ECRITS-NOUVELLES






LA MACHINE (nouvelle présentée au concours de nouvelles du journal Voir en 1999).
 
 

LA MACHINE (concours de nouvelles Voir 1999)





Si je devais me décrire, pour une rubrique de petites annonces matrimoniales, je dirais que je suis un être qui a les pieds sur terre, je suis très rationnel. Je ne fume pas, je ne bois pas. Je suis sain. Il n’y a pas de place chez moi à la créativité, l’imagination, je n’aime pas les artistes. Je déteste les religieux, les sectaires qui prétendent connaître et posséder les secrets des mystères de la vie. Je ne crois ni en Dieu, ni au Diable. Je n’aime absolument pas l’originalité ou tout ce qui sort des normes. Je suis un homme très sérieux qui a le sens des responsabilités et n’aspire qu’à une vie tranquille, paisible.
Je suis un homme, un Vrai. Je me réveille le matin à 6 heures,  j’écoute les nouvelles à la radio,  je prends mon déjeuner,  je lis le journal,  je prends ma douche, je me sèche les cheveux. J’enfile mon costume de travail, je me regarde dans le miroir avant de sortir, et je prends le bus.  Je ne souris surtout pas sauf lorsque j’arrive à mon travail. Alors je blague, je parle fort. Je prends mon café à la pause, je participe à la réunion du matin. Je m’adresse poliment à la jolie secrétaire toute pomponnée. Dans ma tête, je lui fais de malhonnêtes propositions. Je rejoins mon supérieur dans son bureau. Je lui lèche les bottes. Je le flatte, lui fait remarquer comme il est beau et intelligent, comme sa démarche est majestueuse et attrayante, comme ses réflexions sont censées et appropriées. Je m’enferme longtemps dans son bureau pour lui faire la cour. Je ressors de son bureau les épaules basses, je retourne dans la pièce où je suis censé passer le temps jusqu’à l’heure du repas.
À midi, je pars dîner à la cour alimentaire de la galerie commerciale de l’immeuble où je travaille.  Des collègues de mon étage m’accompagnent. J’observe toutes ces fourmis affairées. Je ne fais que vivre. Je m’observe parler, rire, blaguer, me moquer de mes voisins, jeter des regards indiscrets. Je saisis le sandwich à pleine dent et dévore les frites qui l’accompagnent. J’avale le verre de Cocacola. Je ris à pleine gorge déployée, je suis heureux. Non seulement je suis heureux mais j’ai également une demi-heure de liberté avant de m’en retourner à mon dur labeur. J’en profite pour magasiner. Je m’achète une cravate dans un magasin de la galerie. Le vendeur a du mal à contenir son admiration devant ma stature. Je décide de la garder sur moi, je m’observe, je suis satisfait. Je ressemble à ce superbe mannequin au sourire enchanteur qui arbore une cravate dont les motifs sont semblables à la mienne. Je suis irrésistible,  je le sais,  j’ai le monde à mes pieds et les femmes. D’ailleurs en revenant à mon travail,  j’ai bien vu que la secrétaire m’adressait un regard ambigu. Mais malheureusement pour elle, ma soirée est prise. Effectivement ce soir, je dois me rendre à ma salle de musculation pour parfaire ce corps de rêve qui est le mien. J’aime ce contact brut avec toutes ces machines magiques qui vous transforment en un Dieu Herculéen. Ce contact avec ces machines froides couvertes de sueurs inconnues. J’aime le cliquetis de ces machines, plus on les fait gémir, plus les sons sont agréables. L’objectif de l’opération est de devenir aussi lisse et dure que l’acier forgeant cette machine. Le but est d’asservir celle-ci, telle un gladiateur des temps modernes, aujourd’hui l’adversaire n’est ni un lion ni le minotaure. Il s’agit de cette drôle de machine composée de différents éléments, de poids, et non de plumes. Plus les poids sont pesants, plus vous aurez droit à des muscles proportionnés à la densité de ces poids. Et quel plaisir lorsque vous parvenez à faire hurler cette bête d’acier lui montrant que vous êtes le triomphateur que César va saluer. Une jouissance extrême, ultime. Le coupe d’or est ce corps de rêve qui fera pâlir les plus pâles. J’ai, si, hâte ce soir de retrouver ma belle provocatrice. Celle que je fréquente si assidûment et sans ratés toutes les fois où je viens m’entraîner dans cette salle.  