Les jours ont passé, puis les mois, et enfin les années. La famille Sirois a prospéré autant que c’est possible pour des pionniers. Le père poursuivait chaque été avec acharnement le défrichage. L’hiver, il allait aux chantiers en forêt. Il ne revenait à la maison qu’à Noël et au printemps. Tant que les terres n’avaient pas été entièrement défrichées il lui avait ainsi fallu s’éloigner pour travailler car les revenus de la ferme n’auraient pas suffi à défrayer les dépenses occasionnées pour s’agrandir et faire vivre la famille. Désormais, cette routine pénible sera du passé; l’hiver prochain, Arthur Sirois pourra demeurer à la ferme. Son épouse s’en réjouit doublement, car en plus d’avoir son mari avec elle durant la saison froide et d’être libérée d’une quantité de travaux supplémentaires, elle aura enfin une maison neuve. La construction, en fait, est déjà commencée.
Aujourd’hui, l’activité déborde autour de la maisonnette qui fut depuis cinq ans la demeure des Sirois. C’est samedi et les Blackburn sont venus aider à monter la charpente de la nouvelle maison. Il y a Marcel, le père; Frank, un gaillard de seize ans qui aime taquiner et faire rire les enfants; et Olga, la mère, venue avec ses hommes pour donner un coup de main à sa voisine. Elle apporte une tourtière qu’elle a faite en suivant une recette de la famille Sirois. C’est une femme souriante, rondelette, dans la cinquantaine, toujours empressée à rendre service. Elle est devenue l’amie et la confidente de cette autre femme du Québec qui, il y a quelques années, s’était sentie tellement perdue dans ce milieu presque sauvage. Son aide avait été indispensable au temps des accouchements et aussi durant les absences prolongées du mari alors qu’Anne Sirois devait s’occuper des affaires où l’anglais était indispensable. Mme Sirois pouvait alors apprécier l’habileté de son amie qui se débrouille toujours facilement en anglais, en français et en ukrainien.
Jean-Nil fête aujourd’hui ses 14 ans. Cet anniversaire avec la présence des visiteurs rend la journée plus agréable malgré le travail habituel à faire. La gaieté devient parfois tellement vive que les trois mousquetaires, ainsi désigne-t-on Frank, Pierre et Jean-Nil, doivent parfois être rappelés à l’ordre. Les deux familles mangent à midi, en commun, mais on ne tarde pas à reprendre le travail. Aux environs de cinq heures, une pluie fine et chaude, don du ciel en ce 15 août un peu trop sec, est venue rappeler qu’il serait peut-être mieux de rentrer à la maison. Il reste à faire la besogne de la ferme mais en moins d’une heure tous se retrouvent autour de la table. À la fin du repas, la famille chante en chœur "Bonne Fête Jean-Nil!". On a à peine chanté la dernière note que les enfants se précipitent sur le gâteau à la mélasse, décoré de quatorze petits morceaux de sucre à la crème.
La terre chaude, humectée par la douce pluie d’un nuage passager, laisse maintenant échapper ses vapeurs et ses parfums. La brise fait danser les fleurs de trèfle dans le champ voisin et, parfumée, vient caresser les narines des Sirois assis sur le perron pour prendre l’air. Le soleil qui dans ce pays nordique ne se presse pas pour se mettre au lit, couvre la terre de ses rayons obliques. Ceux-ci embrassent les céréales déjà mûrissantes et réchauffent le cœur des habitants pour les rendre heureux. Des pinsons installés dans les buissons avoisinants, comme les musiciens d’un orchestre, remplissent l’air de leurs notes précises. Leur gaieté musicale vient couronner un moment d’éternité. Toute la terre devient un signe de l’Amour infini qui l’a créé. La famille Sirois s’agenouille pour le chapelet quotidien: "Je crois en Dieu…" Après la prière, Jean-Nil emploie son temps libre pour s’adonner à une activité qui lui est chère; une marche solitaire jusqu’à la Rivière. La première partie de son parcours lui permet de jouir de la nature dominée par l’homme; les champs ondulés où les céréales commencent déjà à mettre de l’or dans leur verdure, les odeurs et les parfums de la ferme, le bavardage de la basse-cour et les meuglements qui proviennent du pâturage. Il rencontre, parfois, sur sa route, l’auteur de cette domesticité…l’homme. Suit alors l’échange d’un salut ou d’une brève conversation. Ces contacts humains, Jean-Nil les apprécie bien, mais pour le moment c’est une voix plus profonde, plus discrète qu’il veut entendre. Et c’est dans le silence qu’elle se manifeste. Aussi est-il heureux de ne croiser personne sur sa route.
