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« Bilan » Contre-Révolution en Espagne - Présentation (20)


GAUCHE ITALIENNE ?

Bilan est l'une des meilleures expressions de la gauche italienne [94] . Mais parler de « gauche italienne » est une simplification qui équivaut chez la plupart des commentateurs à une déformation, de même que la « gauche allemande » recouvre des réalités complexes, y compris à l'époque où ce terme désigne un mouvement social vivant, réunissant des conceptions et activités aussi diverses que celles de Gorter, Rühle, Pannekoek. La « gauche italienne » est souvent écrasée derrière la personne de Bordiga, d'autant qu'elle est surtout connue en France à travers son représentant « officiel », le Parti Communiste International, qui est lui-même avant tout « bordiguiste » : il se réclame de la gauche italienne, mais dissimule ce qui n'est pas dans la ligne de Bordiga, ainsi qu'une bonne partie de Bordiga lui-même. Le Réveil Communiste observait déjà en février 1929 qu' « Il arrive que les Bordiguistes tombent en contradiction avec Bordiga ... ».

Bordiga n'est qu'un aspect, le plus riche mais aussi le plus contradictoire et parfois le plus erroné, de la gauche italienne. Les deux éléments les plus profonds de Bordiga sont d'une part son antiéducationnisme et son matérialisme, qui parcourant toute son oeuvre malgré de fortes tendances contraires ( culminant dans l'idéalisation du parti ), et d'autre part sa perspective du communisme exposée à partir des années cinquante [95] . Le mouvement révolutionnaire renaissant depuis quelques années puise largement dans cette partie de son oeuvre. Mais cette « reprise » théorique est aussi une critique des erreurs de Bordiga, qui passe entre autres par la connaissance des autres courants de la gauche italienne.

L'adjectif « italien » est employé au sens large : l'émigration donna à la gauche italienne un caractère belge et français. Quelques éléments ont aperçu très tôt les insuffisances de la gauche italienne, sans pouvoir en faire la critique ( par exemple Le Réveil Communiste ). D'autres sont allés plus loin. On lira en préambule un texte de la gauche résumant son histoire ( telle qu'elle la comprend elle-même ) jusqu'en 1930. Son évolution ultérieure est plus complexe [96]  : nous espérons l'aborder dans un recueil sur la gauche communiste. En tout cas, la première condition pour comprendre ce courant est de reconnaître son hétérogénéité. De même que les conseillistes des années cinquante et soixante ignoraient et/ou cachaient leur propre passé et le mouvement réel dont ils étaient une lointaine image souvent pâle, les représentants officiels actuels de la gauche italienne, incapables de connaître leur origine comme leur réalité sectaire, dissimulent plus ou moins consciemment leur passé, et en particulier la revue Bilan. L'une des raisons essentielles de cette attitude touche de près la question espagnole. L'analyse de la guerre d'Espagne par Bilan remet en cause les thèses léninistes sur l'impérialisme et la question nationale, développées par Bordiga.

 
Notes
[94] Bilan est d'abord l'organe de la Fraction de gauche au sein du P.C. d'l. ( fondée en 1927 à Pantin ), puis de la Fraction Italienne de la Gauche Communiste, à partir de 1935. Cf. note 2 sur les textes.

[95] Cf. ses textes sur la question agraire publiés dans Le Fil du Temps, et Bordiga et la passion du communisme, Spartacus, 1974.

[96] Nous la résumons ici schématiquement.

Le groupe qui avait publié Bilan, animé par O. Perrone ( pseud. : Vercesi ) ne veut faire après 1943 qu'un travail théorique, et critique l'activisme du P.C. Internationaliste d'Italie fondé en 1943-1945 ( cf. cidessous ). Estimant l'horizon révolutionnaire bouché, il participe à un comité antifasciste en Belgique, ce qui lui vaut de sévères critiques, surtout de la part d'Internationalisme ( cf. ci-dessous ). Il rompt plus tard avec le P.C.I., en particulier sur la question coloniale et nationale, niant le caractère « révolutionnaire » des mouvements nationaux, ce qui est dans le droit fil de Bilan. Perrone meurt en 1957 : cf. sa biographie dans Programme Communiste, no. 1 octobre-décembre 1957 ( polycopié ).

