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Paul les oiseaux - extraits
2 ou 3 pas dans la bataille de San Romano
 

ombres/lumières
« Comme le peintre doit supposer un seul point pour voir sa peinture, tant en hauteur qu'en largeur et de biais comme de loin, afin qu'on ne pût se tromper en la regardant, puisque tout changement de lieu entraîne une vision différente, il avait fait dans le panneau supportant cette peinture, un trou au point exact où frappait le regard.» Antonio Manetti. 

Quel que soit le déplacement de notre point de vue, l'objet tridimensionnel reste visible sous un angle unique. 
Le volume s'établit par la reconstitution mentale (souvenir ou imagination) de sa face cachée. Tout ce qui peut s'appréhender dans la réalité devient en peinture une sorte de signe symbolique, possédant son référent 
dans notre quotidien. Dans le théâtre à l'italienne, lieu de la frontalité et de l'illusion par excellence, 
la scène se compose pour un point de vue fixe. Dans ce cas, l'image théâtrale,à l'instar de la peinture, 
ne comporte qu'une seule face. C'est alors qu'un imaginaire possible se constitue, l'envers du décor 
et ses coulisses y participant, bien entendu, activement. 

 [...] Les volumes que le peintre installe sont éclairés par plusieurs sources frappant chacune cheval 
ou armures sous un angle différent, accentuant ici un visage, là une croupe, ailleurs l'arrondi  d'un ventre. 
Au contraire de Piero della Francesca, peintre solaire, Paolo Uccello dégage la peinture de la lumière naturelle 
en enfermant ses figures dans de véritables cubes scénographiques étanches. La théâtralité s'exprime, dés lors, 
par la lumière tombant sur les personnages et les objets. 

 [...] Comment Uccello put-il peindre ces chevaux en mouvement ? Certainement pas grâce à un modèle vivant 
qui ne pourrait tenir une posture aussi déséquilibrée. Paolo Uccello eut sans doute l'occasion d'observer 
largement l'anatomie des chevaux lors de tournois ou de fêtes publiques à Florence mais je doute qu'il ait eu 
assez d'imagination pour les peindre ensuite de mémoire dans son atelier, dans les postures et les raccourcis 
qu'il leur fait prendre. Ses modèles, plus probablement, étaient de petites sculptures de bois qu'il pouvait déplacer à sa guise pour choisir l'angle sous lequel il souhaiterait les dessiner. 

 [...] Si, on le suppose, Uccello s'est servi de modèles de bois pour dessiner ses chevaux dans son atelier,
c'est aussi à partir de la lumière naturelle les éclairant, qu'il a pu comprendre le maniement des ombres. 
Le cheval blanc semble avoir été retourné et examiné sous plusieurs angles par le peintre. 

Pour le profil droit du cheval florentin, une lumière tombant d'une fenêtre de l'atelier sur le modèle 
en bois éclaire la croupe du cheval en laissant ses deux pattes avant dans l'ombre. Pour le profil gauche 
du cheval siennois, la lumière de ladite fenêtre éclaire les flancs droits du modèle qui apparaît en 
contre-jour ; seules les pattes sont soulignées par une lumière forte. La sellette sur laquelle se trouve 
le modèle, a été légèrement tournée et le peintre s'est également déplacé. Ainsi, la lumière pose de manière significative l'armée florentine en vainqueur, auréolée de lumière alors que l'armée siennoise, noircie, 
se dissimule dans l'ombre, traîteusement On le voit, cette dualité de la lumière, puisant sa source 
dans l'iconographie religieuse du Paradis et des Enfers, est une approche extrêmement manichéenne.

A cette richesse d'intensités différentes sur les corps répond un sol sans ombres. Les lances posées sur le sol 
ne renvoient pas leur volume en une ombre portée. Au centre de la composition, un morceau d'armure et un casque traînent dans le fond de scène. Ces deux objets possèdent des ombres sur leur volume : la surface extérieure 
est éclairée par une source assez haute, placée sur la gauche, l'intérieur est sombre. Le volume existe pour lui-même, dans le modelé de sa surface, mais n'est pas encore appréhendé par rapport aux autres surfaces et volumes. Ainsi, chaque élément a une vie interne, fermée sur elle-même, qui ne communique pas avec les autres objets. Les chevaux n'ont pas d'ombre portée au sol bien qu'ils soient éclairés par une lumière directionnelle 
qui la légitimerait. Le sol, sous un éclairage nimbé, est pris dans son entité de surface, sans lien physique 
avec les fragments de lances et d'armures qu'il "contient". Ces lances, ces boucliers, ces cadavres tombés 
sans ombre, flottent dans l'espace. Inscrits dans la composition globale de la peinture mais échappant 
à toute vraisemblance spatiale. De même, l'espace scénique n'est pas  considéré, à proprement parler, 
comme une surface mais plutôt comme un espace vide, une quatrième dimension de l'espace. 

Cherchant à conquérir les volumes, Uccello construit dans ses tableaux un univers lumineux expérimental. 
En composant ces éléments dans leur diversité d'éclairage, il s'approche en précurseur de l'espace théâtral 
tel qu'il commencera de se développer, un siècle plus tard, avec la construction d'édifices pour le théâtre comportant un dispositif artificiel d'éclairage.