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                                                      DU RÊVE À LA RÉALITÉ
                                                                                 
© Xeen - 3 avril 2002

statut : complet
spoilers : Broca Divide, Brief Candle, Cold Lazarus, Message in a Bottle, Politics, Divide & Conquer, Entity
genre : drame, romance, humour
disclaimers : Showtime/Viacom, MGM/UA, Double Secret Productions, Gekko Productions et SciFi Channel

note de l'auteure : accrochez-vous, c'est un peu compliqué

*

1. On a bien le droit de rêver, non ?

Tous les regards convergèrent vers le stargate. L'iris s'ouvrit. Le champ gravitationnel miroitait. Un silence assourdissant remplit la salle d’embarquement.
Le général Hammond posa la main sur le micro devant lui tandis que l’autre se crispait sur la console. Légèrement penché en avant, il recevait les effluves musqués de la nouvelle eau de toilette du sergent Andrews qui monitorait la porte ce jour-là.
Un homme en loque émergea du vortex comme un boulet de canon et tituba sur la passerelle en acier, ses pas résonnant de manière surréaliste dans la grande salle. Le cliquetis des armes automatiques fut couvert par les ordres du général.
"C’est le colonel O’Neill !" hurla-t-il dans le micro. "Baissez vos armes ! Bienvenue parmi nous colonel. Je ne pensais pas vous revoir un jour," continua Hammond, l'expression d'un soulagement visible inscrit sur son visage.
Une silhouette gracile déboucha en courant dans la pièce et sauta au cou du colonel. "Jack, moi non plus je ne pensais pas te revoir…" murmura la jeune femme à l’oreille du soldat.
Il l’entoura de son bras valide et leva la tête vers le général. "Général, content d'être revenu à la maison ! Désolé si je vous ai manqué ! Permission de prendre une douche mon général ?"
Avant que Hammond ne puisse répondre, il s'écroula sur le sol, au moment où l'équipe médicale arrivait en hâte.
"Docteur O'Neill, accompagnez votre mari à l'infirmerie. Tenez-moi au courant de son état de santé !"
"Bien monsieur !" s'écria Sam qui emboîta le pas des infirmiers sans lâcher la main de Jack qui gisait inconscient sur le brancard.
Hammond se pencha vers le technicien, lui adressa quelques paroles de remerciements.
"Merci mon général", répondit Andrews d'une voix sourde.
Il se dirigea vers son bureau et avisa le planton. "Faites prévenir le général West que nous avons récupéré le colonel O'Neill sain et sauf, airman ! Envoyez quelqu'un à l'infirmerie pour prendre de ses nouvelles. Que l'on remette cela en main propre au médecin-chef Newton."
Hammond s'affala sur son siège et décrocha son téléphone.
"Le chiffre ? Sergent Edmondson ? Envoyez-moi le major Cuelan immédiatement !" Il raccrocha sèchement et ouvrit son ordinateur. Des lettres étranges se matérialisèrent sur l'écran. Il passa la main alternativement sur l'écran puis sur ses yeux. Non. Le phénomène persistait. Satanés portables ! Il grommela quelque chose au sujet de la technologie et de la paperasse électronique et eut juste le temps de refermer l'ordinateur fautif quand le major se présenta à la porte de son bureau.
"Vous avez demandé à me voir mon général ?" commença Cuelan en entrant.
"Repos major !" dit Hammond en se levant pour aller à se rencontre. "Nous avons du pain sur la planche ! Il est temps de revoir toutes les procédures de retour sur Terre. Il a été porté à ma connaissance que les codes de nos équipes n'étaient changés qu'une fois par semaine. C'est inacceptable !"
"Très bien mon général," hésita le major. Il s'assit à l'invite du général et attendit la suite.
"Il me faut tous ces codes sur mon bureau avant ce soir. Je vous demanderais de bien vouloir me faire un rapport détaillé sur la procédure ainsi que la fréquence exacte de rotation."
Une alarme l'interrompit.


06:00 heures.
Hammond donna un coup de poing sur son réveil et s'assit dans son lit. C'était un rêve.
Il se passa la main machinalement sur le visage. Il était en nage. Il sauta directement de son lit dans la douche en essayant désespérément de se souvenir.
Cela faisait plusieurs semaines qu'il rêvait du SGC. Enfin, pas exactement du SGC. Le docteur Carter et son mari appartenaient à une réalité alternative. Cette nuit, il se souvenait même avoir parlé de Newton. Ils avaient servi ensemble en Corée. Chic type. Son hélicoptère sanitaire avait essayé des tirs de mortier au Vietnam. On l'avait porté disparu. Quand il avait rendu visite à sa femme à son retour au Texas, elle avait déjà déménagé sans laisser d'adresse.
Andrews en revanche avait fait partie du programme du Stargate avant son arrivée à Cheyenne Mountain. Il avait signé de sa main sa mutation pour la base Edwards.
Pourquoi essayait-il de joindre West ? Le général était mort d'un arrêt cardiaque après sa mise à l'écart du projet. Washington voulait se débarrasser des militaires trop pointilleux…
Il attrapa une serviette éponge et se sécha en réfléchissant. Il serait sans doute sage d'en parler avec Fraiser. D'un autre côté, son test d'aptitude et l'examen médical semestriel étaient dans un mois. A peine.
Il essuya machinalement l'eau sur le sol et jeta la serviette dans le panier en osier laqué blanc. Une fois dans sa chambre, il sortit des vêtements civils. Il avait des courses à faire avant de rejoindre son poste. En entrant dans la cuisine, il hocha la tête pensivement et décida qu'il prendrait son petit déjeuner en ville. Helen lui manquait. Le passage du temps ne rendait pas son absence plus supportable.
Il sortit de chez lui en claquant la porte et démarra en trombe.
Il faut que je pense à demander si un Cuelan travaille au chiffre… se dit-il avant de tourner sur Main Street.