Le P.C. Internationaliste d'Italie ( devenu ensuite P.C. International ), qui compta jusqu'à plusieurs milliers de membres vers 1945, réunit en fait dès sa fondation des courants divers. Lorsque le P.C.I. officiel redevient oppositionnel après 1947, les rangs du P.C.I. d'Italie fondent rapidement. L'hétérogénéité éclate au congrès de Florence en 1948. Damen et ceux qui ont été à l'origine de la constitution en parti sont pour une intervention aussi large que possible ( y compris électorale ). Au début des années cinquante, Damen rompt avec le P.C.I. sur la question nationale ( remettant lui aussi en cause l'analyse léniniste ), mais surtout parce qu'il refuse de se concentrer sur le travail théorique. Sa position sur la Russie, où il insiste sur le capitalisme d'Etat et bureaucratique, le rapproche quelque temps de Socialisme ou Barbarie ( cf. note 82 ), dont le no. 12 publie un texte résumant les positions. Damen fonde un autre P.C.I. qui existe toujours et dont l'organe est Battaglia Comunista.

L'attitude de Bordiga est ambiguë. Dans les années trente, il n'a pas participé au travail de la gauche : arrêté, puis libéré et surveillé, probablement affecté par la rupture avec l'I.C. et le P.C. officiel ( qui l'a exclu comme « trotskyste » ), il vit en Italie, et prépare son activité théorique d'après-guerre. Après 1943, sans se faire trop d'illusions sur la « reformation en parti », et donnant comme Perrone la primauté au travail théorique ( mais toujours conçu comme restauration doctrinale ), il participe de loin aux activités du P.C.I., l'utilisant pour publier ses textes, acceptant le compromis avec les plus léninisants, voire les trotskysants, croyant en la vertu d'une continuité organisationnelle. J. Camatte parle à son sujet d' « entrisme luxembourgiste » ( Invariance, 1re s., no. 9, pp. 138-53 ). En 1948, il n'est même pas inscrit au parti. Il garde cette attitude en marge jusqu'à sa mort ( 1970 ), laissant le parti utiliser son prestige et sa capacité théorique en échange de la possibilité d'y publier ses textes. L'image du Bordiga sectaire répandue dans les milieux « marxistes » ne correspond pas aux faits. Il faut lire nombre de ses textes ( comme ceux de 1965-1966 sur le parti : cf. Défense de la continuité.... Ed. P.C., 1974 ) comme des compromis : 1 ) entre lui et les autres chefs du parti; 2 ) entre son dépassement théorique et sa fixation sur l'époque des IIe et IIIe Internationales.

En France, Internationalisme est publié à partir de 1945 par la Gauche Communiste de France, qui se veut l'organisation en France de la « Gauche Communiste ». Mais elle rompt avec le P.C.I. auquel elle reproche de s'être constitué en parti, d'être opportuniste ( élections, etc. ), et d'accepter des éléments au passé jugé douteux ( cf. la participation de Perrone au comité antifasciste ). Ce groupe développe Bilan sur la question nationale et rejoint la thèse de Luxembourg. Il en vient aussi à remettre en cause la position léniniste sur les syndicats. Sa revue ( 40 nos. de 1945 à 1950 ) est d'un haut niveau, alors que ceux qui deviennent alors les représentants officiels de la gauche italienne en France ( Fraction Française de la Gauche Communiste : cf. ci-dessous ) font surtout de l'agitation, et vivent sur l'acquis sans apporter grand chose. Au contraire, Internationalisme opère une sorte de synthèse gauche italienne-gauche allemande, publiant l'Histoire du mouvement des conseils en Allemagne de C. Meijer et Lénine philosophe. Mais il refuse d'assimiler la révolution russe à une révolution bourgeoise. Ce groupe revit aujourd'hui avec le Courant Communiste International, représenté en France par Révolution Internationale, qui mêle gauche italienne et conseillisme. Il affirme tirer le meilleur de Bilan, accusant le P.C.I. de régression par rapport à la gauche communiste d'autrefois, ce qui est vrai : mais il est vrai aussi que le C.C.I. est loin d'égaler Internationalisme. Il ne tient aucun compte de l'anti-éducationnisme de Bordiga, ni de son apport après 1950 ( vision du communisme comme mouvement social et non programme; conception du prolétariat dépassant la notion sociologique des « ouvriers »; saisie de la dimension à la fois classiste et communautaire ou humaine de la révolution ). Le C.C.I. critique à juste titre la relation d' « âme » à « corps » établie par Bordiga et le P.C.I. entre le parti et la classe, mais retombe dans l'exagération de la conscience ( les ouvriers sont « mystifiés », etc. ).