Au-delà de l’église et l’école du village il emprunte un sentier qu’il n’a pas l’habitude de prendre pour descendre le canyon de la rivière. Rendu à la gorge qui s’ouvre sous ses pieds, il franchit des yeux les quelques kilomètres qui le séparent de l’autre versant. Puis du regard, il embrasse ce vaste et sauvage amphithéâtre. Tout à coup ses yeux découvrent, à mi-chemin vers le bas, ce qui ressemble à un petit coin de civilisation: Il aperçoit d’abord quelques gros pins gris, presque solitaires. Ensuite, à l’abri de ces arbres, apparaît un plateau suffisamment grand pour contenir un minuscule lac et un champ. Ce champ qui ne semble pas trouver assez d’espace pour s’étendre, remonte un peu la côte, comme une couverture sur un oreiller, et là… une cabane. "La cabane du Bonhomme des chèvres" se dit Jean-Nil. Il devra passer par-là, ce qui ne lui plaît guère.
Le jeune promeneur descend la pente jusqu’au chemin de fer qui serpente parmi les buttes jusqu’à la petite ville de Peace River, tout au fond de la vallée, sur les rives du cours d’eau qui porte le même nom. De l’autre côté, la même voie ferrée grimpe vers les villes et villages de ce vaste pays, prolongeant son ruban de métal jusque dans la belle province lointaine que Madame Sirois veut toujours revoir.
Arrivé à la croisée, Jean-Nil emprunte la voie ferrée pour faire un détour et éviter ainsi la cabane et son bonhomme. Il n’a vu le mystérieux personnage qu’à distance, à travers la fenêtre de l’école, lorsque le robuste vieillard à la barbe et aux cheveux longs et blancs passait, courbé sous un sac plein de marchandises achetées au magasin général de La Clarière. Il est rare cependant que l’on voit le bonhomme car il préfère prendre le train et faire ses affaires en ville. Quelques-uns disent qu’il parle toutes les langues; d’autres prétendent qu’il parle l’anglais seulement. Quoi qu’il en soit, Jean-Nil ne connaît personne qui puisse affirmer lui avoir parlé. Même le marchand général assure n’avoir jamais entendu une seule parole de la bouche du vieillard. Lorsque celui-ci fait ses emplettes, il prend dans les tablettes ce dont il a besoin, paie et reprend le chemin de son domaine sans dire un mot. Quelques-uns croient qu’il est de la noblesse et qu’il a fuit la révolution dans son pays d’origine. D’autres soutiennent que c’est un criminel qui garde l’anonymat afin d’échapper à la justice. Jean-Nil a même entendu dire qu’il s’est évadé d’un asile d’aliénés.
Le jeune Sirois serait bien curieux de voir l’intérieur de cette cabane où vivent, avec le bonhomme, non seulement chien et chat mais aussi poules et chèvres. "Que de dégâts; quelle odeur", pense-t-il. "Avec toutes ces chèvres, comment peut-il garder propre même la table?"
En été, du moins durant le jour, ces bêtes doivent être dehors; Jean-Nil cherche à en épier une en passant à la lisière du champ. En fait, il en découvre deux attachées par des cordes à des piquets et ruminants. Le Bonhomme des chèvres, lui, n’est pas en vue. Jean-Nil entend bien l’éviter comme le font tous les gens de son village.