*

Le colonel O'Neill entra dans le bureau du général, les mains profondément enfoncées dans les poches et un sourire aux lèvres. Leur mission sur P5… machin chose s'était soldée par une semaine de surf et de farniente à pêcher au gros sur les récifs coralliens. Carter avait trouvé des veines de naquadah, Daniel des bouts de caillasses "absolument extraordinaires, qui témoignaient de…, le travail de toute une vie, … blablabla", Teal'c, … heu, Teal'c, quoi !
Devant la mine sinistre de Hammond, il eut le bon sens d'arrêter de siffloter. Il sortit une main de sa poche et l'agita en signe de trêve. "Vous vouliez me voir général ?" dit-il en s'asseyant.
"Oui, Jack."
Aïe… Quand Hammond l'appelait Jack, ce n'était jamais bon signe. "Général ? Quelque chose ne va pas ?" Re-aïe ! Il ne pouvait pas la fermer ? Cette journée s'annonçait grandiose, il sortait du labo de Sa… Carter et elle l'avait même appelé Jack ! Il avait battu Teal'c à la boxe –presque- à la loyale… enfin, il n'allait pas chipoter pour l'amour du ciel ! A la loyale ! Il prit son air le plus innocent, un trombone et commença à faire subir au pauvre ustensile de bureau les pires tortures.
"Jack, j'ai un problème," dit Hammond en posant ses mains croisées sur son bureau. Il se pencha vers O'Neill, un pli profond barrant son front.
"Si je peux vous aider général, vous savez que vous pouvez compter sur moi…"
"Je sais colonel. C'est même pour cette raison que vous êtes là."
Oh, oh… Il allait encore prendre sa retraite ? Il était hors de question qu'il accepte de le remplacer à la tête du SGC. Il n'avait pas encore l'âge qu'on le pousse dans une petite chaise chromée à roulettes en défilant devant les visages obséquieux de ses subalternes tout en subissant l'assaut de sa hiérarchie et de gens peu fréquentables comme Kinsey, ce cher sénateur. Non, non; il avait encore de bonnes années devant lui sur le terrain….
"Je vous écoute mon général," s'entendit-il dire.
"Vous savez que j'avais accepté cette nomination au programme Stargate parce que je pensais que ce serait un couloir tranquille vers une retraite méritée."
Bingo, en plein dans le mille ! C'était couru, Hammond tournait autour du pot depuis des mois. Jack acquiesça, sans laisser paraître son désarroi.
"J'ai décidé de placer votre nom en tête de liste. Je veux que vous me remplaciez à la tête du SGC," déclara-t-il de but en blanc.
"Heu… c'est à dire… tout de suite ? Enfin, je veux dire maintenant ? Général, ce n'est pas sérieux !" s'exclama-t-il en se levant à moitié. Assommé par la confirmation de ses craintes, il retomba sur son siège. Tu parles d'une belle journée… Il soupira. "C'est un honneur mon général…"
"…'mais' ? Je ne veux pas entendre ce 'mais' Jack. Vous seul êtes susceptible de me succéder. Votre refus signerait l'arrêt du programme, j'en suis persuadé. Rassurez-vous, je n'ai informé personne de ma décision pour le moment. Cette fois, elle est définitive. Vous êtes mon meilleur homme, le plus qualifié, je tiens à vous laisser le choix," conclut Hammond.
"Permission de parler librement mon général ?"
"Allez-y Jack."
"Je vais y réfléchir mon général. A deux conditions."
"Lesquelles ?"
"Je demanderais une promotion pour le major Carter et une liberté d'action totale pour le docteur Jackson."
"Le major Carter…"
"Mmmm… non, non !" O'Neill secoua la tête en signe de dénégation.
"Je ferais ce que je peux Jack. Je vous le promets."
"Si les deux conditions ne sont pas réunies, je me verrais dans l'obligation de refuser, général. Vous remplacer implique le démantèlement de SG-1 et je désire que le major Carter commande cette équipe. Quant à Daniel, il est hors de question qu'il soit en butte aux aigreurs d'un militaire qui n'approuverait pas ses recherches."
"Vous ne demandez rien pour Teal'c ?"
"Teal'c n'a pas besoin de mon aide," répondit O'Neill d'un ton sec.
Le général ne parut pas s'alarmer de la réponse du colonel et continua sur le même ton badin. "Venons-en au fond du problème Jack. Comment comptez-vous gérer les équipes offworld ? Notre politique a été jusqu'à présent de modifier les codes des GDO une fois par semaine. Voulez-vous que nous revoyions la procédure ? Je peux faire venir les listings du chiffre si vous le désirez ?"
"Entendu. J'imagine que plus tôt nous commencerons, mieux ce sera," sourit O'Neill.
Hammond se leva et alla serrer la main de son second. "Je suis content que vous acceptiez O'Neill. O'Neill, vous avez fait le bon choix !" s'exclama-t-il en lui donnant une bourrade amicale sur le bras.


"O'Neill ? O'Neill ?" insista Teal'c en secouant le colonel, pelotonné dans une anfractuosité rocheuse au-dessus du vide. "Le major Carter m'envoie vous informer que nous allons reprendre la piste sans délais." Sa voix de basse était couverte par le mugissement continu du vent.
"La piste ?" grommela le colonel.
Où était passé le bureau du général ? Il essaya de se lever. Le froid polaire qui régnait sur P5X-111 l'avait engourdi. Teal'c se pencha et l'aida à se relever, donnant quelques tapes au passage pour décrocher la neige et la glace sur le treillis du colonel.
"Depuis quand Carter fait-elle du café ?! Au nom du ciel, nous avons emporté juste ce qu'il nous faut pour la semaine !" dit-il en suivant Teal'c sur l'étroit escarpement. Une odeur épouvantable de café bouilli assaillit ses narines. "Pourquoi l'avez-vous laissé faire !" s'écria-t-il en s'élançant vers le campement en agitant les bras. Il faillit perdre l'équilibre et le jaffa le rattrapa de justesse.
"Daniel Jackson l'a mise au défi d'y parvenir O'Neill," expliqua Teal'c. "Il semblerait qu'il ait gagné son pari."
"Teal'c ?!! Regardez-moi !" Le visage du Jaffa demeura parfaitement impassible. "Vous avez parié ?! C'est pas vrai ! Daniel, vous devriez avoir honte !" s'exclama-t-il en surgissant devant son second. Le jeune scientifique leva les yeux par-dessus ses lunettes et un éclair de malice brilla dans son regard transparent.
Carter lui adressa un sourire penaud et tendit la cafetière. "Vous en voulez ? Il est encore chaud."
"A l'odeur, je dirais plutôt qu'il a refroidi !" dit O'Neill en remplissant un gobelet. "Aaarrr… vous devriez mettre le reste dans une thermos, pour la route," grimaça-t-il en goûtant la mixture. "Daniel, vous auriez du sucre ? Beaucoup de sucre ?"
Il était en train d'inspecter les environs de leur promontoire quand d'un seul coup, il se souvint de son drôle de rêve. Hammond voulait prendre sa retraite. Il avait besoin de lui pour refondre les codes…
Il aurait dû se douter que c'était un rêve : jamais Carter ne l'aurait appelé Jack…
Il jeta le reste de café sur le feu et donna l'ordre de lever le camp.