Le C.C.I. se sert des errances du type d'Invariance pour ne pas se poser les questions de ta révolution communiste. Face a ceux qui les posent, il recourt à l'ignorance, à la dénaturation, à l'injure, à l'amalgame le plus caricatural. Bon exemple de secte.

Une partie de la Fraction Française de la Gauche Communiste, qui est donc après la rupture d'Internationalisme la « section » française de la gauche italienne, rejoint Socialisme ou Barbarie à la même époque que celle où Damen rompt avec Bordiga. Vega ( cf. note 82 ) est l'un d'eux. Lorsque SouB rejette ouvertement le marxisme, et qu'une partie s'en détache pour former Pouvoir Ouvrier, Vega sera l'animateur de ce groupe. Mais ces ex « bordiguistes » n'avaient rien retenu ni apporté de bordiguiste à SouB, qui d'ailleurs ne voulait rien devoir, ni àla gauche allemande, ni à la gauche italienne, ni à personne. Un grand nombre de ceux qui, comme Vega, sont passés par la gauche italienne, n'y ont vu qu'un léninisme dur.

Malgré une scission léniniste qui donne un 3e P.C.I. ( Rivoluzione Comunista ) en 1964, qui existe encore, le P.C.I. accentue son cours activiste, notamment avec un essai de « travail syndical ». Sa revue Programme Communiste, son bimensuel Le Prolétaire, dénoncent l'« opportunisme » du P.C.F. et la « capitulation » de l'U.R.S.S. devant les U.S.A., vantent les « révolutions » coloniales, et appellent les troupes prolétariennes à rejoindre leur état-major. En grande partie par réaction contre ce gaspillage, J. Camatte et R. Dangeville quittent le P.C.I. en 1966.

Ils avaient écrit ensemble ce qui devient le no. 1 d'Invariance : « Origine et fonction de la forme parti ». Ils voulaient poursuivre l'oeuvre de Bordiga « trahie » par le P.C.I. Rapidement ils se séparent. R. Dangeville publie Le Fil du Temps dans une tradition bordiguiste orthodoxe, c'est-à-dire moins les aspects visionnaires de Bordiga, mais moins aussi l'agitation vaine du P.C.I. Invariance fait une synthèse gauche allemande-italienne autour des nos. 7. 8 et 9 de l'ancienne série, mais sa démarche idéaliste originelle l'emporte dans une fuite en avant qui éclate dans la seconde série, puis la troisième.

Sur ces questions, outre les revues pré-citées et dont l'Institut International d'Histoire Sociale d'Amsterdam possède des collections parfois complètes, cf. la biographie de Bordiga dans Bordiga et la passion du communisme, Spartacus, 1974; Invariance. a. s.. no. 6, pp. 18, 30-5, et no. 9, pp. 138-53; R.I., Bulletin d'Etude et de Discussion, no. 6 et 7; le no. d'Internationalisme sur la grève Renault de 1947 a été reproduit en reprint, La Vieille Taupe, 1972. Cf. aussi la note 122 sur la scission scandinave de 1971. Il s'agit bien sûr presque toujours de tout petits groupes. Laissons l'ironie facile sur les « groupuscules »à ceux qui recherchent un pouvoir et un rackett, ou à ceux qui croient que le monde a commence en 1968.

Plusieurs textes de Bilan sont déjà parus. « Vers l'Internationale 2 et 3/4 » ( critique de Trotsky parue dans le no. 1 en 1933 ) a été publié par le Bulletin d'Etude et de Discussion, no. 6; les articles résumant Les Principes de base... ( nos. 19. 20, 21 ) par les Cahiers du Communisme de Conseil. no. 11; « La Chine soviétique » ( no. 7 ) dans Le Tigre de Papier, le manifeste lancé par la Gauche Communiste après mai 1937, par Invariance, a. s., no. 7. Quelques extraits sur le 6 février 1934 sont reproduits dans La légende de la gauche au pouvoir. Différents extraits sur la guerre d'Espagne sont parus dans la Revue Théorique du C.C.I. ( nos. 2, l2, 13, 14 et 33, etc. ). Sur le fascisme, cf. aussi Communisme et fascisme, Ed. P.C., recueil de textes du début des années vingt; et les « Thèses de 1945 ». in Invariance, a. s., no. 9. Ces textes peuvent être lus parallèlement à l'ouvrage d'un non-révolutionnaire, bon observateur de la fonction de l'Etat dans la société moderne : B. de Jouvenel, Du pouvoir, Histoire naturelle de sa croissance, C. Bourquin, 1947.

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