38 ZBORLU A NOSTRU –
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Plusieurs raisons m’ont conduit à
proposer un examen succinct de ce que j’appellerai le particularisme aroumain
dans des termes politiques et en allant droit au but chaque fois que l’occasion
se présente. Il a toujours été entouré d’un certain mystère qui, tout en
suscitant la curiosité et l’intérêt, a souvent favorisé aussi le rejet, puis
l’oubli. Qui plus est, son évocation a été taboue à certaines périodes. Son
traitement, y compris « scientifique », s’en ressent. Les allusions
politiques, les sous-entendus polémiques et les non-dits que l’on peut déceler
dans bon nombre de discours et articles à caractère général ainsi que de
travaux spécialisés ajoutent une confusion supplémentaire au mystère susnommé.
Il est difficile, lorsque l’on a affaire à ce genre de propos et de textes, de
faire la part de ce qui relève de la conviction personnelle, de la stratégie
personnelle (sous-tendant par exemple des soucis de carrière académique ou
politique) de leurs auteurs ou encore des principes supérieurs qu’ils entendent
défendre de façon indirecte. L’objectivité trop sourcilleuse est suspecte quand
le sujet traité exige une prise de position, tandis que le ton pathétique n’est
pas garant d’authenticité. Ce traitement allusif et implicite des questions
sensibles ou supposées telles et le climat de suspicion, souvent non fondé, qui
en résulte finissent par marginaliser sinon occulter un particularisme déjà
soumis à de rudes épreuves.
Ma démarche implique
inévitablement le recours à des raccourcis, des simplifications et des
réductions. Aussi, pour limiter les malentendus, je m’empresse de préciser que
le particularisme aroumain, tel que je l’envisage ici, recouvre des réalités
fort disparates dont le point de convergence consiste dans l’usage et la
référence commune à une langue, l’aroumain. De nature linguistique, ce facteur
de différenciation comporte des implications culturelles non négligeables, mais
pas de prolongement national. C’est sur ce dernier point que s’articule
l’hypothèse que j’essaierai de présenter dans cette communication. Très vif,
bien que déjà en recul, pendant la période qui précède la mise en place dans
ses grandes lignes de l’actuelle configuration étatique et nationale de la
région, le particularisme aroumain a été amené ensuite à se reproduire à la
fois librement (c’est-à-dire en dehors d’un cadre d’homogénéisation
institutionnel - administratif, scolaire, etc.) et sous contrainte
(c’est-à-dire dans un cadre institutionnel qui ne le prenait pas en compte,
voire qui l’excluait). Aussi, a-t-il subi de plein fouet l’accélération des
transformations des structures sociales (communautaires, professionnelles,
familiales, etc.) à laquelle on assiste ces dernières décennies dans les
Balkans.
En nette perte de vitesse,
fragmenté et éclaté, le particularisme aroumain continue cependant de donner
des signes de vie en cette fin de siècle. En Grèce, pays membre de la CE depuis
1981, les associations valaques multiplient les initiatives pendant les années
80 tandis qu’en Albanie, en Roumanie et dans l’ancienne république yougoslave de
Macédoine, à la suite respectivement de l’effondrement du régime communiste et
de la dislocation de la fédération yougoslave surgissent des associations et
des journaux aroumains au tout début des années 90. Parallèlement, des
associations regroupant des Aroumains vivant en Occident saisissent les
organismes internationaux au sujet de l’absence des droits spécifiques pour les
Aroumains dans les Etats où ils vivent. Enfin, l’assemblée parlementaire du
Conseil de l’Europe adopte le 24 juin 1997 le Projet de recommandation sur la
langue et la culture aroumaine rédigé par le député J.M. de Puig. Par ailleurs,
un regain d’intérêt semble se manifester sur les plans universitaire et de
recherche.