*

Sam frappa à la porte du bureau de Daniel et se pencha comiquement à l'intérieur. Un borborygme lui parvint d'une pile de documents et elle fit quelques pas au milieu d'un capharnaüm indescriptible. Seule une lampe de bureau était allumée. Elle actionna l'interrupteur. Une lumière crue inonda la pièce.
Daniel émergea de sous une table et cligna les yeux. "Je ne m'étais pas aperçu qu'il faisait noir," dit-il d'un ton placide en se relevant. Il remonta ses lunettes sur son nez et passa une main nerveuse dans ses cheveux. Il tenait un objet dont la destination semblait n'être connue que de lui seul.
"C'est généralement ce qui arrive quand on n'allume pas la lumière Daniel…" se moqua gentiment Sam. "Je vous dérange ? Je peux repasser plus tard… Quoiqu'il est presque midi," hésita-t-elle. "Nous pourrions peut-être discuter au mess ?" demanda-t-elle une lueur d'espoir au fond des yeux. A bien y réfléchir, elle n'avait pas mangé depuis… depuis trop longtemps. Jack allait encore lui tomber dessus et la menacer de l'envoyer chez Fraiser !
En fait, le colonel ne dirait rien du tout, c'est à peine s'il lui adressait la parole depuis qu'il avait été obligé de lui tirer dessus par deux fois avec son zat'. Quand il la regardait, elle sentait la culpabilité sourdre de tous les pores de sa peau. En bon militaire, il préférait cependant cacher ses états d'âme derrière un masque d'indifférence.
Elle regarda Daniel poser sur son bureau au milieu du fatras ce qu'il venait de récupérer sous la table. "Maintenant, je n'ai plus qu'à retrouver le reste…" murmura-t-il plus pour lui-même que pour Sam.
"Je peux vous aider ?"
"Non… heu… je ne sais pas." Il trébucha sur une poterie, fit tomber quelques feuilles volantes et finit par sortir des papiers froissés de ses poches. "A vrai dire, j'aurais mieux fait de ne pas déballer cette canne à pêche," expliqua-t-il en haussant les épaules tout en examinant le contenu de ses poches.
Sam se figea. Le colonel s'apercevait tout juste de sa présence et il invitait Daniel à aller pêcher ? Elle baissa la tête pour éviter de montrer à Daniel les larmes qui lui brouillaient les yeux. Tu as eu ce que tu voulais, non ? Alors ne t'apitoie pas sur ton sort !
"Tant pis, je la retrouverais plus tard ! C'est une très bonne idée Sam ! Il faut que je refasse des provisions." Il lança les emballages de barres chocolatées dans la corbeille, la manqua et sortit en laissant la lumière.
Sam le suivit en hochant la tête. Quelquefois, elle avait l'impression d'être la mère de Daniel et du colonel. Deux gamins ! Sauf que Daniel Jackson était certainement l'un des cerveaux les plus brillants de son temps et Jack le supérieur le plus… atypique qu'elle ait jamais eu, même si elle lui en voulait d'avoir invité Daniel et pas elle.
Non pas qu'elle aurait accepté mais…
Ils s'installèrent devant un repas gargantuesque et Sam attaqua sa salade verte tandis que Daniel, très concentré, faisait des routes dans sa purée et empilait ses petits pois.
Une fois rassasiée, elle en vint au but de son incursion chez l'archéologue.
"Daniel, le SGC m'a demandé de mettre au point un nouveau code d'accès qui sera utilisé par les équipes offworld," expliqua-t-elle en prenant une cuillérée de jell'o. Elle regarda un moment la gelée translucide trembloter sur la cuillère et continua. "J'avais pensé à un code recomposable randomisé, mais il serait pratiquement impossible de faire coïncider les deux modules."
Daniel acquiesça et essuya la mousse au chocolat autour de sa bouche.
"Utiliser des informations personnelles de façon à déjouer d'éventuels faussaires a été envisagé mais je l'ai abandonné pour des raisons d'éthique," poursuivit Sam.
"Je vous comprends," dit Daniel en s'attaquant à son sorbet. La chantilly se mit à dégouliner sur son menton et il l'essuya d'un geste rapide. "Vous avez essayé la technique des scribes ?"
Sam arrêta de manger et retint son souffle. "Non…"
"Ah … C'est très intéressant comme procédé, mais dans un premier temps, il faudrait que j'analyse les codes utilisés pour essayer d'appliquer cette technique sans trop avoir à modifier les procédures."
"Je ne comprends pas… Pourquoi avez-vous besoin des codes ? On pourrait tout refondre. Les nouvelles entrées effaceraient automatiquement les anciennes…"

Un fracas épouvantable suivi d'une bordée de jurons la réveillèrent. Le colonel O'Neill ramassa l'appareillage complexe qu'il venait de réduire à un tas de composants inutiles et il s'approcha de Carter d'un air triomphant.
"Alors Carter ? Bien dormi ? Comme vous êtes en retard au briefing, j'ai pensé que je devais  passer vous chercher."
"Oh… je … j'ai dû m'endormir au labo," bafouilla-t-elle en se redressant. Elle ôta précipitamment une feuille de papier qui s'était collée sur son front et repoussa sa chaise. "Je ne suis pas prête…
"Pas le savoir !" dit O'Neill qui semblait de très bonne humeur. "Dépêchez-vous, je suis déjà très en retard, Hammond va péter les plombs !" ajouta-t-il en ouvrant la porte.
"Vous voulez dire que vous êtes passé par hasard ?"
"Je ne passe jamais au labo par hasard Carter," dit-il d'une voix bizarre.
Elle se retourna pour le scruter. Il lui fit une grimace désarmante et la poussa vers la sortie. Est-ce qu'elle rêvait ? Ce qu'il venait de lui dire, c'était un aveu.
Rêvé… Elle avait rêvé. Les codes, Daniel… Pourquoi rêvait-elle du SGC ? Jamais elle ne rêvait du travail. Elle rêvait de…
Bon, elle avait bien le droit de rêver non ?!
Le rouge au front, elle rattrapa le colonel qui se dirigeait d'un pas martial vers la salle de briefing.

