil m'a bien
plu, tu aurais peut-être intérêt à t'investir
plus dans l'écriture ! " Je ne peux me retenir d'un
éclat de rire car c'est exactement ce que me dis ma femme
itérativement.
C'est fou comme on a du mal à s'accepter soi-même
quand on cherche à tout prix à se convaincre du
contraire !
Du coup, me voilà les doigts sur le clavier à vous
débiter mes impressions de salon, et ça faisait
un sacré moment que mes menottes n'avaient pas dansées
dessus, ballerines sans tutu gambadant alertes et furtives sur
les touches cliquetantes du 'keyboard'.
Mais revenons au passé.
Où en étais-je ?
Ah oui ! Nous parlons boulot avec Gérard pendant que Clémence papote avec mon épouse. Les femmes ont toujours des tas de trucs incroyables à se raconter !
La dernière heure approche et se fait annoncer par la :
Remise des prix
C'est avec une solennité emprunte d'emphase et de pontifiage
que la digne organisatrice du salon flanquée de l'édile
culturel nomment les récipiendaires.
Que dire de cette cérémonie ?
Je pense que vous avez tous vécus ça un jour et
que les arcanes qui ont conduits les membres du jury dans leur
choix restent et resteront toujours aussi impalpables que leurs
compétences à juger.
Et puis quand on donne des prix, on fait forcément des
mécontents. D'ailleurs, était-ce bien utile ? Le
public n'a-t-il pas en fin de compte le dernier mot puisque c'est
lui qui achète ou non les uvres.
Si peu d'artistes ont vendu qu'on pourrait croire qu'ils n'ont
aucun talent, le talent se monnaie-t-il ?
On pourrait philosopher indéfiniment
Je veux seulement retenir que je n'approuve pas que la petite
bêcheuse ait eu un prix, mais ce n'est que mon opinion personnelle
et je la partage.
Conclusion
Nous nous sommes assemblés en un petit cercle d'exposants
et je recueille avidement leurs propos :
'A' , peintre de grande renommée, a la dent dure :
" je suis parfois qualifié de 'ringard' des années
70, mais celle qui a reçu le premier prix est encore plus
ringarde que moi ! Elle fait de pâles copies d'un abstraitiste
des années soixante" (Il a donné le nom du
peintre en question, mais je n'ai pas eu le temps de le mémoriser.)
'B' , dont nous admirons tous le talent incontestable, se confie
" Je garde le sourire pour sauver les apparences, mais j'ai
les boules, oui, j'ai vraiment les boules ! ! " et il joint
le geste à la parole en se mettant la main devant la gorge.
'D' peintre et sculpteur, est le plus dur : " Le jury était composé d'ânes qui jugent l'art comme ils choisissent le papier peint de leur salon. Sur les 6 prix attribués aucun sculpteur n'a été récompensé, la sculpture n'est-elle pas un art aux yeux de ces incompétents et je ne parle pas pour moi-même mais pour ceux dont le talent et l'originalité méritaient largement la reconnaissance ? ".
Quant à moi, je reste coi et baba ! ! ! !
Les organisateurs ont fait preuve d'un tel amateurisme d'une telle légèreté face à ces artistes aux dons incontestables qu'on peut se demander si nous verrons jamais une deuxième édition d'un salon de l'art à Honfleur.
Souhaitons qu'ils tirent les leçons de ce pataugeage et que le prochain soit à la hauteur de nos espérances légitimes.
Hey ! ! ! !
Partez pas !
C'est pas fini !
On a tout rangé puis on est allé se faire un petit resto, c'était délicieux et on a bien rigolé.
Voilà, vous pouvez retourner vaquer à vos occupations habituelles.
Kenavo
Yfig