Le bruit bien familier d’une hache fendant du bois révèle que le bonhomme est occupé quelque part dans la forêt, près de sa demeure. "J’espère qu’il va continuer à bûcher", se dit-il; "je me sens plus à l’aise en sachant où il est". Inquiet de se faire découvrir par le chien du vieux solitaire, Jean-Nil s’enfonce d’avantage dans la forêt.
Il considère qu’il dispose encore d’une heure au moins avant que le soleil, selon son habitude dans cette région, ne commence à colorer le ciel pour disparaître avec éclat. Moins d’une heure de plus lui suffira pour rentrer chez-lui avant la noirceur complète. En été, le soleil nordique dort peu. Enfin, une dernière butte à descendre et les reflets de la lumière sur l’eau commencent à se faire voir à travers les branches. Le sentier que Jean-Nil avait laissé pour contourner la cabane du Bonhomme des chèvres réapparaît devant lui en approchant de la rivière. Il suit la voie étroite jusqu’au bout pour s’éloigner autant que possible jusqu’à ce qu’il trouve un endroit où un tronc d’arbre abattu lui serve de siège. Il a découvert l’endroit précis pour la contemplation. Il s’assoit en silence. Au loin, les coups de hache sur le bois se font à peine entendre. Lentement, la paix ambiante l’envahit et le détend.
Ce soir-là, la rivière a choisi de se faire gaie; bleue d’abord comme le ciel, puis animée par de légères teintes de rouge et de jaune entre les vagues. De petites ondulations caressent le rivage et disparaissent en s’amusant. Le temps passe. Il disparaît même. Tout à coup Jean-Nil revient à lui-même. Quelque chose la distrait. Il écoute. On n’entend plus les coups de hache. Cela le rend un peu nerveux. Il se lève en pensant qu’il sera bientôt temps de retourner. "Qu’est-ce qui clapote dans la rivière?"
Un chien vient de bondir dans l’eau, sans doute pour se rafraîchir, et court maintenant en zigzaguant, se dirigeant comme par habitude vers le haut du sentier. Jean-Nil n’a pas peur des chiens, surtout pas d’un chien briquet, mais ces bêtes ont des maîtres et c’est ça qui le rend mal à l’aise. Soudain, les yeux de l’animal aperçoivent ce que son museau avait déjà pressenti, et il se met à aboyer.
"What have you got there, Boy?" (Qu’as-tu là, Boy?)
Jean-Nil entend la voix mais ne voit personne. Il voudrait fuir mais constate que ce ne serait pas sage. Le chien le suivrait sûrement en aboyant de plus belle. De toute façon, s’enfoncer à l’improviste dans la broussaille qui dissimule des accidents de terrain dangereux, ne serait pas prudent. Le cœur bat fort, prêt à fournir l’énergie supplémentaire en cas d’urgence. Le vieux barbu s’avance par le sentier mais Jean-Nil ne distingue pas encore les yeux qui, seuls, ne sont pas masqués par l’épaisse barbe blanche du bonhomme.
"Quiet, Boy! Quiet!" (Silence, Boy! , Silence)
Et le chien se tait, enfin.
"Bonjour, jeune homme!"
Le mystérieux bonhomme s’adresse gentiment à l’intrus en anglais. Le vieil homme et le garçon sont maintenant assez près pour se voir dans les yeux. Jean-Nil reste hébété; pour quelques minutes, il ne peut rien dire. Le vieillard l’observe avec un regard de bonté tandis que le chien Boy le flaire de tous côtés.
"Donc, tu as trouvé mon poste d’observation?"
Sa grosse voix, porteuse d’un accent britannique, ne semble pas du tout menaçante.
"Pardonnez-moi, Monsieur."
"Non, non, c’est très bien. Viens avec moi, je vais te montrer quelque chose."
Le jeune Sirois, reprenant un peu son aise, le suit en remontant la côte. Après environ cent cinquante mètres, presque cachée dans la brousse, une petite source coule à peine et se jette dans un bassin qu’on a creusé pour recueillir l’eau. Accrochée à une branche, il y a une louche pour se servir.
"Si tu as soif, ne bois pas à la rivière; viens plutôt ici. C’est une bonne eau, douce et pure."