*

"George, je suis fatigué comme un âne," annonça le médecin-chef Newton en tombant dans le canapé en face de Hammond. "J'ai bien cru que cette journée ne finirait jamais," il ponctua sa déclaration d'un bâillement communicatif et s'étira comme un chat.
"Tu veux ta revanche, hein ?" rigola Hammond en allant fermer la porte du bureau.
Il ouvrit son tiroir et sortit une boîte cigares, une flasque de vieux whisky et deux gobelets en argent.
"Pourquoi pas ?" grommela Newton en sortant prestement un paquet de cartes de sa poche. "Tu as prévenu les gars ?"
"Ils devraient arriver," confirma Hammond.
Il lui tendit un gobelet et s'installa confortablement dans son fauteuil. Il but une gorgée qui lui brûla la gorge, puis l'alcool le réchauffa doucement et il se détendit. Il observa le médecin qui sortait les marques de la poche de sa blouse et s'étonna. "On joue au bridge ce soir ?"
"Ce n'est pas ce qu'on avait dit ?"
L'arrivée de O'Neill et Kawalski les interrompit. Après les salutations et libations d'usage, les quatre hommes se retrouvèrent à taper le carton.
Valet de pique-6-4-3-7-…

Hammond se réveilla en sursaut.
Newton et Kawalski étaient morts et enterrés. A vrai dire surtout morts…
En revanche, il venait distinctement de rêver d'une partie du code d'accès de SG-4. Ce n'était pas le docteur Fraiser qu'il fallait alerter.
C'était l'Etat-Major. En tout état de cause quelqu'un ou quelque chose essayait de s'approprier les codes du SGC. Il composa le numéro de portable du colonel O'Neill et attendit que le satané téléphone accepte de sonner.
"Bonjour !  Vous êtes en présence d'un répondeur. Vous savez quoi faire ! biiiiiiippp…"
Il laissa un bref message, raccrocha et s'habilla en hâte. Si Jack était chez lui, le mieux était d'aller le prévenir directement. Il mit ses bottes et sortit affronter le blizzard qui balayait Colorado Springs.

*

"Carter, je vous ai déjà dit que le tour de veille existait pour une raison simple," dit O'Neill sans se retourner.
Comment savait-il que c'était elle et pas Daniel ?
Parce que Daniel dort comme une bûche, bécasse ! Plus il boit de café, plus il dort ! Comme si tu ne le savais pas au bout de toutes ces années… En souriant, elle s'assit à côté du colonel. "Je n'arrive pas à dormir, mon colonel," s'excusa-t-elle.
"Moi qui croyais que vous veniez me raconter quelque chose d'original ! Vous êtes sûre d'être dans l'armée Carter ?" dit-il en se retournant. Les insomnies du major était un sujet de plaisanterie très en vogue au SGC. "Est-ce que c'est une raison suffisante pour venir perturber ma garde ?"
Elle hésita. Le son de sa voix était sec, dénué d'humour. Elle le regarda à la dérobée, les flammes éclairant son visage d'ombres mouvantes. Il se mit à attiser le feu avec un bâton qui traînait et des étincelles jaillirent. Les flammèches montèrent à la verticale puis disparurent. Non, tout allait bien, il était juste gêné. Elle le vit gratouiller les braises avec application. N'y tenant plus, il se retourna.
"Carter ?"
"Mon colonel ?"
"Vous vouliez me parler Carter ? …. Où en sont les fouilles de Daniel ? Vous avancez ?" demanda-t-il, prenant le parti de lancer la conversation.
"Je crois que oui, mon colonel," dit-elle presque à voix basse. Elle se demanda s'il arrivait à l'entendre. Puis elle remarqua qu'il hochait la tête. "Si tout va bien, nous aurons terminé demain."
"Demain ? Vous voulez dire aujourd'hui Carter ! " s'exclama le colonel en se redressant. L'obscurité masquait ses traits. Les sourcils se rejoignirent, leur ombre cachant complètement les yeux. "Je ne vais pas rester ici deux jours de plus !" continua-t-il, "je commence à avoir des cals aux fesses ! Et puis Teal'c a besoin d'un peu d'action. Je sais bien que vous êtes en convalescence…" Il s'arrêta en réalisant que sans les deux coups de zat' qu'il lui avait infligé…. "Je…"
"Ce n'est rien mon colonel. Je crois que nous devrions en parler. Crever l'abcès."
"Quel abcès Carter ?" s'énerva Jack. "Je vous ai tué. Point final. Sans Daniel…"
"Jack ?"
"…"
Elle posa la main sur son bras.
"Tout va bien. Je ne vous en veux pas. J'aurais fait la même chose à votre place. Enfin, j'aurais essayé…" souffla-t-elle.
"Carter, la différence, c'est que pour moi ce n'est pas du conditionnel. JE L'AI FAIT!"
Il baissa la tête et recommença à gratter les braises, les yeux fixés sur les flammes. Un morceau de bois sec éclata avec bruit. Le claquement se répercuta dans la nuit.
Soudain Carter fut dans ses bras. Sa tête posée sur son épaule. "Et si nous rentrions ?"
"Si nous rentrions ? Où ça ?"
"A la maison."
O'Neill se sentit emporté dans un tourbillon. Est-ce qu'il entendait bien ce qu'elle disait ? Elle proposait qu'ils abandonnent Teal'c et Daniel sur Valéria et qu'ils empruntent le Stargate pour rentrer 'à la maison' ? Il commençait à remettre en cause les conclusions du bon docteur Fraiser…
Une autre branche claqua en prenant feu.
"Jack ? Viens, donne-moi le code et rentrons," dit Sam en se lovant contre lui.

