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Nicolas Trifon

 

Le particularisme aroumain

et le pari européen

 

   Plusieurs raisons m’ont conduit à proposer un examen succinct de ce que j’appellerai le particularisme aroumain dans des termes politiques et en allant droit au but chaque fois que l’occasion se présente. Il a toujours été entouré d’un certain mystère qui, tout en suscitant la curiosité et l’intérêt, a souvent favorisé aussi le rejet, puis l’oubli. Qui plus est, son évocation a été taboue à certaines périodes. Son traitement, y compris « scientifique », s’en ressent. Les allusions politiques, les sous-entendus polémiques et les non-dits que l’on peut déceler dans bon nombre de discours et articles à caractère général ainsi que de travaux spécialisés ajoutent une confusion supplémentaire au mystère susnommé. Il est difficile, lorsque l’on a affaire à ce genre de propos et de textes, de faire la part de ce qui relève de la conviction personnelle, de la stratégie personnelle (sous-tendant par exemple des soucis de carrière académique ou politique) de leurs auteurs ou encore des principes supérieurs qu’ils entendent défendre de façon indirecte. L’objectivité trop sourcilleuse est suspecte quand le sujet traité exige une prise de position, tandis que le ton pathétique n’est pas garant d’authenticité. Ce traitement allusif et implicite des questions sensibles ou supposées telles et le climat de suspicion, souvent non fondé, qui en résulte finissent par marginaliser sinon occulter un particularisme déjà soumis à de rudes épreuves.

   Ma démarche implique inévitablement le recours à des raccourcis, des simplifications et des réductions. Aussi, pour limiter les malentendus, je m’empresse de préciser que le particularisme aroumain, tel que je l’envisage ici, recouvre des réalités fort disparates dont le point de convergence consiste dans l’usage et la référence commune à une langue, l’aroumain. De nature linguistique, ce facteur de différenciation comporte des implications culturelles non négligeables, mais pas de prolongement national. C’est sur ce dernier point que s’articule l’hypothèse que j’essaierai de présenter dans cette communication. Très vif, bien que déjà en recul, pendant la période qui précède la mise en place dans ses grandes lignes de l’actuelle configuration étatique et nationale de la région, le particularisme aroumain a été amené ensuite à se reproduire à la fois librement (c’est-à-dire en dehors d’un cadre d’homogénéisation institutionnel - administratif, scolaire, etc.) et sous contrainte (c’est-à-dire dans un cadre institutionnel qui ne le prenait pas en compte, voire qui l’excluait). Aussi, a-t-il subi de plein fouet l’accélération des transformations des structures sociales (communautaires, professionnelles, familiales, etc.) à laquelle on assiste ces dernières décennies dans les Balkans.

   En nette perte de vitesse, fragmenté et éclaté, le particularisme aroumain continue cependant de donner des signes de vie en cette fin de siècle. En Grèce, pays membre de la CE depuis 1981, les associations valaques multiplient les initiatives pendant les années 80 tandis qu’en Albanie, en Roumanie et dans l’ancienne république yougoslave de Macédoine, à la suite respectivement de l’effondrement du régime communiste et de la dislocation de la fédération yougoslave surgissent des associations et des journaux aroumains au tout début des années 90. Parallèlement, des associations regroupant des Aroumains vivant en Occident saisissent les organismes internationaux au sujet de l’absence des droits spécifiques pour les Aroumains dans les Etats où ils vivent. Enfin, l’assemblée parlementaire du Conseil de l’Europe adopte le 24 juin 1997 le Projet de recommandation sur la langue et la culture aroumaine rédigé par le député J.M. de Puig. Par ailleurs, un regain d’intérêt semble se manifester sur les plans universitaire et de recherche.

   Il convient d’être circonspect à propos du retour dans l’actualité du particularisme aroumain, puisqu’il est dû à des tendances lourdes et des événements extérieurs, qu’il s’agisse de la chute du communisme, de l’éclatement de la Yougoslavie ou de l’élargissement de la CE. Ce retour signifie le maintien du particularisme aroumain mais n’en garantit pas la vigueur. Pour en savoir plus, il faudrait procéder à une mise à plat, au cas par cas, de la situation, dresser un bilan réaliste, susciter un débat au sein duquel puissent s’exprimer les différentes sensibilités. Ceci est avant tout du ressort des associations existantes mais les recherches publiées ou en cours peuvent également fournir des renseignements précieux[1].

   En attendant, force est de constater que ce retour dans l’actualité a occasionné une subite réactivation des nationalismes en lice dans la région. Suffisamment « mystérieux » et mal connu pour constituer un terrain propice à des spéculations contradictoires, le particularisme aroumain est redevenu, malgré lui, un micro-enjeu géopolitique dans la région, puisqu’il est présent sur le territoire de trois Etats en conflit latent au sujet de leurs fondements nationaux et de leurs frontières. Les polémiques entre les « partis » grec, roumain, macédonien ou albanais, comme d’ailleurs un certain discours victimiste aroumain à velléités nationalitaires mais sans but précis, hypothèquent l’évaluation des réalités sur le terrain, monopolisent le débat et empêchent une éventuelle revitalisation du particularisme aroumain. Le retour de ce dernier sur la scène publique n’est cependant pas dû seulement à celui des débats politiques et diplomatiques du début du siècle. Il est dû aussi à un phénomène nouveau, qui ne manquera d’influer l’évolution en cours dans les Balkans, à savoir la construction européenne. Pour saisir l’impact potentiel de ce phénomène sur la question qui nous intéresse, il convient d’opérer un changement de perspective à l’égard de la période historique où le discours nationaliste puise l’essentiel de ses métaphores, convictions et arguments.

