"Écoute, Melki, je cite un document conciliaire: «Aujourd’hui, pour la première fois au cours de l’histoire humaine, tous reconnaissent avec conviction que les bénéfices de la culture peuvent et doivent être mis à la disposition de tous.»"
L’Abbé Mikael (Élias Psycharès) et le gouverneur général se connaissent intimement depuis leurs études à Rome où ils se sont rencontrés pour la première fois. Lorsque les deux amis se rencontrent ils ignorent les titres que l’on attache respectueusement à leurs fonctions respectives. Le père abbé continue en empoignant sa croix pectorale comme s’il voulait accrocher sa pensée à la source.
"Je dis que le développement technologique, en permettant de produire de plus en plus efficacement, constitue l’élément le plus important de notre héritage culture. De fait, c’est lui qui rend possible la croissance des autres aspects de la culture. Non seulement la technologie donne à l’homme de meilleurs moyens de se cultiver, mais mieux encore, en assumant les tâches ingrates de la production, elle le libère pour la contemplation du Bien, de la Beauté, de l’Infini, enfin de toutes ces idées universelles qui nous disent quelque chose de Dieu. Ayant reconnu que l’homme ne vit pas seulement de pain, nous avons inventé des machines qui nous donnent le loisir de nourrir non seulement le corps, mais aussi l’esprit. Malheureusement, mon cher Melki, ce progrès nous tourne le dos. Au lieu de nous libérer, il nous enchaîne parce que nous n’avons pas su rendre à Dieu la gloire qui lui appartient – nous avons usurpé la place de Dieu en prétendant avoir créé ces choses de nous-mêmes, en ne reconnaissant pas qu’il en est la première cause. Ce faisant nous n’avons pas compris que l’apport du progrès venait de Dieu et qu’il était dévolu au bien de tous. L’accroissement économique est un héritage culturel, donc, de nature sociale et dévolue au bien commun, mais nous avons voulu nous en enrichir personnellement; nous en avons fait un capital strictement privé."
En plus des contacts occasionnels, les deux hommes se rencontrent chaque année, en août, lorsque Son Excellence le Dr Zédec vient faire sa retraite annuelle à l’abbaye Ste-Marie. Durant ce séjour il y a toujours de ces rencontres qu’ils ont eux-mêmes nommées leurs sessions de discussion sur l’état de l’État. Jamais, auparavant, ont-il entrepris une de ces sessions avec autant de sérieux. La gravité de la situation exige des remèdes drastiques, mais il faut d’abord trouver les éléments fondamentaux de la solution. Le Gouverneur général reconnaît les principes énoncés par son ami.
"Je sais bien, Élias, que la machine libère l’homme et lui permet de se cultiver – je sais que dans un pays aussi développé que le nôtre, l’esclavage financier qui entraîne la misère et le sous-développement de la personne est une absurdité. Le Canada a la capacité d’offrir une honnête aisance à tous ses citoyens – ce qui signifie la liberté économique. Garantir à chacun la satisfaction de ses besoins ordinaires ne pose aucun problème réel quoique, dans la situation actuelle, cela pose un problème financier considérable, quoique artificiel. Le gouvernement a envisagé plusieurs fois la possibilité d’établir un revenu annuel garanti pour chaque citoyen canadien, mais le fardeau fiscal que cela imposerait à la nation rend le projet impraticable. Pour y parvenir, il faudra changer du tout au tout notre façon de voir et de faire. Je crois que c’est là que ton idée d’héritage culturel entre en jeu.
Le Canadien est de moins en moins embauché et de plus en plus héritier si l’on s’en tient à cette idée d’héritage culturel. À cause d’un héritage technologique croissant, la capacité de production du canadien augmente et sa possibilité d’emploi diminue. Il faut donc reconnaître que l’homme est de moins en moins un embauché et de plus en plus un copropriétaire, co-gestionnaire et co-bénéficiaire de son héritage culturel."
"C’est ce que je dis toujours, Melki. Si on venait à accepter le bon sens de ce que tu décris on trouverait bien vite le moyen de mettre fin au vices du système financier actuel."
"Oui, et pour aller davantage dans les détails, je crois que c’est en mettant entre les mains des canadiens un pouvoir d’achat nouveau, non tiré des taxes, qu’on arrivera à démocratiser les bénéfices que la culture…"
D’un geste, l’abbé interrompt son ami car il veut soumettre sa réflexion avant que le discours dévie vers un autre aspect de la question:
"Assurément! Garantir un revenu annuel au moyen de taxes supplémentaires, ce serait prendre dans l’assiette de Pierre pour mettre dans l’assiette de Paul alors que le plat au milieu de la table déborde."
"C’est bien dit! J’allais dire qu’en tant que copropriétaire chaque citoyen devrait avoir droit à un pouvoir d’achat nouveau – un dividende, quoi! – qui lui permettrait d’acheter la production qui ne se fait plus à main d’homme, mais à la machine. En d’autres termes, il faudrait un argent nouveau pour égaler la nouvelle capacité de production. Et je t’assure, Élias, qu’avec ce concept la dette nationale, ce monstre artificiel, ne ferait pas vieux jours. Les gens verraient bien vite qu’ils ne doivent le pays à personne puisque ce sont eux qui le construisent."
"Toi, Melki, que fais-tu pour changer la situation actuelle? Tu es chef d’État, tu as des pouvoirs à ta disposition. Tu as même un avantage sur le Premier Ministre, puisque tu représente tout le pays alors que lui ne représente que la majorité qui a voté pour lui."
"Je sais que tu plaisante, mon ami! Le pouvoir est entre les main de celui qui gouverne le pays au nom de la majorité. La démocratie parlementaire actuelle, acceptée de tous, semble-t-il, repose sur la politique de parti. Je n’y crois pas, mais que voulez-vous? C’est donc le chef du parti au pouvoir qui gouverne avec l’aide de ses membres élus. D’une façon ou d’une autre, en démocratie, il n’est pas facile au gouvernement de réformer le système monétaire car ceux-là mêmes qui contrôlent la monnaie et le crédit tiennent entre leurs mains les ficelles qui meuvent le gouvernement. Un gouvernement pourrait innover de la sorte avec un mandat populaire qui ne peut s’obtenir sans une éducation de la population. Et ça, mon ami, c’est un projet de longue haleine! Le peuple n’est pas suffisamment sensibilisé à cette idée d’héritage culturelle pour s’organiser et exiger les réformes dont nous parlons. Pour en arriver là, il faudra transporter des montagnes… trouves-moi quelqu’un qui aura la foi voulue."