Comme pour appuyer ce que dit son maître, le chien se met à laper l’eau bruyamment. Le bonhomme prend la louche, la plonge dans le réservoir et boit quelques gorgées d’eau bien fraîche. Ensuite, jetant de côté ce qui reste dans la louche, il la rince dans le bassin et la ressort pleine d’eau pour la passer à son jeune compagnon.
"Goûtes-y."
Jean-Nil y goûte d’abord du bout des lèvres, puis la vide en deux traits.
"Elle est bonne; bien fraîche."
"Oui, je suis très fier de ma source. Dans cette contrée, où l’eau potable est difficile à trouver, ma source est un vrai trésor."
"Nous sommes du Québec où il y a beaucoup de sources comme celle-là. Mais dans ce coin de pays, ce dont ma mère se plaint le plus, c’est de l’eau qu’elle trouve mauvaise et dure. Oh! Il faut que je retourne chez-moi; le soleil commence à disparaître à l’horizon."
"Reviens un autre jour, jeune homme. J’aimerais t’entendre parler de ta famille."
"Je vais essayer, Monsieur."
Quelques jours plus tard, Jean-Nil revient à la rivière avec Pierre et leur chien, mais ils ne voient personne. Le nouvel ami du bonhomme ne sait pas trop si le vieillard l’avait invité à le visiter chez-lui ou à revenir à la rivière. Peut-être aussi que le vieux solitaire préfère le revoir seul. De toute façon lui et son frère s’amusent bien et ne regrettent pas d’être venus.
Jean-Nil part pour le collège avant de pouvoir revenir à la rivière. Il sera grand pensionnaire, c’est à dire qu’il ne visitera sa famille qu’une fois par mois. Ce n’est qu’à la fin d’octobre qu’il peut emprunter encore une fois le sentier du bonhomme des chèvres. Cette fois il y descendra seul. Il a déjeuné tôt et part avant le lever du soleil, emportant sa canne à pêche. Il faut dire qu’à la fin d’octobre, dans la région de la rivière à la Paix, le soleil commence décidément à montrer des signes de paresse; à la fin de décembre il osera à peine se lever. Mais ce jeune excursionniste aime toutes les saisons. À ce temps-ci de l’année, lorsque l’astre du jour se lève tard et demeure près de la terre comme un vieillard courbé, la température, quant à elle, devient plus fraîche et fouette le sang.
Jean-Nil est déjà en route quand l’aurore paraît à l’horizon. Le soleil sort tout chaud de ses couvertures… les nuages rougissent, gênés par son ardeur. "Ah ! Il n’est pas grand-père, aujourd’hui, celui-là," se dit le jeune marcheur, "il peut montrer de la ferveur même en automne. Je parie qu’il vient célébrer l’été des indiens."
Si la vigueur de la nature peut se faire sentir même en automne, Jean-Nil, lui, n’est qu’au printemps de la vie et il doit apprendre à dompter l’ardeur de sa propre nature. Une marche vigoureuse au grand air n’éteint pas tout à fait la bouillante énergie qui s’éveille en lui, mais offre néanmoins une issue à travers laquelle il est possible à la passion de se dissiper un peu. Au collège on appelle ça, s’il a bien compris, "la sublimation des désirs de la chair". Son amour de la nature lui permet de délayer en elle ses propres instincts. Elle s’offre à lui tel ce doux tapis de feuilles colorées qui bruissent comme les vêtements légers des demoiselles qu’il a parfois le plaisir de frôler; tel l’arôme de la végétation qui se transforme en humus, lui rappelant les parfums stimulants des fraîches chevelures féminines; telle la forêt déshabillée que le vent caresse en murmurant des mots doux, gardant vivant en lui son espoir d’une intimité qui ne sera plus interdite.