   En cette fin de siècle, on peut raisonnablement adhérer à la thèse qui a de plus en plus cours parmi les historiens qui se penchent sur la question : « C’est l’Etat qui crée la nation et non l’inverse. » Je reprends à dessin ici la formule, assez polémique, d’Eric Hobsbawm qui à son tour s’appuie sur les déclarations d’un personnage peu suspect d’antinationalisme, le maréchal Pilsudski, l’artisan de l’Etat-nation polonais[2]. Ce serait une lapalissade que d’en déduire que « s’il n’y a pas de nation aroumaine c’est parce qu’il n’y pas d’Etat aroumain ». Ce qui singularise le particularisme aroumain c’est qu’il ne s’est pas traduit, à l’instar des autres particularismes de la région, par un mouvement nationaliste conséquent, c’est-à-dire visant en dernière instance la création d’un Etat propre, ni, après 1913, par des revendications appuyées d’un statut de minorité nationale au sein des nouveaux Etats nations.

   Certes, les aspirations nationales n’ont pas manqué et l’on peut toujours rappeler que la première grammaire de l’aroumain est parue en 1813, soit respectivement un et ving-deux ans avant celles du serbe et du bulgare moderne, et multiplier les exemples d’initiatives prises au sein de la diaspora aroumaine en Europe centrale sous l’influence des Lumières. Ces aspirations sont très présentes à partir de 1859, lorsque l’Etat roumain, à peine formé, démarre le financement des écoles roumaines destinées aux enfants aroumains sur le territoire de la Turquie de l’époque. Pourtant, même en ces temps, riches en rebondissements, l’objectif d’un Etat national n’est jamais à l’ordre du jour. Par ailleurs, le rattachement des territoires peuplés par des Aroumains à l’Etat roumain, non limitrophe, n’a jamais été sérieusement envisagé.

   La perspective d’un Etat propre, et même d’une sorte d’autonomie régionale, ne présentait pas d’attrait particulier pour les Aroumains au siècle dernier en raison de leur dispersion, de leur mobilité et de la nature des activités qu’ils exerçaient. Depuis un bon moment déjà, ils fonctionnaient non seulement dans une logique territoriale - notamment dans les réduits montagnards difficiles d’accès, qui constituaient leurs principales zones compactes d’habitation – mais aussi dans une logique de réseaux – de transhumance, de transports, de commerce, d’auberges (hans), etc. Ces deux logiques s’alimentaient réciproquement, jusqu’à un certain point tout au moins, et l’essaimage des artisans et commerçants aroumains avait

dépassé les frontières de l’Empire ottoman. L’apparition des frontières nationales et leur modifications successives constituait littéralement une entrave pour la libre circulation des marchandises, des troupeaux de moutons et des personnes tout court, libre circulation qui leur assurait une certaine prospérité. L’hiatus entre les intérêts, la vision du monde, les aspirations de la bourgeoisie aroumaine (parfois très puissante mais toujours isolée) des villes et ceux de la population des zones d’habitation traditionnelles, hiatus qui constituait une conséquence inévitable de cette double logique, allait se renforcer. Sommés de se prononcer lors des conflits nationaux, la plupart d’entre eux s’en sont tenus à une position attentiste et prudente qui attestait l’existence parmi les Aroumains, y compris parmi ceux qui manifestaient des aspirations nationales, d’une conscience diffuse, parfois intuitive, des risques qu’un tel engagement leur faisait courir. A la stratégie, courante en ce temps, de l’affrontement - trop risquée dans leur cas - ils préférèrent une stratégie de l’évitement, qui plongeait ses racines à la fois dans un réflexe minoritaire acquis au cours des siècles et dans un mode de vie particulier. Les événements ultérieurs confirmeront le bien-fondé de cette autolimitation sur le plan des revendications à caractère national. Les massacres, persécutions, déplacements massifs de population, montreront le peu d’égard des Etats nations de la région pour les ensembles humains vivant sur leurs territoires et gênant leurs objectifs.