Certes, depuis la dernière fois,  elle m’aura trompé avec d’autres gladiateurs, mais je ne lui en veux pas, elle est trop irrésistible. J’ai pris l’habitude de toujours aller vers elle, je lui suis devenu fidèle. J’aime lui exposer mon corps, lui montrer mes progrès,  me pavaner devant elle avant de prendre position pour la bataille. À vrai dire avant de m’approcher d’elle, j’ai pris soin de lisser mon corps avec une huile superbement graisseuse mettant en valeur chaque partie subtile de mon corps d’esthète.  Je veux, par cet acte, commencer par la séduire, et la surprendre par la suite. Je veux l’hypnotiser, l’endormir. Heureusement, je peux me mirer dans ce miroir où je peux l’observer et m‘observer. Je peux ainsi corriger toute déviation, ajuster mes positions si nécessaire. Effectivement, le moindre petit épis qui jaillirait de manière impromptue de ma splendide chevelure brune constituerait un faux pas impardonnable pour la suite du combat. Un jour, j’ai connu une défaite mémorable juste en raison d’un cil qui avait pris la décision d’émerger de l’inconnue et dense arcade sourcilière. Depuis je fais bien attention à huiler non seulement mes cheveux mais aussi mes sourcils. Ensuite, je m’allonge sur son dos. De mes deux jambes, je saisis ses chevilles et les placent en position verticale. De mes deux bras, je lui empoigne ses anches et je les tire de manière très brusque vers le sol. Alors ses ressorts se détendent, puis je relache tout et je recommence l’opération mais cette fois de manière plus lente : c’est une tactique très connue en stratégie. Cela produit un effet de surprise et décontenance l’adversaire qui s’est préparé pour contrer un geste brutal. Ainsi la défense qu’il a mise au point face à cette attaque n’est plus efficace, puisque finalement elle sera disproportionnée à ce qui aurait été nécessaire. Ensuite, je garde ce rythme assez lent pendant un certain temps tout en le coordonnant avec le mouvement de mes fantassins placés à l’arrière garde. Et là, je souffle profondément et de plus en plus profondément. Je produis une sorte de grognement  proche de celui du loup. Il a été prouvé dans un célèbre traité que ce grognement  impressionne l’ennemi et le déconcentre. Souvent, je laisse volontairement perler quelques gouttes d’une sueur chimique, dernier cri en matière d’arme bactériologique. Elles peuvent paralyser pour quelques secondes l’ennemi dès qu’elles l’atteignent, le temps de prendre le dessus et  de lui asséner un coup final. J’aime ces batailles. Certes, les premiers combats furent déplorables et même sans attraits. Au début, elle portait des armes légères, puis, peu à peu, elle utilisa des poids. Dès qu’elle s’apercevait que je prenais le dessus, elle augmentait la pression. Elle n’aimait pas perdre. Je sentais mon corps qui égalait peu à peu le sien. Il devenait aussi ferme et rond que ses coussins. Plus les jours passaient, plus je progressais, et plus je voyais ma Belle faiblir. Un jour, je décidais de ma propre initiative d’interrompre cette séance de torture. Je fus ému par le rythme lancinant de ses ressorts, et boulons reluisants qui révélaient son essoufflement et ses peines. Je pense qu’elle a apprécié mon geste, car le lendemain elle me semblait plus douce et plus tolérante que d’habitude. Elle était moins batailleuse, et moins résistante. Ce fut un moment étrange car elle semblait me parler de tous ces hommes qui s’acharnent à la séduire en lui montrant leurs beaux atours mais qui la laissent si indifférente. J’ai cru qu’elle était prête à me révéler qu’elle éprouvait un amour secret pour moi, et que malgré nos combats, et son aggressivité apparente, elle m’aimait silencieusement. J’ai entendu ses boulons murmurer  un « Je t’aime ». Je faillis fondre, j’étais prêt à m’évanouir  sous ce doux murmure. Cela devait être une illusion, un mirage, une hallucination. Sa beauté naturelle. Allais-je céder à cette déclaration. Le dilemme était plutôt d’une rare gravité. Longtemps les jours suivants, j’y ai songé.  