"Toi, mon ami! La foi, ça se cultive. Je suis convaincu que tu peux faire quelque chose pour emmener des changements. La constitution te donne des pouvoirs… en les exerçant sagement tu peux forcer une réforme. N’as-tu pas le pouvoir exécutif du Conseil du Gouverneur, celui qui reçoit l’avis, non pas les ordres, du cabinet et des autres membres du conseil privé?"
"Me prends-tu pour un révolutionnaire, Élias? On n'est pas un pays latin ici! Dans la tradition britannique, c’est le précédent et non la lettre qui fait la loi. Or, la convention constitutionnelle exige que le gouverneur général exerce les prérogatives de son pouvoir en accord seulement avec l’avis ministériel. Voilà!"
"C’est vrai, mais ces mêmes conventions te réservent une autorité personnelle spéciale en temps d’urgence ou dans des circonstances exceptionnelles. Ne crois-tu pas qu’il y a urgence, lorsque dans un pays de surabondance une grande proportion de la population désespère de sortir de sa misère à cause d’un système financier vicié. Un régime qui la prive des «bénéfices de la culture» en l’empêchant de participer au développement social et économique de la nation?"
"Voyons, Elias, tu ne veux pas comprendre. En pratique, ce que tu dis ne va pas du tout. Je ne peux pas, moi, pas plus que le gouvernement, me soustraire à l’opinion publique. Présentement, au yeux de cette opinion, un tel état d’urgence n’existe pas. Je n’ai pas de pouvoir en dehors de la volonté populaire transmise à travers ses représentants élus. Et ces représentants ne voient pas comme nous."
La discussion continue en s’animant et ce qui frapperait un observateur, c’est que malgré leur différent sur le point en question, la forme de leur raisonnements se ressemble beaucoup car ils sont de la même école et formés à la même logique. S’il s’agissait simplement d’un texte écrit - à la façon des dialogues platoniciens - on aurait de la difficulté à déterminer, sans nommer les interlocuteurs, lequel des deux a la parole. Mais à les entendre, l’accent grecque de l’abbé et le ton plus grave du gouverneur général, ne laissent aucun doute. Quoiqu’il en soit, même avec une rigueur d’esprit apparentée, les deux hommes en sont arrivés à un désaccord insurmontable. L’abbé, reconnaissant la futilité de la discussion, veut bien y mettre fin avant que l’animosité vienne heurter leur amitié. Mais comment amortir le choc des opinions pour que la question puisse être mise de côté sans regrets et surtout sans laisser quelque froideur? L’homme d’Église a une idée.
"Melki, j’ai une idée. Nous avons un frère qui vit en solitaire depuis trois ans dans la vallée de la Jupiter. Son nom est frère Joseph et déjà sa sagesse fait sa renommé. Chaque fois que nous l’avons consulté, son avis à été de l’or pour nous. Il est inspiré et fait toujours preuve d’un bon jugement. Allons donc le voir pour le consulter… qu’en dis-tu?"
L’abbé a bientôt fait de convaincre son ami et, sans tarder, il confie au frère Cyril la tâche de faire les préparatifs et de les y conduire. Ce dernier empile quelques effets à la porte de l’entrepôt: de la nourriture pour eux et pour le sage, trois sacs de couchage, une bouteille de vin, une cruche d’eau et quelques autres articles.
Tôt, le lendemain, avant même que les martinets ramoneurs de l’abbaye commencent leur chasse à l’insecte, la grossière voiture à chenille, chargée d’un gouverneur général, d’un abbé, d’un simple moine et de quelques bagages, se met à rouler lentement et cahoteusement vers le domaine de l’ermite. Pendant plusieurs kilomètres, la route longe le côté sud de la rivière Jupiter. De l’autre côté de la route se trouve l’enclos des bœufs musqués. Le cours d’eau devient de plus en plus profond en continuant, vers le fleuve, la descente qu’il a rongée dans le calcaire. Arrivé à peu de distance de l’endroit où le chemin commence à descendre pour aller rejoindre la rivière, le frère, dont l’œil exercé à l’observation ne laisse rien passer, remarque quelque chose d’anormal dans le champ clôturé. Il arrête la voiture.
"Qu’y a-t-il, frère?"
"Voyez-vous, là-bas, Père Abbé, une brèche dans la clôture autour de l’avens? Elle a été renversée et je me demande si une de nos bêtes n’y est pas tombée."
"Eh bien! Allez voir!"
Le frère Cyril descend de la voiture et se dirige vers l’enclos. Le territoire où se trouvent les voyageurs n’a rien de monotone; il s’agit d’un terrain criblé de gouffres, de cavernes, d’avens et de dolines. On a entouré les endroits dangereux de clôtures et il est probable que dans le cas concerné, les pieux affaiblies par la décomposition, ont cédé sous la pression des bêtes venues s’y frotter.
Le frère revient et annonce le résultat de son investigation:
"Deux bêtes… une vache et son veau."
"Sont-elles blessées?"
"C’est difficile à dire. La vache est couchée… il se peut qu’elle ait une patte casée."
"Qu’allons-nous faire?"
"Élias, si tu envoyais frère Cyril chercher de l’aide tandis que nous continuerions notre chemin à pied… Qu’en dis-tu? Après avoir repêché les bêtes et réparé la clôture, il pourrait venir nous rejoindre."
"À pied! Avec ta jambe! Tu n’y pense pas mon gouverneur général. Deux bonnes jambes suffisent à peine pour marcher sur le chemin des Moines."
"J’ai une très bonne prothèse et je la manie très bien."
