[ mardi 9 décembre ]

La dernière fois que nous nous sommes aperçus, c'était au mois de juin, l'an passé, vous portiez du bleu, du bleu, qu'était-ce, mais oui, vous portiez du bleu nous étions en juin, je me souviens vous étiez partis brusquement, non, pas si brusquement, plutôt, comment dire, légèrement, littéralement à la légère, c'est brusque ça aussi, non? J'allai peut-être vous croiser à nouveau, peut-être pas, mais après tout celà n'importe pas, après tout, nous ne nous connaissons pas.
Je me souviens qu'en juin les jours sont plus longs, ça fait du bien, de s'en souvenir, finalement. Là, aujourd'hui, j'aimerais que le jour soit plus long, que le ciel se fasse plus clair pour me faire prendre l'air, encore un peu au dehors.
Je vous disais, juin, il y a plus d'un an je m'en souviens, ce fut le dernier qu'il m'a été donné de voir ici, les dernières fois vous savez, ça compte aussi. Moins que les premières, plus que l'in-between.
Savez-vous, vous donnez à ce jour un air de printemps, l'hiver n'a été plus frois et pourtant, vous donnez à ce jour sous mes doigts un air de printemps. La nuit n'est pas tombée encore, et tant qu'il fait jour je me fais aveugle devant décembre, mais les yeux grands ouverts vers le ciel j'y vois le mois de juin d'ici, il m'avait manqué je crois. Je ne m'en apercevais pas et pourtant, il me manquait vraiment, je crois.
Alors je le vis encore une fois. En plein après-midi je vous suis, le hasard ne pourrait mieux faire les choses. Je n'en dirai pas tant dès ce soir, dès demain, mais en plein après-midi je vous suis, le hasard me fait sourire, oui, c'est bien vous, je souris. Je voyage. Je voyage à l'intérieur même du moment présent, j'ai ce que vous n'avez pas, j'évolue dans une dimension fantastique mêlant le passé et le présent, l'avenir, celà faisait bien longtemps que la réalité ne s'était pas ainsi dédoublée, comme au temps de l'enfance, alors oui, ça faisait bien longtemps.
Dans la foule je fuis, je fuis et vous suis. N'y voyez rien d'autre que ça, tous regagnent le coeur de la ville, nous faisons de même, n'y voyez rien d'autre que ça. En silence oeuvre un hasard bien ordinaire, et l'ordinaire me fait sourire, c'est déjà ça.
Vous êtes assis à ma gauche. J'allai vous croiser à nouveau, peut-être, et bien voilà. Mais je ne vous croise pas, vous êtes assis à ma gauche alors, mes yeux ne font que deviner les traits derrière votre ombre, un rayon de soleil s'accroche à mes doigts, je m'enfonce dans la douceur de l'après-midi qui fait fi de la fureur des transports en commun.
Je tourne la tête, voyez comme l'on peut ne rien remarquer, jamais, de la différence qui s'installe entre regarder au loin, très loin, et dessiner des yeux un visage là tout près, celui qui se tient devant l'horizon, avant la ville, avant décembre au dehors.
Je vous ai donné un nom, je vous ai donné une histoire, j'ai tout inventé de toutes pièces, je ne vous mentirai pas, je vous ai prêté des qualités et des défauts, vous avez un nom dans mon souvenir, vous êtes un personnage à part entière, second rôle ou figurant, sur la liste de mes dix mille et un souvenirs, vous avez un nom pour moi, et vous êtes assis là et vous ne savez pas. Oh comme je ne changerais rien! En ces instants absolument rien! Mon apostrophe, là, les autres, je vous ai fait sourire, vous ne me reconnaissez pas je vous excuse, et ma voix là, je vous ai fait sourire, comme je ne changerais rien à cet instant-là!
Laissez le hasard placer ses pions sur l'échiquier, ne forcez en rien le souvenir, encore moins l'illusion de la reconnaissance, nous ne nous connaissons pas, et je crois que j'en apprécie d'autant plus le moment pour celà. Nous ne nous connaissons pas, mais dans mon imaginaire il y a ce nom que je vous ai donné, et cette histoire que je vous ai prêtée, nous ne nous connaissons pas, mais vous portez bien moins de votre personnage que moi, parce qu'à l'extérieur vous n'avez qu'un visage, n'êtes qu'un corps dans la foule, et moi, je vous ai prêté dans mes songes bien plus que celà. Vous me donnez matière dans le silence d'un après-midi ensoleillé de décembre, vous me donnez matière et en prenez bien moins. Je vous donne des mots au présent, une destination, une journée ordinaire, une ombre à rejoindre, et peut-être n'avez vous rien de celà.
Vous me donnez matière, peut-être en gardez-vous bien moins.

Vous me dépassez et marchez vers la ville. J'avance lentement puisque rien ne presse, rien ne presse plus que l'urgence que vient de mettre le printemps dans mon coeur, l'urgence à ressentir encore, tout, tout, tout pourvu qu'il en sorte quelque chose de Vivant à l'intérieur. Rien ne presse. Vous marchez un peu plus vite, vous ne ressemblez pas à cette dernière fois où je vous avais parlé en juin d'une autre année, non, vous avez revêtu vos habits d'hiver, vous ressemblez au premier hiver où nous nous étions croisés, déjà - vous ne vous en rappelez pas -, nous étions plus jeunes qu'aujourd'hui mais en ces mêmes lieux anonymes, nous étions plus jeunes certes, mais vous n'avez pas changé. Votre image aujourd'hui est bien plus fidèle à un loitain passé qu'elle ne le fut jamais ces dernières années.
Je vous regarde vous éloigner, moi je crois je vais aller me balader de l'autre côté, alors je vous quitte, oui, c'est ça, je vous quitte, nous ne nous connaissons pas et je vous quitte pourtant, je prends des décisions qui vous évincent, c'est extraordinaire, jusqu'où peut aller l'imaginaire. Je vous regarde vous éloigner et je crois je voulais juste vous revoir, juste après juin, je voulais juste vous revoir, m'assurer que tout est bien là, que rien ne s'échappe vraiment, pas même les plus infimes traces de pas, m'assurer qu'on avance bien avec tout ce qu'on a vu, tout ce qu'on a lu, tout ce qu'on a pris et semé, je voulais m'en assurer, dans mes moments de doute, que le hasard n'emporte jamais trop loin tout ce qu'on lui a confié. Je vous regarde vous éloigner, c'est mardi, c'est décembre, je vous reverrai, peut-être, et puis je m'en moque, je crois juste que le hasard fait des choses bien ordinaires et qu'il les fait bien, parfois. Vous étiez assis à ma gauche cet après-midi dans les transports en commun. C'était le printemps en décembre. Rien de plus. Rien de moins.

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