Il convient d’être circonspect à
propos du retour dans l’actualité du particularisme aroumain, puisqu’il est dû
à des tendances lourdes et des événements extérieurs, qu’il s’agisse de la
chute du communisme, de l’éclatement de la Yougoslavie ou de l’élargissement de
la CE. Ce retour signifie le maintien du particularisme aroumain mais n’en
garantit pas la vigueur. Pour en savoir plus, il faudrait procéder à une mise à
plat, au cas par cas, de la situation, dresser un bilan réaliste, susciter un
débat au sein duquel puissent s’exprimer les différentes sensibilités. Ceci est
avant tout du ressort des associations existantes mais les recherches publiées
ou en cours peuvent également fournir des renseignements précieux[1].
En attendant, force est de
constater que ce retour dans l’actualité a occasionné une subite réactivation
des nationalismes en lice dans la région. Suffisamment « mystérieux »
et mal connu pour constituer un terrain propice à des spéculations
contradictoires, le particularisme aroumain est redevenu, malgré lui, un
micro-enjeu géopolitique dans la région, puisqu’il est présent sur le
territoire de trois Etats en conflit latent au sujet de leurs fondements
nationaux et de leurs frontières. Les polémiques entre les « partis »
grec, roumain, macédonien ou albanais, comme d’ailleurs un certain discours
victimiste aroumain à velléités nationalitaires mais sans but précis,
hypothèquent l’évaluation des réalités sur le terrain, monopolisent le débat et
empêchent une éventuelle revitalisation du particularisme aroumain. Le retour
de ce dernier sur la scène publique n’est cependant pas dû seulement à celui
des débats politiques et diplomatiques du début du siècle. Il est dû aussi à un
phénomène nouveau, qui ne manquera d’influer l’évolution en cours dans les
Balkans, à savoir la construction européenne. Pour saisir l’impact potentiel de
ce phénomène sur la question qui nous intéresse, il convient d’opérer un
changement de perspective à l’égard de la période historique où le discours
nationaliste puise l’essentiel de ses métaphores, convictions et arguments.
En cette fin de siècle, on peut
raisonnablement adhérer à la thèse qui a de plus en plus cours parmi les
historiens qui se penchent sur la question : « C’est l’Etat qui crée
la nation et non l’inverse. » Je reprends à dessin ici la formule, assez
polémique, d’Eric Hobsbawm qui à son tour s’appuie sur les déclarations d’un
personnage peu suspect d’antinationalisme, le maréchal Pilsudski, l’artisan de
l’Etat-nation polonais[2]. Ce serait une lapalissade que d’en déduire
que « s’il n’y a pas de nation aroumaine c’est parce qu’il n’y pas d’Etat
aroumain ». Ce qui singularise le particularisme aroumain c’est qu’il ne
s’est pas traduit, à l’instar des autres particularismes de la région, par un
mouvement nationaliste conséquent, c’est-à-dire visant en dernière instance la
création d’un Etat propre, ni, après 1913, par des revendications appuyées d’un
statut de minorité nationale au sein des nouveaux Etats nations.
Certes, les aspirations
nationales n’ont pas manqué et l’on peut toujours rappeler que la première
grammaire de l’aroumain est parue en 1813, soit respectivement un et ving-deux
ans avant celles du serbe et du bulgare moderne, et multiplier les exemples
d’initiatives prises au sein de la diaspora aroumaine en Europe centrale sous
l’influence des Lumières. Ces aspirations sont très présentes à partir de 1859,
lorsque l’Etat roumain, à peine formé, démarre le financement des écoles
roumaines destinées aux enfants aroumains sur le territoire de la Turquie de
l’époque. Pourtant, même en ces temps, riches en rebondissements, l’objectif
d’un Etat national n’est jamais à l’ordre du jour. Par ailleurs, le
rattachement des territoires peuplés par des Aroumains à l’Etat roumain, non
limitrophe, n’a jamais été sérieusement envisagé.