"Sur les trottoirs d’Ottawa, peut-être… mais ici?"
"Tu verras. Tu ferais mieux de retrousser ta bure si tu veux me suivre."
Ainsi fut-il décidé. Le frère retourne sa voiture et la dirige vers le monastère tandis que dans l’autre direction, deux silhouettes emboîtent le pas – l’une mince, petite et vive dans l’encadrement de son vêtement monastique, l’autre grande et svelte, à la démarche pleine de dignité malgré le pas irrégulier.
Les deux marcheurs laissent bientôt la route pour s’acheminer sur la platière alluviale de plus en plus large de ce côté-là de la rivière. C’est une surface que la crue des eaux inonde chaque printemps et qui offre en été un passage facile à parcourir. Il y a bien quelque endroits accidentés, mais cela ne diminue en rien l’agrément que cette paire d’amis trouve à marcher en compagnie l’un de l’autre.
"Écoute! Élias!"
De sa main, l’homme d’État retient l’homme d’Église pour faire cesser le bruit de leur pieds sur le gravier. Plus rien ne brouille la musique des bocages.
"Un pinson. Quel musicien! n’est-ce pas?"
Plus loin c’est le moine qui interrompt la marche. Chez lui c’est l’œil qui est vif et il a observé des empreinte sur le rivage.
"Regarde, Melki!"
Il indique une grosse piste dont la forme ressemble à un pied d’homme. La trace conduit jusqu’à la rivière où elle disparaît, couverte par le sable que l’eau a charrié. Un peu plus loin, ces même pistes tapissent tout le bord de l’eau et démontrent qu’à cet endroit leur auteur a tété très affairé. Quelques-unes des empreintes ont laissé des marques de griffes impressionnantes, ce qui porte les voyageurs à scruter les environs pour s’assurer que la bête n’y est plus.
"Un ours noir. Il vient tout juste de partir. Nous avons dû le déranger lorsqu’il était en train d’attraper son dîner. Si nous avions été aux aguets et si nous n’avions pas parlé si fort nous l’aurions sans doute aperçu."
"Je n’ai aucun regret de n’être pas tombé dessus; avec ma jambe je ne cours pas très vite et je ne grimpe pas très bien les arbres."
"Heureusement il est très rare que ces grosses bêtes aillent attaquer l’homme."
"Ne m’as–tu pas déjà dit que ces ours sont d’une espèce spéciale à l’Île?"
"Oui, c’est bien ça. Et ils sont nombreux."
Le soleil qui joue à la cache-cache entre les nuages, ménage son énergie de telle sorte que la température demeure fraîche même au milieu du jour. La brise qui remonte la canyon à partir de la mer contribue sans doute sa part de rafraîchissement. En somme, c’est une belle journée pour la marche. Par ailleurs, la fatigue et la faim commencent à gagner les deux hommes qui regrettent de n’avoir pas apporté la nourriture avec eux. Heureusement que le bruit de la machine se fait bientôt entendre au-dessus du grincement de leur pas et du glouglou de la rivière.
Dès l’arrivé du frère Cyril le père s’informe du résulta de sa mission.
"Puis, comment cela est-il allé, votre sauvetage?"
"Il n’y a pas eu de sauvetage. Nous avons dû abattre la pauvre vache; elle avait une patte cassée. Le veau n’a aucun mal et nous l’avons mis dans l’enclos près de la grange où nous pourrons le nourrir facilement. J’ai laissé frère Méthode à l’aven avec le matériel nécessaire pour réparer la clôture. Il retournera à pied."
"Eh bien! Recueillons-nous et je vais demander la bénédiction du Seigneur sur notre repas. Le jeûne et la marche ne s’accordent pas très bien."
On est à l’heure ordinaire de la sieste lorsque les trois hommes commencent à déguster le riche pain domestique et le fromage fabriqué à partir d’une recette exclusive à l’abbaye Ste Marie; le tout arrosé d’un vin de cerises sauvage. Cependant, aujourd’hui il n’y aura pas de sommeil diurne malgré les paupières tombantes et les cerveaux engourdis par l’exercice, le soleil, la nourriture, le vin et l’habitude de la sieste. En fait, dès le repas fini, le frère replace les effets dans la voiture tandis que le gouverneur général et l’abbé s’installent pour les restes du trajet.
Au milieu de l’après-midi, le trio arrive à la destination: Un endroit très pittoresque. Près d’une cascade, où la rivière laisse tomber son eau d’une hauteur d’environs dix mètres, se trouve un petit plateau de terre riche. Là, des rangs de légumes et de fleurs symétriquement arrangés jouissent d’une rosée perpétuelle. Plus haut, sur une colline déboisée, à l’exception de trois solides sapins baumier, se trouve la cabane du frère Joseph. Il faut y monter à pied par un sentier. Les visiteurs se chargent donc de leurs effets et grimpent la côte. Il n’y a personne en vue; même Knabo est absent puisqu’il n’y a aucun aboiement pour avertir son maître de leur arrivée. Cependant, deux chèvres et le chevreau de l’une d’elle s’approchent en bondissant, puis s’arrêtent à quelques mètres - curieuses, yeux écarquillés et oreilles tendues pour ne laisser rien échapper à leurs sens. Enfin, elles font quelques bonds en avant, s’approche ensuite à petits pas et présentent leur museau, en étendant le cou, pour découvrir l’odeur des nouveau venus. Prudemment, le chevreau s’approche lui aussi et se laisse flatter par Son Excellence. Curiosité satisfaite, la méfiance reprend le dessus et le fripon, sans égard pour le rang du visiteur, montre ses cornes naissantes et remonte en deux bonds rejoindre sa mère.
Déjà, l’abbé et ses compagnons ont conclu que le frère Joseph est parti quelque part avec son chien – peut-être à la chasse ou encore pour couper du bois. Le frère Cyril essaye la porte et découvre qu’elle n’est pas barrée. L’abbé passe devant:
"Entrons!"
