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La stratégie dilatoire
Passer d'un économie industrielle à une économie
de services en voulant préserver une même structure du pouvoir
- et donc en gardant son rôle dominant au capital - est un travail
bien délicat. La production industrielle doit garder toute son importance
et les services ne doivent pas supplanter l'industrie. C'est un travail
d'orfèvre, car exige des accrocs au sens commun le plus évident.
Ainsi, malgré la saturation des marchés et bien que la
demande en soit satisfaite dans les pays développés et jugée
irrecevable - parce que noneffective - dans les pays sous-développés,
il faut maintenir la consommation des biens industriels et en poursuivre
la production massive. Il faut veiller à la formation des fournisseurs
des services haut de gamme que réclame la population, en nombre
suffisant pour refléter les progrès de la technologie, mais
tout en respectant l'amortissement du capital fixe. Les services ne doivent
pas supplanter l'industrie, car la production industrielle et donc le capital
doivent garder toute leur importance.
Il ne faut donc former des professionnels de haut niveau qu'en nombre
bien inférieur à ce qu'exigerait, de toute évidence,
la demande croissante pour les services que ceux-ci pourraient rendre,
car il y a un équilibre prioritaire à maintenir. Cet équilibre
n'est pas entre l'offre et la demande, il ne repose pas sur le meilleur
coût/bénéfice des diverses hypothèses pour obtenir
globalement la satisfaction du besoin ; il est entre le nombre de professionnels
d'une discipline et la part de la consommation totale qu'on veut qu'ils
s'approprient ; il vise l'optimisation de la rentabilité de l'équipement
et des infrastructures à leur disposition.
La lutte pour garder la primauté à l'industrie serait
une bataille sur deux fronts. L'objectif sur le premier, tout à
fait sans surprises, serait de compléter la mécanisation
du secteur secondaire en y introduisant des automates programmables, puis
d'en repousser aussi loin que possible les frontières. On y intégrerait
le segment du tertiaire qui pouvait facilement être assimilé
à l'industrie : travail secrétarial et administratif, manutention
et manipulation du papier, travail de supervision de proximité et
de gestion intermédiaire servant uniquement de relais entre la décision
et l'exécution. Ce travail pourrait être confié à
des ordinateurs « intelligents » qui assumeraient peu à
peu ces tâches.
Cette dernière poussée de la mécanisation était
dans la ligne de ses avancées précédentes et n'avait
rien de surprenant, on ne ferait que l'accélérer. Ce faisant,
on aggraverait le problème de l'emploi et donc de la demande effective,
mais, ces activités étant, la plupart du temps, celles qui
se passent dans les coulisses de la production et dont le consommateur
ne soupçonne même pas l'existence, celui-ci n'en saurait rien
et cette rapide expansion ne ferait pas sourciller
On pourrait d'ailleurs minimiser ces pertes d'emplois, grâce
à une connivence spontanée entre syndicats et managers. Les
syndicats, traités en alliés du pouvoir, garderaient leurs
exigences au palier des chiffres absolus, sans tatillonner sur les déplacements.
Les managers, pour leur part, ne trouvant pas leur gratification immédiate
dans le profit de l'entreprise, mais dans son fonctionnement harmonieux
et l'expansion de ses affaires - et, pour une bonne part, dans l'augmentation
du nombre de leurs subordonnés et employés ! - regarderaient
avec bienveillance le maintien en poste, après la mécanisation
et l'informatisation, de plus de travailleurs qu'en aurait suggéré
un expert en OST .
La lutte sur l'autre front allait exiger une stratégie plus
complexe. Il s'agirait d'envahir le tertiaire et de rendre les fournisseurs
de services dépendants de la machine en créant une symbiose
entre eux et l'équipement. Si la symbiose était réussie,
le capital, à défaut d'être un multiplicateur, pourrait
justifier sa livre de chair en devenant un passage obligé à
la prestation de services. L'industrie pourrait conserver sa position dominante
même dans une économie de services.
L'invasion du tertiaire se ferait d'abord en poursuivant, à
un niveau plus élevé, le même processus que la taylorisation
des tâches avait introduit au cours des deus générations
précédentes. On tenterait de faire dévier la demande
pour des services professionnels complexes vers une demande n'exigeant
que des compétences simples. En substituant aux activités
que la machine ne peut pas exécuter des faisceaux de tâches
plus simples dont celle-ci peut s'acquitter, on peut conduire l'invasion
jusqu'au au palier où sont offerts les services professionnels que
veut vraiment la population, ceux qui exigent des années de formation
et qui semblent inaccessibles à la mécanisation.
Un bon exemple de ce type de substitutions dans le tertiaire supérieur,
dans le secteur de la santé, par exemple, est de répondre
à une demande pour de la compassion et une prise en charge médicale
en offrant plutôt des services dépersonnalisés en chaîne
et une distribution quasi automatique d'ordonnances et de médicaments.
On peut alors mettre l'accent sur les scanneurs, les laboratoires, la pharmacie,
le matériel, la compétence restant dans l'ombre.
Ce processus est grandement facilité si on peut évoluer
dans des structures salariées, puisque la relation directe y est
rompue entre le client et les fournisseurs de services, lesquels peuvent
dès lors apparaître interchangeables. L'intervention d'un
patron crée un meilleur rapport des forces entre le capital et les
professionnels et entre le capital et les consommateurs. Quand l'abondance
permet de créer des réseaux de services publics, on va donc
reproduire dans les établissements de santé et d'éducation
la structure de salariat des industries. On y crée un environnement
mécanisé qui facilite la prestation des services et dont
les consommateurs aussi deviennent dépendants.
Il était certain que la mécanisation envahirait le tertiaire
et qu'avec le temps la symbiose se réaliserait, garantissant au
capital sa part des profits du tertiaire. Le défi concret était
de maintenir entre temps la priorité de l'industrie. Comment faire
s'évanouir le spectre de l'abominable satisfaction ? En y apportant
audacieusement l'ultime parade dont rêvaient les managers : produire
pour produire.
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