La perspective d’un Etat propre,
et même d’une sorte d’autonomie régionale, ne présentait pas d’attrait
particulier pour les Aroumains au siècle dernier en raison de leur dispersion,
de leur mobilité et de la nature des activités qu’ils exerçaient. Depuis un bon
moment déjà, ils fonctionnaient non seulement dans une logique territoriale -
notamment dans les réduits montagnards difficiles d’accès, qui constituaient
leurs principales zones compactes d’habitation – mais aussi dans une logique de
réseaux – de transhumance, de transports, de commerce, d’auberges (hans), etc.
Ces deux logiques s’alimentaient réciproquement, jusqu’à un certain point tout
au moins, et l’essaimage des artisans et commerçants aroumains avait
dépassé les frontières de l’Empire ottoman. L’apparition des frontières
nationales et leur modifications successives constituait littéralement une
entrave pour la libre circulation des marchandises, des troupeaux de moutons et
des personnes tout court, libre circulation qui leur assurait une certaine
prospérité. L’hiatus entre les intérêts, la vision du monde, les aspirations de
la bourgeoisie aroumaine (parfois très puissante mais toujours isolée) des
villes et ceux de la population des zones d’habitation traditionnelles, hiatus
qui constituait une conséquence inévitable de cette double logique, allait se
renforcer. Sommés de se prononcer lors des conflits nationaux, la plupart d’entre
eux s’en sont tenus à une position attentiste et prudente qui attestait
l’existence parmi les Aroumains, y compris parmi ceux qui manifestaient des
aspirations nationales, d’une conscience diffuse, parfois intuitive, des
risques qu’un tel engagement leur faisait courir. A la stratégie, courante en
ce temps, de l’affrontement - trop risquée dans leur cas - ils préférèrent une
stratégie de l’évitement, qui plongeait ses racines à la fois dans un réflexe
minoritaire acquis au cours des siècles et dans un mode de vie particulier. Les
événements ultérieurs confirmeront le bien-fondé de cette autolimitation sur le
plan des revendications à caractère national. Les massacres, persécutions,
déplacements massifs de population, montreront le peu d’égard des Etats nations
de la région pour les ensembles humains vivant sur leurs territoires et gênant
leurs objectifs.
Si j’ai fait ce rapide tour
d’horizon c’est pour tirer la conclusion qui, à mon avis, s’impose et concerne
directement l’actualité. En laissant de côté les considérations morales, qui en
l’occurrence feraient plutôt office de diversion, on peut estimer que l’état
précaire dans lequel se retrouve le particularisme aroumain ne saurait être
imputé à une quelconque défaite ni à un abandon (la Roumanie a fourni un
soutien logistique en fonction de ses propres intérêts d’Etat nation, et les
grandes puissances de l’époque n’ont jamais manifesté le moindre intérêt pour
le problème aroumain). Il résulte, pour l’essentiel, de l’échec à long terme
d’une stratégie d’évitement sur le plan national adoptée par la force des
choses. Il faut cependant dédramatiser : ce n’est qu’à long terme que
cette stratégie (qui ne découle pas à proprement parler d’un choix et ne
saurait être attribuée à une quelconque prédisposition des Aroumains pour ce
que j’appellerai la prudence mais que certains n’hésiteraient de qualifier de
lâcheté) a échoué et l’échec apparaît comme étant relatif lorsque l’on
confronte les réalités actuelles du particularisme aroumain aux annonces de
disparition imminente du début du siècle.
Le mot pour caractériser le
processus d’effacement du particularisme aroumain[3] qui revient le plus souvent chez les
chercheurs (pas seulement roumains, donc
souvent empreints de convictions nationalistes, puisque on le retrouve
aussi chez l’historien autrichien Max Demeter Peyfuss, auteur d’un excellent
ouvrage en la matière[4]) est celui de
« dénationalisation ». Ce mot, me semble-t-il, implique une
interprétation abusive qui risque d’entretenir la confusion. Ce serait plutôt à
une « nationalisation », à voies multiples et ayant revêtu des formes
fort diverses, selon les individus et groupes concernés et, bien entendu, les
nations d’accueil, que l’on assiste. Un processus qui, bien que n’ayant pas
rencontré de fortes résistances, s’est révélé relativement long et, surtout,
n’a pas toujours entraîné ipso facto l’abandon du particularisme
aroumain.