Jack ouvrit les yeux. Il serrait son oreiller contre lui. Le témoin de son portable clignotait annonçant la présence d'un message. Il regarda l'heure avant d'aller ouvrir la fenêtre.
"Jack !" hurla encore une fois Hammond en tambourinant sur la porte d'entrée.
Une flaque de lumière jaune éclaira le porche et O'Neill se pencha par la fenêtre du premier. "Heu… Général ?" il passa la main dans ses cheveux hirsutes. "Je descends tout de suite !" Il referma la fenêtre avec soin, enfila un jean et un vieux sweater et descendit quatre à quatre. Quand il ouvrit la porte, il eut la certitude d'avoir déjà vécu ce moment.
Il fit entrer le général qui se débarrassa de sa parka et entreprit de rallumer le feu pendant Jack mettait de l'eau à chauffer. Les deux hommes étaient économes de leurs gestes comme de leurs paroles. Ils s'assirent devant l'âtre crépitant. O'Neill souffla à la surface du liquide fumant pendant que Hammond se réchauffait les mains sur la tasse.
"Colonel O'Neill, j'ai besoin d'un officier supérieur pour changer les codes de tous les GDO. J'ai besoin de votre aide, cette nuit."
"Carter ?"
"Le major est toujours inconsciente à l'infirmerie colonel," déclara Hammond en regardant O'Neill d'un air troublé. "Vous êtes sûr que tout va bien ?"
"Heu… oui, je suppose que oui," hésita Jack. "Carter n'est plus à l'infirmerie. Elle est partie rendre visite à Jacob sur Vorash. Si nous changeons les codes, elle ne pourra pas revenir," conclut-il en dévisageant ouvertement son supérieur.
"Admettons que nous gardions le code de SG-1," dit Hammond, évitant de répondre à l'interrogation de Jack. Il suffira de modifier tous les codes et de rentrer manuellement le code de SG-1. Je ne suis pas certain d'y arriver Jack. J'ai trop de choses en tête en ce moment."
"Comme votre démission," tenta Jack.
"Oui, effectivement. J'attends toujours votre réponse Jack."
"Moi aussi général !" s'entendit dire Jack d'une voix cinglante.
Une alarme de voiture se déclencha dans la rue.

La sonnerie du portable le réveilla en sursaut. Le temps de retrouver l'appareil, le répondeur s'était mis en marche. Il sauta dans un pantalon, enfila un pull et se précipita dans l'escalier son portable à la main. Au moment où il avalait rapidement un café froid, il eut enfin accès à sa messagerie. Hammond lui demandait de le retrouver à Cheyenne Mountain avant que la base ne soit coupée du monde et mise en état d'alerte maximum. Il attrapa une veste, une écharpe et sortit dans l'allée. Son camion démarra tout de suite. Il appuya sur le champignon et alluma les anti-brouillards. C'est en des moments comme celui-ci qu'il appréciait sa prévoyance. En prévision des chutes de neige de la nuit, il avait mis les chaînes la veille au soir. Il roulait encore à vive allure en empruntant l'allée. Il se gara derrière la Volvo P1800e du major et klaxonna. Carter surgit sur le perron, ferma la porte et le rejoignit en courant.  "Beau temps pour une ballade," dit-elle avec un grand sourire avant d'attacher sa ceinture. "Daniel est déjà là-haut avec Teal'c. J'ai reçu un coup de fil de Janet juste après celui du général. Jack, nous avons un problème."
Il était en train de manœuvrer et faillit rentrer dans le parapet.
Jack ???
"Excusez-moi mon colonel. Je suis désolée, ça m'a échappé."
"Quel genre de problème Carter ?" dit-il choisissant de ne pas relever. Elle s'était excusée lourdement. Donc quand elle pensait à lui, c'était Jack, pas colonel… Au moins, il était certain de ne pas rêver… "Carter, si je rêvais, est-ce que je pourrais me rendre compte que je rêve ?"
"En fait, théoriquement, si vous êtes en train de rêver…"
"Oui ou non, Carter !"
"Heu, non. Je pense que non, mon colonel."
"Vous pensez que non ?! Qu'est-ce que c'est que cette réponse ?!"
Il bloqua les freins et le camion dérapa au milieu de la route enneigée. Zigzaguant dangereusement, il finit par s'arrêter dans une congère.
"Carter ? Oui ou non ?" s'écria-t-il, les mains crispées sur le volant, le souffle court. Les phares éclairaient la neige en transparence.
Carter relâcha son souffle et finit par répondre.
"Je ne crois pas que nous soyons ne train de rêver. Nous ne rêvons pas," ajouta-t-elle en entendant le grondement de colère du colonel. "Je vais vous le prouver. Mais si nous sommes réveillés, vous devez me promettre que vous n'allez pas vous moquer de moi."
"Je vous le promets."
Elle détacha sa ceinture de sécurité et se glissa jusqu'à lui. Elle enleva posément son gant et le posa soigneusement sur la plage avant. Puis elle se mit à caresser doucement son visage sans le quitter des yeux. Un tic nerveux faisait tressauter sa joue. Elle s'approcha encore plus et l'embrassa doucement. Sur le menton, les joues, le cou.
Il saisit son visage et se mit à l'embrasser avec frénésie. Haletant, il finit par se reculer à regret, ses mains cherchant désespérément à la retenir. Elle le regardait toujours.
"Carter… qu'est-ce…"
"C'est ma preuve, mon colonel."
"Mon colonel ? Sam, je ne comprends plus rien."
"Quand je rêve, je me réveille avant que vous m'embrassiez." Sur cette déclaration, elle remit son gant et reprit sa place sur le siège de droite. "Janet m'a appelée cette nuit pour me prévenir qu'elle avait enfin terminé ses analyses," annonça-t-elle sans transition. "L'examen spectrographique a montré la présence de résidus de naquadah. En affinant ses recherches, voilà ce qu'elle a trouvé."
Elle lui tendit un fax froissé.
"Carter, je… Je n'ai pas pris mes lunettes," reconnut O'Neill d'un ton rogue.
"Elle a trouvé une espèce inconnue de virus. Seulement il semblerait qu'il s'agisse d'un être conscient."
"Une bactérie consciente ? Vous êtes en pleine science-fiction Carter!"
"Un virus, mon colonel. Sa cible étant notre cerveau ou plus exactement la partie du cerveau qui gère les pensées inconscientes."
"Les rêves…" murmura O'Neill.
"Exactement. Vous n'avez pas remarqué que vos rêves sont plus vivaces depuis quelques temps ?"
"Oui," reconnut-il en la regardant à la dérobée. Qu'est-ce qu'elle essayait de lui faire dire ? "Seulement j'aimerais qu'ils soient plus… je veux dire qu'ils soient moins… vous voyez bien ce que je veux dire, Carter, non ?"
"Je vois très bien. Mes rêves ne sont pas satisfaisants non plus mon colonel. Ils sont bien trop techniques. Comme si on cherchait à me faire divulguer des informations sur notre iris."
"Les codes ? Hein ? C'est ça ! Carter, bougeons d'ici avant qu'un petit malin nous rentre dedans. Prenez le volant, je vais voir ce que je peux faire."

