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La fuite en avant
Reprenant l'atavisme des vieux shylocks, les managers capitalistes
n'ont plus vu que le profit immédiat. L'équilibre dynamique
? Un mythe ! Instabilité ! Danger ! Pour prouver qu'une bicyclette
n'est pas en équilibre, il suffit de mettre les freins. On a appliqué
les freins, cessant la redistribution qui avait créé l'Âge
d'Or. Bien sûr, la bicyclette a cessé de rouler. On a stoppé
net la croissance en termes réels du pouvoir d'achat le revenu
moyen en dollars constants, aux USA n'augmenterait plus pendant 25 ans
! - alors même que les progrès de la technologie permettaient
de produire plus et EXIGEAIENT plus que jamais que l'on consomme davantage.
La contrainte technique inhérente au capitalisme industriel
- cette relation de dépendance envers le consommateur et la demande
effective - ne cessant pas pour autant d'exister, l'enrichissement réel
du capitaliste s'en est trouvé lui aussi stoppé net. Plutôt
que de reconnaître son erreur et de reprendre la redistribution en
augmentant la valeur du travail, enrichissant d'abord les travailleurs,
puis éventuellement les capitalistes eux-mêmes, le Système
a choisi la solution périlleuse de contenter tout le monde. En trois
(3) mouvements.
Le Système a d abord mis les riches à l'abri de tout
nouvel effet de redistribution, en réduisant les impôts qui
leur avaient été imposés et en rétablissant
un taux d'intérêt assez supérieur à l'inflation
pour que, toute fiscalité prise en compte, un riche puisse encore
devenir plus riche en ne faisant rien et sans courir aucun risque, par
simple accumulation des intérêts sur un capital oisif.
Pour se concilier la strate supérieure de la classe moyenne,
celle qui contrôle de fait le processus démocratique qui sert
de faire valoir au Système et est essentiellement composée
de propriétaires, on a aussi tenu ceux-ci indemnes de toute contribution
au processus de redistribution, leur faisant réaliser, par l'inflation,
un gain en capital sur leur propriété supérieur à
ce qu'ils contribuaient en impôts.
Qui allait subventionner la consommation les laissés pour compte,
toujours nécessaire au fonctionnement de l'économie, si ni
les capitalistes, ni les propriétaires n'y contribuaient? La seule
cible restait la strate inférieure de la classe moyenne, ceux qui
payaient des impôts à la source et qui, n'étant pas
propriétaires, ne bénéficiaient pas de l'inflation.
Il était manifestement impossible, cependant, sans les paupériser
eux-mêmes, de soutirer des seuls travailleurs/locataires le coût
de la subsistance des pauvres et de l'enrichissement constant des nantis.
Il fallait donner aux pauvres le pouvoir d'achat qu'il fallait et permettre
aux propriétaires de tirer leur épingle du jeu, tout en laissant
les riches engranger des intérêts, mais sans faire basculer
une majorité des travailleurs dans la pauvreté.
Le Système a choisi la solution de la fuite en avant. Poussant
le Postulat des deux richesses à sa conclusion logique, il à
simplement créé l'argent qui lui manquait. Il l'a fait en
maintenant les intérêts élevés, alors que la
surabondance de capitaux aurait du mener à des taux bas ou même
négatifs. Au Canada, par exemple, des obligations de l'État
portant 19 % d'intérêt ont pu débuter en 1982 leur
généreuse carrière et la poursuivre entre les mains
de ceux qui les avaient acquises, pendant que les politiques de l'État
ramenaient à 2 % l'inflation de 14 % qui avait justifié leur
émission.
Pendant 25 ans, le niveau de vie en dollars constants des classes moyenne
aux USA n'augmenterait pas d'un iota - et celui des plus défavorisés
diminuerait, même ! - pendant que l'indice Dow-Jones passerait de
800 à 13 000, multipliant par 17 la valeur des stocks. C'était
un ajout au patrimoine des nantis d'une valeur monétaire supérieure
à celle du patrimoine de la France ! Mais que valait RÉELLEMENT
cet ajout ?
Les actions d'une compagnie confèrent un droit au partage des
profits à tirer de la vente de ce que celle-ci produit. Mais si
la population n'a augmenté que modestement et son revenu par tête
encore moins, l'espérance des profits à retirer des biens
et services qu'on peut vendre au consommateur est-elle si supérieure
à ce qu'elle était au début de la période ?
On créait en bourse une valeur fictive colossale qui ne représentait
aucune réalité et qui, comme un arc-en-ciel n'existait que
dans la mesure où l'on n'étendait pas la main pour y toucher.
Une chimère qui n'existerait qu'aussi longtemps qu'on feindrait
d'y croire.
Pour régler ses fins de mois, le système allait créer
une richesse virtuelle illimitée, répartie uniquement entre
ceux dont l'aisance assurait que cette richesse ne trouverait pas sa voie
vers la consommation de biens et services, mais demeurerait totalement
investie. En distribuant uniquement cette richesse virtuelle aux riches,
on pouvait satisfaire l'ambition de ces derniers dont le pourcentage de
la richesse reviendrait au niveau de naguère, mais sans risque d'inflation,
puisque cet argent ne serait jamais utilisé pour la consommation,
mais uniquement comme un outil de pouvoir.
Le problème, c'est qu'en l'absence d'une inflation qui, même
désagréable, aurait au moins maintenu un rapport entre la
réalité et son symbole, on a permis qu'il ne subsiste plus
aucune commune mesure entre les biens réels et la masse monétaire
qui prétend les représenter. Le Système a fait plaisir
à tout le monde en distribuant largement de l'argent qui ne correspond
à aucune valeur réelle. Au lieu de récompenser ses
enfants doués en leur donnant plus de friandises, le Système
ne leur a plus offert que des images.
Un risque à courir Mais si on quitte la réalité
pour plonger dans l'imaginaire, pourquoi s'en tenir à cette approche
encore bien lourdaude ? Pourquoi ne donner qu'aux riches les émotions
de l'hyperespace financier ? Pourquoi ne pas aussi contrôler EXACTEMENT
la consommation de ceux dont on souhaite qu'ils consomment ?
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