L’ermite n’a pas oublié ses habitudes monastiques. Avant le chant de son coq, avant même que le soleil eut commencé à peindre l’horizon, il était déjà levé et passait derrière le rideau qui clôt son petit oratoire. Là se trouve une chaise, un prie-Dieu et une table à peine assez grande pour supporter sa bible et deux chandelles. Suspendue au milieu du mur, l’icône peinte par sœur Marie s’anime sous les reflets vivants de la lampe du sanctuaire. Cette lampe est à l’intention du tabernacle encaissé dans le mur. En dessous, il y a un autel dont les proportions conviennent au minuscule oratoire. La porte du tabernacle a été artistiquement décorée de corail multicolore que le frère est allé cueillir à la Pointe-sud-ouest. C’est devant cette demeure terrestre de Dieu que l’ermite, dans la contemplation et la prière, avait employé les premières heures de sa journée. Après avoir ainsi nourri son âme, frère Joseph avait libérer ses chèvres qu’il héberge, la nuit, de l’autre côté de sa cabane. Et, il fait entrer Knabo.
Comme d’habitude l’ermite prend son déjeuner tout en parlant à son chien couché près de ses pieds lui racontant - pour son propre bénéfice, surtout – le rêve qu’il a eu le matin même. Il est normal de vouloir raconter ses rêves, de les sortir de l’obscurité et de les éclairer à la lumière de la réalité. Cela permet de faire la part de ce qui a de la valeur.
"Knabo! Regarde-moi, lorsque je te parle!"
Le chien lève les yeux vers on maître et laisse échapper un petit jappement bien significatif. Mais son maître refuse de le laisser en paix.
"Je sais, cela t’ennuie, mais sois gentil et écoute. Tiens, voici!"
Il lui lance un morceau de son pain noir enduit de graisse de poulet. Le chien le mange sans enthousiasme.
"Maintenant que tu as reçu ton salaire, écoute-moi sans te plaindre:
Je suis comme dans un demi-sommeil. Je me vois gravir un massif avec une foule de pèlerins. Je sais, sans qu’on l’ait dit, qu’il s’agit de la Montagne de la Sagesse et que cela se trouve en Estrie, au Québec. Nous avons déjà gravi la moitié de la montagne lorsque la route qui nous a conduit jusqu’ici bifurque. À gauche, la voie pavée mène à un sommet, celui du Mont de la Science, où se trouve un observatoire dans lequel un puissant télescope vise le ciel à la recherche des vérités physiques de l’univers. La procession des pèlerins tourne vers la droite et s’engage sur la voie qui conduit à l’autre sommet, celui du Mont de la Foi. Quelques-uns des marcheurs portent une croix, d’autres, trop faibles ou infirmes, se font transporter, tous récitent le rosaire.
Arrivés au plateau qui surplombe la cime, les pèlerins prennent place autour du Sanctuaire National dédié à la Sainte Famille de Joseph. (J’ai, il me semble, une connaissance infuse de l’origine du lieu, car je sais sans qu’on me l’ait dit, qu’il y bien des années de fervents chrétiens avaient pris possession de cette partie du massif qui jaillit au-dessus de la région des monts pour en faire un lieu de pèlerinage. Je sais qu’on avait porté jusqu’au sommet, à dos d’hommes et par un sentier abrupte, les matériaux qui devaient servir à la construction de la première petite chapelle. Je sais, enfin que ce petit sanctuaire dédié à saint Joseph allait tomber en ruine après plusieurs années d’existence et que le diocèse du lieu remettrait le terrain au gouvernement du Québec en échange d’une promesse de construire un sanctuaire qui devait devenir, par la suite, à cause de l’afflux des pèlerins, le Sanctuaire National du Québec.)
Je contemple cette flèche élancée qui conduit le regard vers le ciel où jadis est monté sans nous quitter, celui qui s’est révélé être la Voie, la Vérité et la Vie. La croix du sanctuaire brille sous un azur immaculé qui rejoint toute la périphérie de l’horizon comme un grand manteau – le manteau de la Vierge. Dans la tour qui soutient la flèche, un carillon sonne joyeusement pour annoncer un grand moment de l’histoire du peuple issue de la Fille aînée de l’Église. Accolé à la tour, le sanctuaire qu’on a reconstruit sans ampleur abrite l’autel et le chœur seulement. C’est l’esplanade tout autour qui accueille les pèlerins.
Le Régent, celui qui occupe l’office du lieutenant gouverneur, gravit lui aussi la Montagne de la Sagesse, accompagné des dignitaires ecclésiastiques, entre autres le Primat de l’Église canadienne, Son Éminence le Cardinal Laval; des dignitaires civils, dont Son Excellence le Gouverneur Général Melki Zédec; suivi finalement de la Direction de la Solidarité pour la Justice et la Paix. Lorsque le groupe atteint l’endroit où le peuple est rassemblé, J’aperçois, au-dessus de la tête du lieutenant gouverneur, une banderole suspendue dans les air et visible de lui seul (il en est conscient) sur laquelle sont écrits les mots: Régent de Dieu. Les ecclésiastiques portent leurs vêtements liturgiques tandis qu’à la façon des rois de France le Régent est revêtu de la dalmatique, symbole de son ministère. Le cortège des dignitaires prend place sous le toit du sanctuaire; le maître de cérémonie adresse la foule rassemblée:
"Mesdames et messieurs: Nous sommes privilégiés d’avoir parmi nous la présence de nos évêques du Québec, particulièrement celle de son Éminence le cardinal Louis-Marie de Laval. Ce sont les représentants, chez-nous, de la Sainte Église catholique, sous les hospices de laquelle notre lieutenant gouverneur exécutera tantôt l’acte mémorable pour lequel nous nous sommes rassemblés ici. Je veux noter aussi la présence du gouverneur général du Canada, Son Excellence le docteur Melki Zédec, de notre premier ministre, l’honorable Paul Tremblay, et enfin de Madame Dorothée Day-Cotey et de Monsieur Louis Maurin, représentants de la Solidarité pour la Justice et la Paix. Nous devons à ce dernier, organisme associé au lieutenant gouverneur, d’avoir assumé la responsabilité de ce grand événement. Je vous présente, maintenant notre régent le lieutenant gouverneur, Joseph Jalenin, auquel je transmet la parole. Excellence:"
Je suis très étonné, Knabo, que je me souvienne exactement de leur paroles – moi qui a la mémoire si courte! Le Lieutenant gouverneur prend la parole:
"Je me place aujourd’hui sous les hospices de la Sainte Église, dont la présence est signifiée par le Primat de l’Église canadienne, le Cardinal Archevêque de Québec, pour consacrer le Québec, notre patrie, aux Cœurs de Jésus et de Marie, et par extension à toute la Sainte Famille, dont nos patrons, saint Joseph, sainte Anne et saint Jean-Baptiste. Il ne s’agit pas d’un acte que l’on exécute une fois pour toute, mais bien d’un acte que l’on vit à chaque moment de chaque jour. Pour nous rappeler notre engagement et pour ranimer en nous l’ardeur de ce grand jour, cet acte sera ratifier à nouveau chaque année, le même jour, c’est à dire les 24 juin.