*

La salle de briefing paraissait bien trop éclairée à cette heure de la nuit.
Le général n'avait pas pris le temps de se changer et un pan de son pyjama à rayures dépassait d'un pull de montagne à grosses côtes. Daniel baillait à se décrocher la mâchoire en s'accrochant à sa tasse de café comme à une bouée. Teal'c attendait impassible que Carter et O'Neill finissent de raconter leurs rêves respectifs. Pour sa part, il n'avait été le sujet d'aucun rêve particulier. Carter avait son air animé des grands jours. Elle échafaudait les théories plus vite encore qu'à l'ordinaire au fur et à mesure que les autres faisait le récit de leurs expériences oniriques.
Teal'c commençait à s'ennuyer.
Il se mit à détailler sans vergogne ses compagnons. Le major Carter gagnait à être vue en civil, même si ces vêtements de sport ne la mettaient pas spécialement en valeur. Elle portait un fuseau bleu électrique, des après-ski en fourrure et un petit haut de sport en lycra brillant assorti à son pantalon. On aurait dit une publicité pour les sports d'hiver. O'Neill était plus classique. Bien qu'il fût rare de le voir en jeans et col roulé. L'attention de Teal'c se porta sur le général.
"Mon symbiote semble me prémunir contre cette infection," dit-il.
"En effet," acquiesça le général. "C'est aussi les conclusions du docteur Fraiser."
"C'est ridicule," explosa O'Neill. "Vous voulez nous faire croire qu'une bande de microbes projette d'envahir la Terre en empruntant la porte des étoiles et qu'ils ont besoin des codes d'accès ? Pour l'amour du ciel, ils sont déjà là ! Ils n'ont pas besoin de code, bon sang !" ponctua-t-il en direction de Fraiser.
"Le colonel a raison," admit Fraiser. "Pour l'instant, je n'en sais pas plus. Il apparaît que vous souffrez tous les trois d'une affection qui agit sur votre inconscient. Vous faites des rêves induits. Vous vous réveillez plus fatigués qu'en vous couchant avec le sentiment d'être manipulés pendant votre sommeil. C'est d'ailleurs la raison pour laquelle vous êtes tous venus me demander des somnifères."
"Heu… Excusez-moi…" finit par dire Daniel. Il arrondit les lèvres et plissa les yeux. "Et moi… heu… ? Je ne rêve pas…"
"Je suis pratiquement certaine que les médicaments que vous prenez contre vos allergies vous ont immunisé Daniel," répondit aussitôt le docteur. "C'est certainement aussi mon cas."
"Alors la question est réglée, on met ces médicaments dans l'eau de la base et hop ! Finie la contagion," énonça O'Neill.
"Le bon sens exigerait en effet que l'on utilise l'eau de boisson de manière prophylactique. Or ce n'est pas aussi simple que cela, colonel. Ceux qui ont été infectés ne seront pas pour autant débarrassés de ces virus. Si mes calculs sont exacts, 68,9% du personnel du SGC sont déjà infectés. Je ne parle même pas des étages supérieurs, ni du fait que tout le monde se balade dans la nature depuis des semaines peut-être des mois avec ses parasites."
Hammond fronça les sourcils. "Docteur, vous voulez dire que nous ne pouvons pas endiguer la contagion ?"
"C'est exactement ce que je dis en effet, général," affirma la jeune femme, les doigts crispés sur son stylo.
"Bien. Je vais appeler Washington. Cela va donner de l'eau à leur moulin. Ils vont enfin avoir ce qu'ils souhaitaient."
Il se leva.
"Je ne donne pas cher de la porte des étoiles mes amis. La nuit sera longue." Sur ces paroles emphatiques, il les quitta. Le silence emplit la salle de conférence.
Tous les regards étaient fixés sur le stargate qui bourdonnait sourdement en contrebas.
O'Neill brisa le silence.
"J'ai eu ma dose de clichés pour ce matin, si on allait manger un morceau ? De toute façon, vous n'allez pas mettre tout le monde en quarantaine à l'infirmerie docteur, alors…"
Les pieds sa chaise raclèrent le sol et il appuya les deux mains à plat et se leva. "Qui m'aime me suive !" lança-t-il à la cantonade.
Il jeta un œil à Carter qui souriait en le regardant.
En deux heures, leur relation avait progressé plus qu'en quatre ans. Il lui rendit son sourire et sortit. Il se doutait qu'il était bien le seul à apprécier la présence de ce virus. Pour l'instant.