Avec le départ des oiseaux, la forêt offre une solitude beaucoup plus tranquille… presque trop tranquille. Parvenu à la rivière, Jean-Nil lance sa ligne, mais sans entrain; il se sent un peu ennuyé. Pour quelque raison inexplicable il n’a plus le goût d’être seul. Il ne se sent plus toujours à l’aise dans sa peau. Trop souvent, le trouble agite son âme. Il ne trouve plus en lui-même la paix qui donne le repos. Il ressent dans son être toutes sortes de mouvements contradictoires qu’il ne réussit pas à identifier et à situer dans sa vie. Et les doutes, comme des termites, assaillent sans répit les fondements de son château intérieur de sorte que parfois il ne sait plus qui il est. Quoi qu’il en soit, seul avec lui-même, il est souvent sujet à un certain malaise. Aussi, cela le tracasse car il n’avait pas l’habitude de se sentir ainsi.
Jean-Nil retire sa ligne et marche un peu plus loin le long de la rivière. Il entend le jappement d’un chien. C’est Boy. Le bonhomme serait donc là, quelque part. En effet, le chien apparaît et, à sa suite, le vieillard. Ils se serrent bientôt la main.
"Bonjour, jeune homme."
"Bonjour, Monsieur."
"Je vois que tu as apporté ta canne à pêche."
"Oui. Je sais que je ne prendrai peut-être pas grand chose, mais j’ai besoin de me tenir occupé même en admirant la nature."
"La première fois que je t’ai rencontré, tu m’as paru faire cela sans canne à pêche. Mais tu fais bien, même s’il y a peu de chance que tu en prennes assez pour ta famille dans cette rivière si peu poissonneuse. Combien de frères et sœurs as-tu? Tu ne m’as pas dis ton nom non plus."
"Je m’appelle Jean-Nil Sirois et nous sommes neuf avec mes parents. Mon père a une terre au village français mais nous sommes du Québec."
"Ah ! J’avais bien deviné ça. J’ai moi-même appris le français à l’école, mais je n’ai pas eu beaucoup l’occasion de le pratiquer. Vous êtes sept enfants chez vous; es-tu l’aîné?"
"Non. Mon frère, Pierre, est l’aîné. J’ai aussi une sœur plus âgée que moi."
"Au milieu, hein! Je gage qu’on t’oublie parfois…"
"Ça mord, Monsieur!"
Le pêcheur retire sa ligne au bout de laquelle une truite d’une trentaine de centimètres se débat farouchement. Il l’attrape par une ouïe et la montre fièrement au bonhomme.
"Cela suffira pour toi mais il t’en faudra bien une demi-douzaine comme celle-là pour satisfaire neuf personnes."
"Pas tant que ça; ma mère n’aime pas le poisson. Monsieur, est-ce que je puis vous demander votre nom?"
"Voyons, jeune homme, tu connais mon nom: "Bonhomme des chèvres".
"Ça, votre vrai nom, Monsieur?"
"Ah! Ah! Un jour, en passant dans ton village, j’ai entendu des enfants qui se sauvaient en criant "Bonhomme des chèvres; Bonhomme des chèvres!" Qui t’a demandé de solliciter mon nom?"
Jean-Nil ignore la question. En fait, presque tous ceux qui étaient au courant de sa rencontre, même son père qui pourtant n’est pas curieux du tout, voulaient connaître le vrai nom du mystérieux personnage.
"Ce n’est pas gentil de vous appeler comme ça, n’est-ce pas?"
"Ah! Non! Cela ne me fait rien. Mais ce qui m’attriste c’est que les enfants ont peur de moi. J’ai l’idée que les parents se servent de moi pour effrayer leurs enfants."
Il regarde attentivement le jeune Sirois essayant de discerner un geste ou une expression qui confirmerait ses doutes. Le garçon regarde par terre et ne dit rien.
"Jeune homme, laisse là ta pêche et viens chez-moi te réchauffer avec une bonne tisane. Je ne te dirai pas plus, à mon propos, qu’il est nécessaire, mais ce sera suffisant pour satisfaire ta curiosité et cela contribuera à faire disparaître le mythe du bonhomme des chèvres. Pour l’instant, suis-moi."
"Suis-moi." Quinze ans plus tard, Jean-Nil se souviendra avoir entendu ces paroles et elles prendront alors pour lui un sens prophétique.