Dans une logique nationale, les
réminiscences du particularisme aroumain pourraient faire figure d’autant de
« ratés » de l’assimilation. Il n’en va pas de même pour ceux qui
parlent encore l’aroumain ou s’en réclament. Aujourd’hui comme hier et
avant-hier, pour la plupart d’entre eux, le maintien de leur particularisme n’est
nullement incompatible avec l’accès de plein pied à la nation de la société
majoritaire. Ceci me conduit à l’hypothèse suivante : tant l’effacement,
qui est apparu jusqu’à présent comme inévitable, que la survie précaire mais
surprenante du particularisme aroumain pourraient s’expliquer par le fait que
le cadre national ne pouvait pas apporter une réponse appropriée à la question
que soulève ce particularisme. Autrement dit parce que cette question, la
fameuse question aroumaine qui a fait long feu au siècle dernier et qui pointe
son nez, plus discrètement, de nos jours, se situe à la fois en deçà et au-delà
de la question nationale. Elle est en quelque sorte infra et supranationale.
Or la construction européenne en
cours est en train de dépasser le cadre national. L’Europe n’est pas la
panacée : telle qu’elle se donne à voir et telle qu’elle se dessine, elle
comporte de nombreuses contradictions et secrète bien des mécanismes, parfois
fort anciens, générateurs d’injustices. Une chose est cependant à peu près
sûre : son mode de fonctionnement est déjà en partie supranational et le
deviendra de plus en plus, tandis que les valeurs nationales, des petits comme
des grands pays, sont appelées à jouer un rôle de plus en plus marginal.
Paradoxalement, c’est au moment
où son effacement définitif, à travers l’extinction de la langue, relève du
court terme, que le particularisme aroumain est confronté à une dynamique
historique qui est susceptible de favoriser son essor, pour des raisons du même
ordre que celles qui avaient entraîné son effacement progressif depuis un
siècle. Contrairement aux mouvements nationalistes dont le retour en force est
tout aussi inquiétant qu’ambigu (l’histoire ne se répète pas), des phénomènes
comme le particularisme aroumain peuvent jouer un rôle, sans doute modeste mais
exemplaire, dans la construction européenne. La décision du Parlement européen
en sa faveur n’a pas été prise à la légère et, dans un sens, on pourrait dire
que si l’Europe peut être une chance pour la particularisme aroumain, celui-ci
peut aussi être une chance pour l’Europe. Mais, pour que de telles assertions
aient un sens, encore faudrait-il qu’il y ait un pari européen de la part de
ceux qui se sentent concernés par le particularisme aroumain.
[1] Je pense par exemple au dernier ouvrage en date de T.J. Winnifrith, riche en renseignements et observations, ou aux travaux de Stamatis Beis sur le parler aroumain de Metzovo, mais aussi à la thèse de l’anthropologue J.-P. Gossiaux sur l’ « ethnicisme transnational valaque » ou encore au témoignage (autoanalyse) de la chercheuse Irina Nicolau.
[2] Nations et nationalisme depuis 1780, Paris : Gallimard, 1992.
[3] Je laisse de côté les points de vue nationalistes roumain et grec. Le premier déplore les vicissitudes d’une histoire plus que millénaire qui ont isolé les « Roumains du Sud » les empêchant d’intégrer la grande famille roumaine (intégration entraînant logiquement l’abandon du « dialecte » aroumain au profit du roumain littéraire). Selon le second, l’abandon de l’aroumain serait en quelque sorte le prix à payer pour réintégrer une nation quittée par accident au début de notre ère.
[4] Die aromunische Frage, Graz (Autriche) : Bohlaus, 1974.