Quelques Poèmes
de Beaudelaire

L'ennemi

Ma jeunesse ne fut qu'un ténébreux orage, Traversé ça et là par de brillants soleils; Le tonnerre et la pluie ont fait un tel ravage, Qu'il reste en mon jardin bien peu de fruits vermeils.
...
Voilà que j'ai touché l'automne des idées, Et qu'il faut employer la pelle et les rateaux Pour rassembler à neuf les terres inondées, Où l'eau creuse des trous grands comme des tombeaux
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Et qui sait si les fleurs nouvelles que je rêve Trouveront dans ce sol lavé comme une grève Le mystique aliment qui ferait leur vigueur ?
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-O douleur !, douleur ! Le temps mange la vie, Et l'obscur Ennemi qui nous ronge le coeur Du sang que nous perdons croît et se fortifie !

Les litanies de Satan

O toi, le plus savant et le plus beau des anges, Dieu trahi par le sort et privé de louanges,

O Satan, prends pitié de ma longue misère !

O prince de l'exil, à qui l'on a fait du tort, Et qui, vaincu, toujours te redresses plus fort,

O satan, prends pitié de ma longue misère !

Toi qui sais tout, grand roi des choses souterraines, Guérisseur familier des angoisses humaines,

O satan, prends pitié de ma longue misère !

Toi qui, même aux lépreux, aux parias maudits, Enseignes par l'amour le goût du paradis.

O satan, prends pitié de ma longue misère !

O toi qui de la mort, ta vieille amante, Engendras l'Espérance, -une folle charmante !

O satan, prends pitié de ma longue misère !

Toi qui fais au proscrit ce regard calme et haut Qui damne tout un peuple autour d'un échafaud,

O satan, prends pitié de ma longue misère !

Toi qui sais en quel coins des terres envieuses Le dieu jaloux cacha les pierres précieuses,

O satan, prends pitié de ma longue misère !

Toi dont l'oeil clair connaît les profonds arsenaux Où dort enseveli le peuple des métaux,

O satan, prends pitié de ma longue misère !

Toi dont la large main cache les précipices Au somnambule errant au bord des édifices,

O satan, prends pitié de ma longue misère !

Toi qui, magiquement, assouplis les vieux os De l'ivrogne attardé foulé par les chevaux, ... O satan, prends pitié de ma longue misère !

Toi qui, pour consoler l'homme frêle qui souffre, Nous appris à mêler le salpêtre et le soufre,

O satan, prends pitié de ma longue misère !

Toi qui poses ta marque, ô complice subtil, Sur le front du Crésus impitoyable et vil, ... O satan, prends pitié de ma longue misère !

Toi qui mets dans les yeux et dans le coeur des filles Le culte des plaie et l'amour des guenilles,

O satan, prends pitié de ma longue misère !

Bâton des exilés, lampe des inventeurs, Confesseur des pendus et des conspirateurs,

O satan, prends pitié de ma longue misère !

Père adoptif de ceux qu'en sa noire colère Du paradis terrestre a chassés Dieu le Père,

O satan, prends pitié de ma longue misère !


Bientot plus de poèmes

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