"Agenouillons-nous."
Tout le monde s’agenouille et prononce la consécration avec leur régent en suivant sur le pamphlet qu’il ont dû apporter avec eux ou recevoir à l’entrée de la voie qui conduit au sanctuaire. Cette consécration je la vois clairement écrite dans ma mémoire:
«Père éternel, votre divin Fils s’est fait homme pour nous rétablir dans l’amitié avec vous et avec nos frère, et pour nous sauver. Il s’est consacré lui-même afin de rendre possible notre propre consécration en lui et par lui et avec lui. Que ton Esprit saint descende à présent sur nous pour nous consacrer à son Sacré Cœur.
Jésus, Notre Seigneur, Roi et Centre de tous les cœurs, votre Cœur était au centre de la Sainte Famille. Faites en le centre de nos propres familles pour qu’elles deviennent, elles aussi, de saintes familles. Nous désirons ardemment que nos familles soient unies entre elles et avec vous dans la vérité et l’amour.
Nous souvenant de votre promesse de bénir et guérir les familles réunies autour de votre cœur, nous prions pour que nos vies familiales soient vécues en vous dans la paix et l’unité. Aidez-nous à vivre selon la vérité dans la grande famille ecclésiale sous l’autorité bienveillante du Saint Père. Nous désirons que nos cœurs soient comme le vôtre pour que nos famille vivent l’amour du Père et le porte à tous les hommes.
Vierge Marie, Mère de Jésus, par le don de Dieu vous êtes aussi notre mère et notre reine. Nous nous consacrons à votre Cœur Immaculé uni éternellement au Cœur de votre Fils. Que votre Cœur maternel, guide de l’enfance de Jésus, nous conduise à la vérité et à l’amour, l’essence même de son Cœur.
Bon saint Joseph, chef de la Sainte Famille, inculquez en nous votre amour du divin Cœur de Jésus et du Cœur Immaculé de Marie. Formez-nous à la vie familiale telle que vous l’avez vécue dans votre Sainte Famille. Guidez-nous sur le chemin qui conduit à notre demeure dans la Sainte Trinité où nous espérons partager pour toujours, avec votre Sainte Famille, la vie bienheureuse de Dieu.»
C’est alors que je me suis réveillé. Toi aussi réveille-toi, Knabo, car tu dois retourner à ta niche. Je veux méditer ce songe et je ne veux pas être dérangé.
La méditation du frère Joseph ne dure pas longtemps car elle n’apporte rien de plus. Il fait donc rentrer son chien.
"Viens, mon Knabo, que je te donne le programme de la journée. Tu peux demeurer à l’intérieur. Oh! Que tu es mouillé!"
Ce matin il n’y aurait pas de sortie dans la forêt pour la chasse ou pour la coupe du bois. L’avant-midi serait réservée à la lecture et à l’écriture, puisqu’il pleut. Par contre, si la pluie cesse au cours de l’après-midi, et même si elle ne cesse pas il faudrait aller se chercher du poisson pour dîner.
Knabo l’a écouté sagement sans comprendre avant de se laisser endormir par le cliquetis des mots et de la pluie. Le chien semble confiant que cette journée en compagnie de son maître serait toute aussi bonne les autres. Après le frugal déjeuner, le frère avait tiré de sa bibliothèque, les documents du dernier concile de l’Église ainsi que la dernière édition de la revue La Eklesio. Puis, s’étant installé à sa table avec du papier et une plume, il se met à lire et à prendre des notes. Knabo, tout de patience, supportera encore un brin de prière, puis une série de petits travaux qui commencent à l’intérieur et se poursuivent à l’extérieur par l’ermite recouvert de son ciré. Pour sa part, Knabo se contente d’observer son maître sous l’abri de sa niche. Vers midi, le soleil réapparaît, en effet. On avale la soupe, le moine et son chien font la sieste, la prière monte vers le ciel une fois de plus et enfin, à la joie du gros Saint-Bernard, la canne à pêche apparaît.
La pêche, en plus de pourvoir à leurs besoins de protéines, offre à l’ermite et à son chien, un divertissement et un exercice qui agrémente, en été, leur solitude. L’hiver, ce sont les collets qui aident à faire leur provision de viande, puisque le lièvre abonde dans cette région. La raquette devient alors un sport nécessaire pour le frère, mais le gros chien qui n’a aucun moyen de flotter sur la neige, n’arrive pas toujours à suivre son maître et doit parfois rebrousser chemin.
Aujourd’hui, l’ermite et son chien sont allés pêcher à leur endroit favori: une sorte d’appendice de la rivière où l’ombre et les parfums d’été viennent ajouter aux avantages d’une abondante vie aquatique. On trouve à cet endroit, surtout la truie mouchetée d’eau douce. Ce paradis du pêcheur n’a qu’un désavantage, celui de la distance. Il est donc tard dans l’après-midi lorsque les deux compagnons arrivent à la vue de l’ermitage La porte. Knabo, le premier, aperçoit l’anormal et s’étant arrêté sur le sentier, il se met à aboyer. Son maître lève alors la tête et parcourt des yeux le voisinage. Non loin de la chute, il voit et reconnaît le familier véhicule tout-terrain.