   Si j’ai fait ce rapide tour d’horizon c’est pour tirer la conclusion qui, à mon avis, s’impose et concerne directement l’actualité. En laissant de côté les considérations morales, qui en l’occurrence feraient plutôt office de diversion, on peut estimer que l’état précaire dans lequel se retrouve le particularisme aroumain ne saurait être imputé à une quelconque défaite ni à un abandon (la Roumanie a fourni un soutien logistique en fonction de ses propres intérêts d’Etat nation, et les grandes puissances de l’époque n’ont jamais manifesté le moindre intérêt pour le problème aroumain). Il résulte, pour l’essentiel, de l’échec à long terme d’une stratégie d’évitement sur le plan national adoptée par la force des choses. Il faut cependant dédramatiser : ce n’est qu’à long terme que cette stratégie (qui ne découle pas à proprement parler d’un choix et ne saurait être attribuée à une quelconque prédisposition des Aroumains pour ce que j’appellerai la prudence mais que certains n’hésiteraient de qualifier de lâcheté) a échoué et l’échec apparaît comme étant relatif lorsque l’on confronte les réalités actuelles du particularisme aroumain aux annonces de disparition imminente du début du siècle.

   Le mot pour caractériser le processus d’effacement du particularisme aroumain[3] qui revient le plus souvent chez les chercheurs (pas seulement roumains, donc

souvent empreints de convictions nationalistes, puisque on le retrouve aussi chez l’historien autrichien Max Demeter Peyfuss, auteur d’un excellent ouvrage en la matière[4]) est celui de « dénationalisation ». Ce mot, me semble-t-il, implique une interprétation abusive qui risque d’entretenir la confusion. Ce serait plutôt à une « nationalisation », à voies multiples et ayant revêtu des formes fort diverses, selon les individus et groupes concernés et, bien entendu, les nations d’accueil, que l’on assiste. Un processus qui, bien que n’ayant pas rencontré de fortes résistances, s’est révélé relativement long et, surtout, n’a pas toujours entraîné ipso facto l’abandon du particularisme aroumain.

   Dans une logique nationale, les réminiscences du particularisme aroumain pourraient faire figure d’autant de « ratés » de l’assimilation. Il n’en va pas de même pour ceux qui parlent encore l’aroumain ou s’en réclament. Aujourd’hui comme hier et avant-hier, pour la plupart d’entre eux, le maintien de leur particularisme n’est nullement incompatible avec l’accès de plein pied à la nation de la société majoritaire. Ceci me conduit à l’hypothèse suivante : tant l’effacement, qui est apparu jusqu’à présent comme inévitable, que la survie précaire mais surprenante du particularisme aroumain pourraient s’expliquer par le fait que le cadre national ne pouvait pas apporter une réponse appropriée à la question que soulève ce particularisme. Autrement dit parce que cette question, la fameuse question aroumaine qui a fait long feu au siècle dernier et qui pointe son nez, plus discrètement, de nos jours, se situe à la fois en deçà et au-delà de la question nationale. Elle est en quelque sorte infra et supranationale.

   Or la construction européenne en cours est en train de dépasser le cadre national. L’Europe n’est pas la panacée : telle qu’elle se donne à voir et telle qu’elle se dessine, elle comporte de nombreuses contradictions et secrète bien des mécanismes, parfois fort anciens, générateurs d’injustices. Une chose est cependant à peu près sûre : son mode de fonctionnement est déjà en partie supranational et le deviendra de plus en plus, tandis que les valeurs nationales, des petits comme des grands pays, sont appelées à jouer un rôle de plus en plus marginal.

   Paradoxalement, c’est au moment où son effacement définitif, à travers l’extinction de la langue, relève du court terme, que le particularisme aroumain est confronté à une dynamique historique qui est susceptible de favoriser son essor, pour des raisons du même ordre que celles qui avaient entraîné son effacement progressif depuis un siècle. Contrairement aux mouvements nationalistes dont le retour en force est tout aussi inquiétant qu’ambigu (l’histoire ne se répète pas), des phénomènes comme le particularisme aroumain peuvent jouer un rôle, sans doute modeste mais exemplaire, dans la construction européenne. La décision du Parlement européen en sa faveur n’a pas été prise à la légère et, dans un sens, on pourrait dire que si l’Europe peut être une chance pour la particularisme aroumain, celui-ci peut aussi être une chance pour l’Europe. Mais, pour que de telles assertions aient un sens, encore faudrait-il qu’il y ait un pari européen de la part de ceux qui se sentent concernés par le particularisme aroumain.

 

 



[1] Je pense par exemple au dernier ouvrage en date de T.J. Winnifrith, riche en renseignements et observations, ou aux travaux de Stamatis Beis sur le parler aroumain de Metzovo, mais aussi à la thèse de l’anthropologue J.-P. Gossiaux sur l’ « ethnicisme transnational valaque » ou encore au témoignage (autoanalyse) de la chercheuse Irina Nicolau.

[2] Nations et nationalisme depuis 1780, Paris : Gallimard, 1992.

[3] Je laisse de côté les points de vue nationalistes roumain et grec. Le premier déplore les vicissitudes d’une histoire plus que millénaire qui ont isolé les « Roumains du Sud » les empêchant d’intégrer la grande famille roumaine (intégration entraînant logiquement l’abandon du « dialecte » aroumain au profit du roumain littéraire). Selon le second, l’abandon de l’aroumain serait en quelque sorte le prix à payer pour réintégrer une nation quittée par accident au début de notre ère.

[4] Die aromunische Frage, Graz (Autriche) : Bohlaus, 1974.