Malheureusement, j’étais conscient que bien d’autres machines me vouaient une admiration absolue. Dès que j’entrais dans la salle, je pouvais observer leurs regards. Ainsi, j’avais d’autres admiratrices et ne pouvais en cédant à l’une me résoudre à lui réserver mon amour en exclusivité. Si je cédais, comment alors dissimuler cet amour aux autres. Comment ne pas susciter jalousie et rancoeur à celles qui m’ont fait des yeux doux. Les ragots pourraient vite se répandre dans la salle. Par ailleurs, les surveillants veillent au grain, aucun débordement affectif ne doit se produire entre les clients et la machine. Le règlement est très strict à cet égard. La difficulté, c’était que j’étais obligé de faire semblant de ne pas avoir entendu cette déclaration et continuer à la combattre comme auparavant; or la proximité corporelle presque indécente qu’impose le duel doublait la difficulté du combat. Je ressentais sa sensualité à travers les pores de ma peau.   Finalement, comment pouvais-je résister à ces formes. J’ai parfois pensé qu’il s’agissait d’une stratégie de déstabilisation, d’une tentative pour affaiblir mes défenses. Quelle belle tactique si souvent utilisée dans l’Histoire par des personnages connus qui ne possèdaient plus que ce dernier moyen pour gagner la dernière bataille. Telle Cléopatre et Claude qui tombèrent dans les bras l’un et l’autre, comment ne pas se demander si un tel amour ne fut pas au début qu’une simple manoeuvre stratégique.  Quant à moi, je ne parvenais pas à oublier ce moment où elle me murmura si doucement ces mots d’amour. Je me souvenais encore de l’odeur de rose se dégageant alors de son corps. Nous avions partagé à ce moment une étrange intimité. J’avais goûté son parfum. Un parfum qui vous apprend plus que tout sur l’être dont il émane. Un parfum dans lequel toute une mémoire éternelle est inscrite, mémoire d’un passé mais aussi d’un futur. Plus jamais, nous ne sommes revenus sur cet épisode. Cependant, lorsque je me couche sur elle, lorsque je saisis de mes deux bras ses hanches d’acier, lorsque je la maintiens à terre avec mes jambes, je sais qu’un seul instant suffirait pour que je lui cède. Mais je suis un homme, un vrai. J’ai des responsabilités, j’ai une image à faire respecter,  j’ai une réputation à conserver. Pourtant je sais qu’elle m’aime, je sais que tous ses autres chevaliers servants ne l’impressionnent pas comme moi je l’impressionne. Je sais que je suis son homme. Je sais ce qu’elle aime en moi et ce qu’elle n’aime pas. Ce charme irrésistible qui émane de moi, si bien que tous me vénèrent. Je suis un Roi, que dis-je un Dieu. Mais un Dieu doit conserver son image. C’est malheureusement le terrible sacrifice que je fais de ma personne à l’humanité.  Alors je reste indifférent à toutes ces tentatives de séduction. Indifférent car un dieu ne doit pas entretenir de relation terrestre avec quelque être que ce soit. Il doit incarner l’Idéal inaccessible. Il doit exalher un corps parfait correspondant à l’image parfaite. Peut-être un jour rencontrera t-il une Déesse, parfaite aux formes parfaites. Que se produira t-il alors ? Des éclairs, du tonnerre, de la pluie. Sera-ce sa Belle machine ou une autre ? Nul ne le sait.  Mais, aujourd’hui, je reste tout de même un homme. Le matin, je me réveille à six heures, le soir, je me couche à neuf heures. Sauf le mercredi où je me couche à dix heures après être revenu du champ de bataille. Je me couche à dix heures et la vie est belle. Le soleil brillera demain.
 

(Amour e phantésie) Ameph

ÉPILOGUE

J’ai trouvé une poupée vivante et bien plus intérressante  que ma machine ! ! ! une nouvelle vie commence pour moi avec l’amour avec une machine humaine! ! !
 
 

FIN
par Ameph



 
 
 
 

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