"Des visiteurs, mon vieux Knabo! Des visiteurs! Vite, pressons-nous!"
Arrivé à sa cabane, frère Joseph, toujours poli, frappe à sa propre porte. L’abbé vient ouvrir. Il soulage l’ermite de ses poissons en les passant au frère Cyril et les deux moines se donnent l’accolade.
"Mon cher frère Joseph, frappez-vous toujours à votre porte avant d’entrer? Nous, nous n’avons pas frappé. Mais, enfin, vous êtes ici et c’est nous qui vous recevons. J’ai avec moi un homme de marque que tu connais."
Malgré ses yeux encore mal ajustés à l’obscurité de sa cabane, le frère ne met qu’un instant à reconnaître le gouverneur général.
"Son Excellence le Docteur Melki Zédec, gouverneur général du Canada!"
Et, pour exprimer son respect, l’ermite fait la révérence. Le gouverneur général s’approche pour lui serrer la main:
"J’espère que ma visite n’est pas trop importune."
"C’est un honneur inestimable de vous avoir dans mon humble ermitage, Excellence! Quoique je doive vous recevoir en pauvre."
"À mon tour, je dois vous dire que votre pauvreté m’honore."
Enfin, le frère Joseph voit son ami, le frère Cyril qu’il n’avait aperçu jusqu’ici, et il l’accueille à bras ouvert:
"Ah! Mon cher frère, qu’il est bon de vous voir chez moi!"
Les visiteurs sont arrivés à l’ermitage depuis près d’une heure et ils ne sont pas demeurés inactifs. En effet, l’ermite remarque qu’on a transformé sa table de cuisine en un autel. Dans son armoire il y a un tiroir spécial, qu’il a orné de vignes et de blés incrustés, dans lequel il garde les accessoires et les lingeries liturgique. Malgré l’extrême improbabilité que des passants étrangers viennent aboutir à sa cabane lorsqu’il n’est pas là, le frère Joseph, par pur respect pour les choses saintes, garde ce tiroir sous clef. Cependant le frère Cyril connaît les cachettes de l’ermitage puisqu’il y a séjourné pendant que l’ermite faisait ses visites mensuelles au monastère. Il sait que le frère Joseph garde la clef du tiroir sous le chandelier de la chapelle et c’est là qu’il l’a trouvé. L’abbé explique:
"Nous avons pris la liberté de faire les préparatifs pour l’eucharistie, en vous attendant."
Il donne le temps à son hôte d’enlever ses bottes et de se changer avant de commencer la liturgie. Le petit groupe se laisse emporter par l’ambiance liturgique: par le chant, la prière eucharistique et la Parole de Dieu que l’abbé sait très bien interpréter. Après la célébration, l’ermite, avec l’aide du frère Cyril, entreprend les préparations culinaires avec enthousiasme. Il réussit de façon presque royale, son humble menue de moine.
Le repas fini, frère Joseph fait de la lumière. Autour de la table, une discussion commence à s’amorcer, car on a choisi ce moment pour aborder la question qui a motivé l’éminente visite. L’abbé ressuscite la discussion de la veille, cherchant à obtenir, gratis pro Deo, l’opinion du frère Joseph. L’ermite, toutefois, se contente de poser poliment une ou deux questions, gardant respectueusement le silence le reste du temps. Après un délai suffisamment long l’abbé est sûr que le sage moine a eu amplement le loisir de saisir l’essence du problème concernant le pouvoir et le devoir du gouverneur général face aux graves problèmes sociaux qui affligent le pays. Constatant, néanmoins que par humilité l’ermite n’offrira pas librement son conseil, il se tourne vers lui et pose carrément la question:
"D’après vous, frère, comment devons-nous faire face à ce problème?"
"Père, comment oserais-je donner conseil à mon souverain ou à mon abbé?"
"C’est un ordre, frère Joseph! Faites-nous part de votre jugement concernant cette affaire."
"Puisque vous le désirez, Père."
"À vous d’abord, voici mon conseil: Ouvrez les portes de l’abbaye à la jeunesse, même aux plus petits. Qu’ils viennent une semaine ou deux durant les vacances d’été pour prendre contact avec Dieu dans la paix et le silence. Au plus grands, donnez des cours; préparez-les à jouer un rôle décisif dans le monde de demain. Ce sont eux qui de leurs épées forgeront des socs, et de leurs lances des faucilles. Ce sont eux qui prépareront le Royaume de Dieu, en lui rendant de plus en plus semblable le royaume terrestre. Enseignez-leur la doctrine sociale de l’Église et trouvez-vous des spécialistes pour leur montrer comment mettre cette doctrine en pratique. Ce ministère durant deux mois de l’année n’enlèvera rien aux bienfaits de notre vie monastique; au contraire, il l’enrichira. Nous avons beaucoup à apprendre des jeunes - entre autres nous devons devenir semblables aux plus petits d’entre eux afin de pouvoir entrer dans le Royaume des cieux. Actuellement, leur compagnie nous manque. Quant à moi, je serais prêt à recevoir des groupes de jeunes qui désireraient venir partager ma vie de contemplation pour une semaine ou deux et recevoir les fruits de mon expérience que je suis prêt à leur offrir. Qu’ils viennent, une demi-douzaine à la fois, avec leurs tentes et leur nécessaire, et j’aurai un programme enrichissant pour eux.
Quant à vous, Excellence, prenez la situation en main, délicatement mais fermement. Ne laissez aucun moyen échapper à vos efforts sans toutefois dépasser les limites de la compétence que l’on reconnaît au gouverneur général.