Jean-Nil suit. Sur la piste étroite, le vieillard parle de la nature qui l’entoure comme s’il avait un contact omniprésent avec elle. Ici, c’est une plante rare qui pousse sous l’ombre d’un buisson; là c’est un insecte, caché sous l’écorce, dont l’évidence semblable à un peu de sciure repose près d’un trou d’entrée qui permettrait à peine à une mouche noire d’y passer.
"Je me demande combien de temps il faudra au Pic rosé pour le trouver."
Cependant, son compagnon, un peu distrait, cherche à s’imaginer l’intérieur de la cabane. Il a hâte de voir comment le bonhomme s’organise pour vivre avec des chèvres.
"Voilà, on y est!"
Une des bêtes curieuses vient renifler Jean-Nil tandis qu’une autre, couchée sur son ventre, rumine en rêvant et ignore complètement le visiteur.
Diminuée en apparence par les gros pins, la cabane avait semblé, à Jean-Nil, plus petite que la réalité. En fait, la demeure dans laquelle il va entrer mesure bien dix mètres par dix. Il n’y a ni cave ni étage mais la bâtisse est élevée de terre puisqu’il faut monter sept marches pour arriver à la porte.
"Entre, mon gars."
À l’intérieur, un mur divise la maison exactement en deux parties. De l’autre côté, ce doit être la grange. "Voilà une façon pratique d’économiser sur les travaux et matériaux de construction", pense Jean-Nil. Il raisonne aussi que le fait d’avoir deux murs de moins exposés au froid durant l’hiver doit représenter une économie de chauffage. Cela fait preuve de bon sens, sans compter que le propriétaire n’a qu’à ouvrir une porte pour cueillir ses œufs et soigner ses animaux.
L’invité est heureux de constater que nulle odeur de fumier ne pénètre dans la pièce dont la propreté est surprenante. Cependant, tout est d’une nudité extrême et rien n’attire le regard sinon, accrochée au mur, la photo encadré d’une femme. Avant d’entrer, il avait même remarqué que le fumier avait été entassé à plusieurs mètres à l’est du logis pour permettre aux vents prédominants de l’ouest d’en éloigner la puanteur. C’est là une observation facile pour le visiteur puisque son père fait la même chose. Près du rideau qui sépare du reste ce qui semble être la chambre à coucher, il y a une table à laquelle Jean-Nil est invité à s’asseoir. Un gros chat gris lui saute sur les genoux et se met à ronronner dès que le garçon commence à le flatter.
"Je ne comprends pas que mon chat peut être si confiant envers les étrangers. Ce n’est sûrement pas dû à l’habitude des visiteurs."
La bouilloire mijote déjà sur le poêle. L’ermite puis dans un contenant métallique et en sort une poignée d’herbage qu’il jette dans une théière et qu’il arrose d’eau bouillante. "Thé-des-bois", dit-il. Puis, il se met à parler de lui-même:
"J’étais professeur à Oxford. Mon vrai nom est Broom, Joseph Broom."
Deux tasses et deux petites assiettes prennent place sur la table, bientôt accompagnées d’une planche à pain et d’un grand couteau.
"Professeur de philosophie; mais j’ai tout laissé pour chercher un trésor. Veux-tu goûter à mon pain aux saskatoons? Je t’assure que c’est bon."
Une grosse tranche de pain pleine du fruit de l’amélanchier aboutit sur l’assiette.
"Vous l’avez trouvé ce trésor, Monsieur…?"