*

"Et pourquoi pas utiliser le sang de Sokar pendant que vous y êtes Daniel !" s'exclama Jack en agitant un doughnut sous le nez de l'archéologue. Je ne veux plus entendre parler de cette proposition. Pour l'amour du ciel ! Nous avons déjà ramené de sales bestioles ici. Nous nous en sommes débarrassés. Nous nous en débarrasserons encore. N'est-ce pas Carter ?"
"Mon colonel, vous avez entendu le docteur Fraiser."
"Oui justement, je voulais vous demander, qu'est-ce qu'elle voulait dire exactement par des virus physico-chimiques améliorés ?" demanda-t-il avec une moue dégoûtée.
"Elle entendait qu'il ne s'agit pas de virus biologiques, O'Neill. Il semblerait que ces virus aient été manufacturés." intervint Teal'c.
"Comment ça ?"
"Vous êtes sûr que vous voulez un cours sur les virus mon colonel ?" risqua Sam.
" Oui. Heu… enfin non !  Je voudrais seulement comprendre," plaida-t-il en se resservant du café. "Vous pouvez peut-être simplifier ?" ajouta-t-il en faisant la grimace qu'elle aimait le plus.
Oui, celle-là…
"Je vais essayer. Les virus sont plus petits que des bactéries…"
"Je le savais," souffla-t-il.
"Janet utilise la microscopie électronique. Dans le cas qui nous intéresse, ce virus se sert des cellules sanguines comme cheval de Troie."
"Hélène, Pâris, Ulysse…" commença Daniel avant de subir le regard acéré que lui lançait le colonel.
"Elle doit travailler à l'échelle sub-microscopique. Si elle a raison, nous sommes en présence non pas d'un VGM, mais d'un…"
"D'un quoi ? Carter !" protesta encore O'Neill.
"D'un virus génétiquement modifié, Jack," souffla Daniel. "Non seulement vous ne lisez pas les rapports liminaires, mais en plus vous n'écoutez pas les briefings ?" Sentant qu'il poussait le bouchon, un peu loin, il se rapprocha de Teal'c.
Jack décida de lui répondre par l'indifférence.
"C'est une machine !" s'exclama le colonel. "C'est bien une machine n'est-ce pas ?"
Sam lui sourit.
"Oui mon colonel. Une machine que l'on peut à peine distinguer avec un microscope à effet de champ."
"Donc, ce n'est pas des nanites ?" demanda Jack à sa grande surprise.
"Non. Il ne s'agit pas de nanites."
"Bon. Tant mieux," souffla-t-il.
"C'est peut-être pire," asséna Sam.
"Comment ça pire ?" protesta-t-il en s'agitant sur son siège.
"Est-ce que vous connaissez un virus terrien qui vous oblige à rêver ce qu'il a envie dans le but de vous extorquer des codes mon colonel ?"
"Vous avez raison. Cela ressemble bien à un plan…" murmura le colonel. Il croisa les doigts et se pinça la base du nez. "Cela veut dire que les créatures qui les ont conçus attendent leur signal pour nous envahir ?"
"Rien ne s'y oppose O'Neill."
"Merci Teal'c, j'apprécie grandement votre optimisme débordant."
"Teal'c a raison mon colonel."
"Je sais bien qu'il a raison !" s'énerva le colonel. "Mais pour l'instant, ce n'est qu'une hypothèse alarmiste. Ce que je vous demanderai, c'est de po-si-ti-ver !"
"Jack, nous ne préparons pas une campagne de pub…" risqua Daniel.
"Faites-le taire !!" hurla Jack.
Le personnel qui les entourait se retourna. Voyant qu'il s'agissait du fameux colonel O'Neill, chacun retourna aussitôt à ses occupations.
"Ce n'est pas vous qui avez attrapé ces charmantes bestioles Daniel," poursuivait Jack, "alors s'il vous plaît, j'ai déjà eu une expérience éprouvante avec l'infiniment petit. Je n'ai pas envie que ça recommence."
"Eprouvante ? Ce n'est pas gentil pour Sam," dit Daniel d'un ton innocent les yeux fixés sur Sam qui rougit violemment.
"Daniel ! N'insistez pas," rugit Jack.
"Ok. C'était pour rire."
"Quand vous aurez vieilli de cent ans en un mois, vous rirez un peu moins."
"Désolé Jack. Excusez-moi. Ce n'était pas drôle."
"Attendez une minute Daniel. Le colonel O'Neill a raison," s'exclama Sam.
"Ah !" se rengorgea O'Neill.
"Ils ne peuvent rien si nous ne les laissons pas faire. Ils ne peuvent pas se servir de notre expérience à notre insu !" exulta Sam.
"Et ?… C'est tout ?" demanda Jack.
"Mon colonel, ces bestioles, comme vous dites, sont des machines. Rien ne s'oppose donc à ce qu'elles infectent nos ordinateurs," expliqua Sam. "En quelques heures, elles pourraient trouver les réponses à toutes leurs questions. Si elles ne l'ont pas fait, c'est probablement parce qu'elles ne le peuvent pas !"
"Et c'est bien ?"
"Naturellement mon colonel ! Ca signifie qu'elles ont besoin de nous."
"Mais ça ne nous dit pas comment nous en débarrasser ?"
"Non, mon colonel."
"Bon. Qui veut un autre café ?" demanda Jack posément. "Pour finir les doughnuts…"