Servez-vous de votre autorité et de votre influence pour proclamer un temps de réconciliation dans tout le pays. Que ce soit un temps de prières pour ceux qui savent prier, mais pour tous, un temps d’examen de conscience et de réparation. Que les dirigeants des grandes entreprises examinent les motifs de leurs opérations en affaire; qu’ils se demandent si le gain n’a pas été le seul critère de leurs décisions financières. Qu’ils reconnaissent que la propriété existe en vue du service; qu’ils placent la valeur et les droits de la personne humaine au-dessus de toute autre considération. Enfin, que ces magnats des affaires et de la finance réparent les dommages qu’ils aient pu faire à l’organisation socio-économique du pays. De leur côté, que les chefs des syndicats et les ouvriers qu’ils représentent aient un plus grand souci pour ceux de la classe ouvrière qui sont désavantagés, c’est-à-dire, les chômeurs, les mères de famille qui ne sont pas sur le marché du travail mais dont le labeur mérite d’être reconnu et apprécié. Qu’il en soit ainsi à tous les échelons de la société. Qu’on porte attention surtout aux droits et aux devoirs de la famille, car c’est à partir de ce modèle parfait, cellule de la société nationale, que nous pourrons réconcilier les mœurs de notre pays avec les valeurs authentiquement humaines.
Père, ma vie a été offerte au Seigneur pour le salut de la jeunesse; d’une façon ou d’autre, je ne demande pas mieux que de la dépenser pour eux.
Demandez aux évêques et aux chefs de dénominations religieuses de participer à ces journées de réconciliation en invitant tous leurs fidèles à se convertir. Ils aideront ainsi à alerter l’opinion publique et à faire de cette réconciliation un mouvement national. Ensemble, l’Église et l’État peuvent préparer la venue de la justice et de la paix en aplanissant leurs sentiers.
Lorsque vous aurez fais cela, mon père, et vous aussi, Excellence, vous aurez mis le pays en marche vers une société meilleure; ce sera le début d’une ère nouvelle et bienfaisante pour notre pays."
Le gouverneur général n’est pas satisfait. Il est prêt à croire qu’un renouveau spirituel apportera de bons fruits, mais il croit au dicton: ventre creux n’a pas d’oreilles. Selon lui, si on veut construire un monde meilleur, il faut mener de front et la réforme morale et la réforme socio-économique. Il exprime ainsi sa pensée et conclut en disant:
"Je pense que si on me suggérait un moyen - si pauvre fut-il - susceptible d’apporter un peu plus de justice et de sécurité économique dans ce pays, un moyen qui accompagnerait le mouvement de réconciliation dont il est question, j’abonderais dans le même sens. Mais il faut cet aspect tangible. Le monde veut des signes sensibles; il en a besoin pour comprendre."
"Vous avez raison, Excellence. Permettez que je vous fasse part d’une idée que j’ai recueilli dans un article que son auteur, un ami que j’ai connu chez les voltigeurs, m’a envoyé la semaine dernière. C’est une idée qui bénéficierait de votre patronage et elle pourrait être le moyen que vous cherchez."
"Vous avez été voltigeur?"
"Oui. J’étais présent, il y a une douzaine d’années ou plus, lorsque l’Ordre de voltigeurs vous a présenté son hommage en présence de Mgr Rémy. Ce fut un des moments mémorables de ma vie."
Il s’agit d’un minisystème économique qui fonctionne localement sur une base semblable à celle de la coopérative. Il y en a déjà une douzaine à travers le pays; ce sont les Systèmes Économiques de base: SEB. Il y a Sebcourt à Courtenay, en Colombie canadienne où le mouvement à pris naissance, Sebmont à Montréal, Sebfax à Halifax et ainsi de suite.
"Et comment cela fonctionne-t-il?"
"D’abord, le système se base entièrement sur la valeur de la production et des services locaux. Il permet aux citoyens d’une localité d’échanger le fruit de leur travail même si l’argent fait défaut. En fait, c’est un pouvoir d’achat nouveau qu’on met entre les mains des sociétaires en vue d’assurer que les biens rejoignent les besoins. Des écus sont créés dont l’équivalence suit normalement celle du dollar canadien. Ce n’est pas un argent créé par un prêt d’une banque à charte comme cela se fait dans le système actuel, mais plutôt un pouvoir d’achat qui provient d’une promesse d’échanger avec les autres membres une valeur équivalente de biens et de services. Ce système ressemble au troc mais il est infiniment plus flexible puisque les transactions se font au moyen d’un instrument monétaire. Il convient très bien à la nouvelle science de l’informatique."
Le père abbé interrompt – il a le don des formules synthétiques:
"Nous pourrions dire que c’est du troc socialisé."
"Justement! Et les écus ne représentent, en fait, qu’une tenue de livres. Il s’agit de tenir compte des débits et des crédits. On n’imprime pas d’argent. Le système fonctionne; il permet un grand nombre de transactions là où elles ne seraient pas possibles autrement, surtout dans les localités où le chômage abonde."
"Si le système fonctionne déjà, pourquoi mon patronage?"
"Ce serait pour donner plus de crédit au mouvement. Ce qui rend l’argent sain c’est aussi le crédit ou la confiance qu’on lui porte. Pour que le mouvement des SEBs devienne vraiment viable, il faudra qu’il suscite de plus en plus la créance des gens. Je suis certain qu’on utiliserait plus couramment les services du système SEB si on y voyait davantage des signes de confiance, surtout de la part de personnes éminentes. Excellence, vous êtes le plus grand signe de confiance au pays."
"Voilà de l’utopie, mon frère! Je ne vois pas comment patronner ce mouvement."
"N’avez-vous pas à votre disposition une armée de voltigeurs, les bérets bleus. Mettez-les discrètement à l’œuvre. En consultation avec les SEBs déjà existants, qu’ils forment un Sebcan pour consolider et promouvoir le système à travers tout le Canada et soyez-en manifestement le patron."
Après avoir entendu cette dernière suggestion du frère Joseph, les deux personnages ne trouvent plus rien à dire. C’est le frère Cyril qui rompt le long silence.
"À quelle heure, Père abbé, voulez-vous que la voiture soit prête pour le départ demain matin?"
"J’aimerais partir assez tôt – immédiatement après les matines et le petit déjeuner, si le frère nous y invite…"
"Exprimez votre désir et ce sera fait… même si j’étais parti pour le ciel."
"Vous plaisantez, vous aussi… vous n’irez pas si vite au ciel. Vous avez du miel, frère.