Trop pressé d’utiliser le vrai nom du bonhomme, Jean-Nil constate qu’il ne peut se le rappeler à la mémoire. Un peu impatienté, le vieillard le lui répète. "Broom, broom, c’est facile puisque tu connais l’anglais; cela veut dire balai. Voici un bon fromage de lait de chèvre. Le couteau est là. Prends-en autant que tu en voudras. Et, pour répondre à ta question, c’est «oui» et c’est «non». Tu vois le trésor que je cherchais, c’est la sagesse, et pour la trouver, je croyais qu’il fallait m’éloigner de toute distraction; renoncer à tout attachement. Cela voulait dire quitter tout ce qui m’était cher. On a cru, bien sur, que j’étais devenu fou. J’ai donc laissé ma mère qui vivait encore – c’est sa photo que tu vois là- mes livres, mes collègues, pour venir me perdre ici dans la solitude. C’était pour un an seulement, mais j’y suis encore. La sagesse, tu vois, c’est comme une boussole. L’homme compte sur sa boussole pour maintenir l’univers dans l’ordre; il est le garant du monde qui l’entoure. Si l’homme perd sa boussole il échouera et l’univers avec lui. C’est pourquoi les sages sont si important. Ils sont les maîtres de la boussole et les gardiens du phare. Tiens, voici ton thé, il est prêt. As-tu déjà bu de cette tisane?"
"Non, Monsieur Broom. Merci."
"J’ai beaucoup appris de la famille Tsitchou, cette famille indienne qui vient s’installer le long de la voie ferrée chaque automne. Jack, le père, fait du piégeage dans les environs durant la saison froide. Ce que j’ai appris d’eux ce n’est pas par leurs discours, car ils ne sont pas généreux en paroles, mais par ce qu’ils vivent. Leur sagesse est instinctive, elle vient de la nature. Mais je veux plus que ça. Cette sagesse là ne me suffit pas. La vraie sagesse, je la cherche encore. Si j’étais croyant je parviendrais peut-être à l’atteindre car je sais par intuition que la sagesse est transcendante; elle est au-delà de nous-mêmes et on ne peut la rejoindre sans une assistance transcendante. La foi est sans doute le chaînon qui me manque pour la rejoindre, mais comment acquérir la foi? En tout cas, pour finir mon histoire, j’ai pris goût à la solitude et j’ai fini par aimer ce coin de pays. C’est pourquoi j’y suis encore."
Jean-Nil aime le pain aux saskatoons; la tisane lui plaît moins. Quant au fromage, un met favori chez les Sirois, il n’a pas son égal d’après le palais du jeune gourmand. Il en prend une deuxième et une troisième tranche.
"Qu’est-ce que c’est la sagesse, au juste, Monsieur Broom?"
"Ça, mon garçon, j’aurais bien de la difficulté à te le dire. Mais je peux au moins te la décrire car j’ai à la mémoire ce qu’on dit d’elle dans les Écritures: «En effet, elle est un esprit intelligent, saint, unique, multiple, subtil, agile, pénétrant, sans souillure, clair, impassible, ami du bien, acéré, incoercible, bienfaisant, ami des humains, constant, ferme, sans souci, qui peut tout, surveille tout, pénètre tous les esprits, les intelligents, les purs, les plus subtiles. Car plus que tout mouvement la sagesse est mobile; elle traverse et pénètre tout, grâce à sa pureté.» Et moi je l’ai désiré plus que toute chose. «C’est elle que j’ai chérie et recherchée dès ma jeunesse; je me suis efforcé de l’avoir pour épouse et suis devenu l’amant de sa beauté.» Tu trouves ça au chapitres 7 et 8 du livre de la Sagesse."
Jean-Nil écoutait distraitement cette longue citation tout en regardant le chat qu’il caressait. Vers la fin il s’aperçut que la grosse voix diminuait et s’attendrissait. Il a levé la tête et vu les larmes qui mouillaient les yeux du bonhomme. Jean-Nil se sent alors mal à l’aise.
"Ne t’en fait pas; c’est là une de mes faiblesse."
Il s’arrête un instant pour se ressaisir, puis continue d’une vois plus ferme. Jean-Nil l’écoute plus attentivement.
"« J’ai tenu pour rien la richesse auprès d’elle. Je ne lui ai pas comparé la pierre la plus précieuse; car tout l’or du monde, devant elle, n’est qu’un peu de sable.»"
"…un peu de sable"; ces paroles trouvent un écho dans la mémoire du jeune homme. "Ce ne m’est pas inconnu", pense-t-il. "Eh oui, ça y est, ce sont les paroles de la dernière dictée de sœur Jeanne d’Arc."