*

Le docteur Fraiser se déplaçait comme une ombre dans l'infirmerie dont elle connaissait tous les coins et les recoins. A cette heure de la nuit, l'éclairage était volontairement atténué. Elle s'approcha du seul lit occupé et fit un bref signe en direction de Teal'c. Le jaffa inclina la tête et reprit sa veille. Elle nota que sa respiration ample était ralentie mais régulière. Ses yeux fiévreux ne quittaient pas le corps allongé. Seuls les mouvements spasmodiques de sa mâchoire massive trahissaient son inquiétude. Il n'avait pas quitté le chevet du malade depuis son arrivée, hormis les rares moments où il s'absentait pour effectuer son rituel de régénération, ce kelno'reem qui fascinait tant le jeune médecin.
Elle vérifia les relevés des moniteurs, le goutte à goutte, ausculta son patient pour la énième fois en trois mois sans déceler aucune amélioration. Elle soupira et ajusta le stéthoscope autour de son cou. Les mains enfoncées dans les poches, elle quitta la pièce après avoir posé sa main sur l'épaule du jaffa immobile. Si le colonel ne s'en sortait pas, Teal'c retournerait vraisemblablement sur Chulak. Elle soupçonnait le courageux aliène de rester au SGC par loyauté pour O'Neill bien plus que par engagement politique ou guerrier. La dette éternelle des frères d'arme ou quelque chose de ce genre, pensa-t-elle. Un bruit de pas rapide et décidé la sortit de ses pensées.
"Alors ?" murmura Sam.
"Toujours rien."
"Je viens relayer Teal'c. Il n'a rien mangé depuis ce matin," expliqua-t-elle dans un souffle.
"Sam, est-ce que je peux vous demander quelque chose ?"
"Bien sûr Janet," répondit le major avec un pâle sourire. "Tout ce que vous voulez."
"Arrêtez de vous justifier. Vous n'avez pas besoin de raisons objectives pour venir voir le colonel. Je l'ausculte trois fois plus que mes autres malades… et pourtant je n'éprouve pas les mêmes sentiments que vous à son égard."
Sam se raidit.
"Sam, je ne vous cacherais pas j'ignore s'il s'en sortira. L'intervention des Asgards pour purger son organisme des virus a causé plus de mal que de bien. Je ne suis pas certaine qu'il se réveille un jour."
"Il vaudrait peut-être mieux qu'il ne se réveille pas," murmura Sam dans un souffle.
"Je sais," répondit Janet en regardant malgré elle vers le lit. "Pour l'instant nous le maintenons en vie artificiellement en attendant un miracle. Sam, il va falloir que vous vous prépariez à le laisser partir."
Sam serra son amie dans ses bras et alla rejoindre Teal'c.
Le sacrifice du colonel n'avait pas été vain. Sans sa détermination à accueillir l'entité mécanique, le SGC et la Terre étaient condamnés. Quand Jack avait-il décidé de servir d'interface à l'entité, Sam ne le savait toujours pas. Il avait vaguement expliqué à Daniel qu'il devenait fou. Qu'il n'arrivait plus à rêver et qu'il allait tenter quelque chose, avec ou sans l'accord de ces ronds de cuir à Washington.
La décision de Jack avait été brutale et la réponse de l'intrus foudroyante. Tout comme la forme de vie aliène qu'ils avaient malencontreusement éveillée en l'extrayant de sa planète sans atmosphère, son but était la colonisation.
Chaque particule essaimée sur Terre avait pour vocation de se combiner pour créer le grand tout. Ou plutôt le Grand Tout. Sauf que ce Grand Tout n'avait rien de biologique. Composée de milliards d'individus distincts qu'ils avaient hâtivement appelé virus, cette intelligence artificielle se nourrissait de l'inconscient. La soif de liberté, la compassion, l'amour mais aussi la haine, la vengeance et l'envie. Sans animosité particulière lors de leurs premières incursions, les 'virus' s'étaient multipliés. La noirceur et l'ingéniosité qu'ils avaient rencontrées dans l'âme humaine avaient définitivement changé la nature de la fusion.
L'I.A. voulait toutes les âmes, sans exception. Cette race capable du meilleur comme du pire la fascinait. Elle n'aurait de cesse de l'avoir tout entière à sa merci. Le réseau des portes lui ouvrait des possibilités infinies, bien au-delà de ce qu'elle avait goûté avec les Nox et plus tard les Asgards. Son dégoût de la froide logique des Asgards et son addiction à la pensée brute des Terriens l'avait promptement ramenée vers la Terre. Cette dépendance la poussait à épuiser et à détruire ce qu'elle recherchait en contrôlant leurs rêves. Elle avait besoin de davantage. D'une enveloppe charnelle qu'elle utiliserait comme interface pour permettre à ces semblables de venir partager son festin sur la planète bleue avant de la quitter pour rejoindre la diaspora humaine créée par les Goa'Ulds.
Sam se rapprocha du lit et essuya doucement le visage de Jack. Le bruit hypnotique du respirateur la plongeait dans un état second. Elle remonta l'oreiller, écarta une mèche de ses cheveux devenus prématurément blancs. Machinalement, elle sortit le nécessaire de rasage et entreprit  de rendre le colonel présentable. La barbe lui mangeait le visage et elle soupçonnait les infirmières de ne rien faire à dessein. C'était son privilège. Pendant que la lame glissait sur la peau blafarde, une pensée incongrue s'insinua dans son esprit.
Jack n'avait plus de famille. Devait-elle prévenir Sara ? Elle se prit la tête dans les mains et se prit à considérer la question avec étonnement.
C'était comme si elle pouvait tenir l'objet de sa question dans ses mains, boule de lumière translucide et bleutée qui inondait la chambre d'une aura laiteuse. Sara…. Au moins elle pourrait partager sa peine avec une autre femme.
Teal'c lui avait fait comprendre à demi mot que Jack avait essayé de se rapprocher de son ex-femme après qu'ils s'étaient revu dans ces circonstances invraisemblables de la résurrection de Charlie.
Elle avait rejeté Jack…
Un bruit la fit tressaillir et elle releva la tête pleine d'espoir. Elle scruta le visage émacié, guettant un signe. Elle se rapprocha jusqu'à sentir sa chaleur. Puis comme chaque nuit depuis des semaines, elle s'allongea contre Jack et s'endormit.
L'infirmière laissa le major Carter reprendre sa veille sur la chaise avant de se manifester. Elle contrôla le goutte à goutte, et heurta la perfusion en vérifiant les drains. Un gémissement s'échappa des lèvres desséchées du colonel et les deux femmes arrêtèrent ensemble de respirer.
"Mon colonel… Jack ? C'est Carter…" Elle hésita. "C'est Sam."
L'infirmière se précipita à la recherche du docteur Fraiser après un rapide contrôle des paramètres. Une subtile différence dans le monitoring des ondes alpha, un rythme cardiaque qui s'accélérait… Elle frappa à la porte et entra sans attendre. Le docteur leva la tête et se précipita à son tour au chevet de Jack.

*

Jack ouvrit un œil et s'étira.
Il était dans sa cabane. Il était tellement fatigué la veille qu'il ne se rappelait même pas d'être arrivé. Vu la position du soleil au zénith, il estima avoir déjà perdu une grande partie de la journée.
Au lieu de se précipiter hors du lit, il se retourna et sa main s'attarda sur la forme endormie à côté de lui. Un grognement de protestation répondit à sa tentative et Sam s'enfouit sous les couvertures.
"Quelle heure est-il ?" demanda-t-elle d'une petite voix.
"Tard. Plus de midi, je dirais."
"Quoi ! " s'exclama la jeune femme en se relevant d'un bond en rejetant les couvertures. Tu ne m'a pas réveillée ?" s'indigna-t-elle.
"Non," dit-il en détaillant le corps de sa compagne qui jaillissait du lit. "Mais j'aurais dû," ajouta-t-il en tentant de la retenir. Elle lui échappa en riant et courut sous la douche.
Résistant à la tentation de la poursuivre, il alla préparer du café et raviver le feu. Il se brûla en attisant les braises. Une exclamation de douleur lui échappa.
"Jack ? Qu'est-ce qui se passe ?"
"Rien, je me suis brûlé, je fais n'importe quoi quand tu es là", dit Jack en grimaçant. "Ce n'est vraiment rien, je t'assure," ajouta-t-il en la voyant s'approcher.
En riant, il mit les mains devant lui pour l'empêcher d'aller plus loin.
C'est alors qu'il vit qu'elles étaient noires.
Comme s'il avait creusé la terre avec les mains, comme s'il s'était immolé par le feu. La guerre du Vietnam, les bonzes…
La cabane au Minnesota disparut, la silhouette de Sam s'estompa. Une odeur de chairs calcinées lui monta aux narines. Il cligna les yeux. Il faisait nuit - ou noir. Cette odeur ne lui disait rien qui vaille. Odeur de napalm, silence des batailles… Immobile, étendu sur le sol, il essaya de se souvenir.
Rien.
Il ne se souvenait de rien. Il avait rêvé. Des trucs bizarres.
Combien de temps était-il resté inconscient ?
Où était Carter ?
Où était-il ?
Pourquoi ne pouvait-il pas bouger ?



suite