"Oui! J’en ai une surabondance. Il a fait beau cette année et les abeilles ont travaillé très fort."
"Eh bien! Mes ordres les voici: Demain ce sera moi qui préparerai le déjeuner – des crêpes sucrées au miel – tandis que vous frères Joseph et frère Cyril, vous préparerez le départ. Ça va?"
"Et moi?"
"Vous Excellence, vous pourrez exercer votre jambe. Vous aimez les marches solitaires; profitez-en! Il n’y a rien de plus vivifiant qu’une marche matinale dans la nature. Cela aide aussi l’esprit à faire de sages décisions et à prendre de bonnes résolutions."
Finalement, l’abbé suggère qu’il faudra penser à prendre du sommeil. Le frère Cyril apporte les sacs de couchage tandis que l’ermite prend la paillasse qui se trouve sur son lit et s’en va y mettre de la paille fraîche. Il recouvre ensuite son lit de draps fraîchement lavés. Pendant ce temps les autres ont installé leur matériel de couchage dans différents coins de la cabane.
"Excellence, ce n’est pas la chambre du roi, mais voici, je vous offre la mienne."
"Frère Joseph, je n’ai aucune intention de prendre votre lit."
"Excellence, acceptez, je vous prie. Ce sera beaucoup mieux pour moi, je vous l’assure. Comment pourrais-je dormir sur mon lit, sachant que mon souverain est couché sur le plancher de ma maison? Si vous voulez faire le bonheur de votre sujet faites-lui le plaisir d’accepter sa pauvre chambre."
"Tu ferais mieux d’accepter, Melki. Je connais le frère: il ne dormira sûrement pas à moins que tu ne consentes à prendre son lit. D’ailleurs, il est tenace et ne cédera pas tant que tu n’auras pas concédé. Aussi bien le faire maintenant."
Le gouverneur général consent finalement à prendre la chambre.
Après les complies, frère Joseph sert un lait de chèvre qu’il a réchauffé sur la braise mourante de l’âtre. Subissant les effets soporifiques de cette potion, le petit groupe s’endort profondément, à l’exception de l’ermite qui s’est installé à la porte de sa chapelle. Lorsque la respiration profonde de ses visiteurs l’assure de sa solitude, frère Joseph se lève et se rend à pas feutrés auprès de l’autel pour prier. Une lueur douce émane de la lampe du sanctuaire, projetant partout des ombres mouvantes. Il s’agenouille en regardant l’icône. Les visages de la Vierge et de son Enfant sont animés par les rayons de la flamme dansante. Cette icône est pour lui l’image parfaite car elle exprime véritablement tout ce qui se cache derrière son silence. Elle est comme une porte qui s’ouvre sur l’éternité, l’invitant à entrer dans le mystère divin où le temps passe dans l’éternel présent, laissant derrière lui, le passé et le futur.
Frère Joseph contemple. La matière qui l’entoure échappe à ses sens selon la mesure de sa contemplation. Malgré l’invitation qui semble venir d’elle, l’image demeure comme un voile qui le sépare du Saint des saints. Néanmoins, il s’approche, en esprit, jusqu’à l’endroit où l’âme ne peut plus aller de l’avant sans laisser derrière elle son compagnon, le corps. Là, il entend à peine le son des voix et des musiques que le rideau mystique étouffe. Les sons qu’il entend de plus en plus clairement sont ceux d’une grande foule en fête. Soudain, une voix unique perce à travers le voile: Ce sont les paroles de saint Paul, répétant ce qu’il disait autrefois aux hébreux:
«Tu t’es approché de la montagne de Dieu et de la cité du Dieu vivant, de la Jérusalem céleste et des myriades d’anges en réunion de fête; et de l’assemblée des premiers nés qui sont inscrits dans les cieux, d’un Dieu juge universel, et des esprits des justes qui ont été rendus parfaits, de Jésus médiateur d’une alliance nouvelle, et d’un sang purificateur plus éloquent que celui d’Abel.»
Enfin, l’image s’ouvre devant lui, révélant une multitude de convives qui exultent dans les réjouissances d’un festin que le temps n’interrompt pas. Les mets abondants, à la portées de tous, sont les composants de l’amour et de la paix. Cette nourriture céleste qu’ils absorbent les unis les uns aux autres dans une parfaite communion par laquelle ils forment un seul corps mystique. À la tête de ce joyeux rassemblement préside un Homme-Dieu dont les cinq plaies glorieuses reflètent, comme des diamants, la lumière qui émane de tout son corps.
Tout à coup, le frère aperçoit une forme blanche qui se détache des autres et s’avance vers lui. À mesure qu’elle s’approche, cette forme révèle des traits humains de plus en plus familiers… Oh! Il la reconnaît! C’est l’amie de son enfance, celle qui a peint pour lui l’icône de la Porte du Ciel. Elle lui fait signe…
"Viens! Jean-Nil."
Il entre au banquet. La joie qui l’entoure le pénètre comme un torrent si bien que son cœur de chair ne peut plus en contenir l’afflux… il a mal… le cœur éclate!
Le docteur Zédec se réveille en sursaut. Il est sûr d’avoir entendu une plainte et un son sourd comme celui d’un corps qui s’affaisse. Un éclat de lumière qu’il capte du coin de l’œil lui fait tourner la tête vers la chapelle où il voit quelque chose de semblable à la lueur d’un gaz phosphorique passer à travers le voile et s’échapper ver le haut. Il se lève et s’en va en sautillant sur sa jambe jusqu’à la petite chapelle où, ayant tiré le rideau, il aperçoit frère Joseph gisant par terre.
"Père Mikaël! Frère Cyril!"
Les deux religieux se réveillent et arrivent, anxieux, auprès du gouverneur général. On allume une lampe et après un examen sommaire l’ancien médecin confirme le décès.
"Il est mort! …apparemment d’une crise cardiaque massive. Il était pourtant si jeune!"
"Oui, tout juste trente-sept ans!"
"Il avait offert sa vie… c’est ainsi que Dieu l’a acceptée.
© 2002, Jean-Nil Chabot