S’il n’a pas reconnu ces paroles immédiatement c’est sans doute parce qu’elle ont été prononcées en anglais, mais maintenant il s’en souvient bien. Cela lui rappelle surtout Nicole. En fait, il n’a jamais cessé de penser à elle. Dans son imagination, il l’a fait grandir "en sagesse, en taille et en grâce" et l’attachante fillette qu’il a refusée de laisser derrière lui s’est graduellement transformée en une icône. La petite Nicole qu’il a connue dans la chair, il continue de la connaître en esprit selon la fantaisie qu’il se fait de la femme parfaite. C’est cette image qui surgit dans sa mémoire lorsqu’il se répète les paroles du vieillard: "C’est elle que j’ai chérie et recherchée dès ma jeunesse; je me suis efforcé de l’avoir pour épouse et suis devenu l’amant de sa beauté. Tout l’or du monde devant elle n’est qu’un peu de sable."
"Monsieur, vous avez pris ça dans la Bible?"
"Oui, mais crois-moi, garçon, ce sont mes paroles!"
La lampe à l’huile repousse autant qu’elle le peut les ténèbres qui cherchent à envahir la rustique salle à manger et de séjour des Sirois. Les miroitements que produisent sa faible flamme ne diminue en rien la tranquillité du soir. Autour de la table, la mère Sirois reprise des bas de laine; son mari fait des calculs; Pierre lit une revue agricole; les plus jeunes sont aux lit; Jean-Nil repasse dans sa tête la visite qu’il a faite au bonhomme des chèvres. Dans son esprit il revoit encore Nicole comme il en a l’habitude dans ses moments de rêverie. Sa pensée en est encore là, lorsque machinalement il tend la main vers la Bible familiale qui se trouve là. Il ira bientôt se coucher et c’est son habitude de lire un passage des Saintes Écritures avant de se mettre au lit. Il ouvre la Bible à l’endroit marque par le portrait de la Joconde. (Cette dernière n’a jamais retrouvé son cadre et elle a pris la fonction de signet simplement par le fait d’être là) Il s’agit du premier chapitre du Cantique des cantiques. Ses yeux tombent sur le verset 15:
Que tu es belle, ma bien aimée,
Que tu es belle!
Tes yeux sont des colombes.
Les yeux de la Joconde sont comme les ailes d’une colombe et son nez comme la queue. Il cherche un crayon… se souvient qu’il y en a un dans la boîte à lettres de sa mère. Soigneusement il trace deux rides en circonflexes sur le front, une sorte de tête avec un bec en forme gothique pour compléter la colombe. Maintenant, c’est un visage plus pensif qui le regarde en souriant.
Il continue de lire:
Que tes pieds sont beaux dans tes sandales, fille de prince!
La courbe de tes flancs est comme un collier œuvre d’un artiste.
Ton nombril forme une coupe où le vin ne manque pas.
Ton ventre, un monceau de froment de lis environné.
Tes deux seins ressemblent à deux faons, jumeaux d’une gazelle.
Ton cou une tour d’ivoire.
Tes yeux, les piscines de Heshbon, près de la porte de Bat-Rabbim.
Ton nez, la tour du Liban, sentinelle tournée vers Damas.
Que tu es belle, que tu es charmante, ô amour, ô délices!
Dans ton élan tu ressemble au palmier, tes seins en sont les grappes.
J’ai dit : Je monterai au palmier, j’en saisirai les régimes.
Tes seins, qu’ils soient des grappes de raisin,
le parfum de ton souffle, celui des pommes;
tes discours, un vin exquis.
C’est la première fois que Jean-Nil lit ce passage. Il s’émeut et s’étonne de trouver cela dans la Bible. Il n’en connaît pas encore le symbolisme sapientiel.
Son regard retrouve la visage de la Joconde: "Ce sourire est-il encore celui de Nicole? Si oui, pour qui le réserve-t-elle? Qui en fera la conquête par de suaves paroles telles celles que je viens de lire?" Ce n’est pas sans un brin de jalousie qu’il continue sa lecture.
© 2002, Jean-Nil Chabot