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Produire pour produire
Le défi concret était de maintenir la valeur du capital
fixe investi dans l'industrie, jusqu'à ce que le capital soit devenu
indispensable aux services et que la subordination des travailleurs au
capital y soit devenue la même que dans le secteur industriel. Il
fallait gagner du temps. Quand l'industrie est en sursis de perdre une
prédominance qu'on ne veut pas qu'elle perde et qu'on veut gagner
du temps, c'est PRODUIRE qui est important.
Dans une société d'abondance où la fabrication
ne pose plus aucun défi, chaque désir spécifique tend
à devenir simple caprice et le produit qui vise à le satisfaire
un pur discriminant social. Il faut donc faire le constat que c'est la
production elle-même - comme processus - qui est importante, comme
facteur déterminant et conservatoire du pouvoir et des structures
hiérarchiques. C'est elle qui doit être prioritaire, en considération
de son apport à la stabilité de la structure sociale, indépendamment
de la valeur de ses produits, lesquels tendent tous à devenir surabondants
En abondance, ce que l'on produit n'a pas d'importance. La production
doit être acceptée comme une fin en soi. La chose la plus
importante à produire devient le désir de consommer, la seconde
étant que chaque désir soit perçu comme un besoin
- aussi « essentiel » que possible - et la troisième
d'apparier, dans l'esprit du consommateur, la satisfaction temporaire et
toujours voulue incomplète de son désir à un produit
industriel qu'il peut acheter.
Cela acquis, on veut créer une activité ininterrompue
dans un système de production qui reste stable. Comme des molécules
d'eau qu'on chauffe dans une bouilloire bien étanche, les éléments
s'agitent et il se produit bien de l'énergie, mais l'équilibre
du système perdure. C'est donc une activité fébrile
qui va caractériser l'industrie pendant les décennies qui
suivent la solution à la crise perverse de l'abondance. On n'a jamais
tant produit que lorsqu'il est devenu inutile de produire tant !
Quand on accepte cette priorité absolue de la production, ce
qui est produit, au-delà de l'essentiel, n'a plus d'importance.
Ce qu'en pensent les consommateurs et le goût du client ne deviennent
qu'occasionnellement des critères de décision, seulement
pour départager les options concurrentes quand tous les autres déterminants
sont égaux. L'important, c'est que le système produise. Produire
devient une fin en soi. Produire pour produire, peu importe ce qui est
produit. La consommation est le gratifiant tout-usage et le geste de produire
un tranquillisant universel.
Cette vision était tout à fait naturelle aux managers,
lesquels se sont vite identifiés à une mystique du plan et
de la croissance dans la pérennité. Elle ne l'était
pas aux shylocks, habitués à comptabiliser des gains financiers,
mais quelques explications le leur ont fait comprendre et accepter facilement,
puisqu'il ne s'agissait que de prolonger vers ses ultimes effets la dissociation
entre « argent pour le pouvoir » et « argent pour la
consommation » qui était déjà tenue pour acquise
et que ce changement était à leur total avantage.
Dès qu'il devient trivial de produire quoi que ce soit, en effet,
il devient raisonnable de produire n'importe quoi et les choix peuvent
dès lors être faits uniquement au vu des intérêts
de ceux qui produisent. La richesse réelle étant surabondante,
la richesse symbolique est la seule qui conserve une rareté, une
rareté artificielle créée par le pouvoir, comme cette
richesse elle-même, par une opération complètement
indépendante de la production.
Quand cette dissociation richesse-production est achevée, on
peut produire sans autre but que le maintien du système de production
et de la structure socio-politique qui en découle. Le système
de production étant devenu alors plus important que ce qu'il produit,
son fonctionnement harmonieux et son expansion peuvent avoir priorité,
non seulement sur la satisfaction des besoins - qu'on pouvait déjà,
au nom de la demande effective, laisser insatisfaits avec une grande désinvolture
- mais priorité, désormais, même sur cette demande
effective qu'on avait pourtant au départ donné pour but formel
à l'industrie de satisfaire ! Pour garder le capital au pouvoir,
il suffit que les roues de l'industrie tournent.
Dans ce contexte, le critère d'utilité n'est plus pertinent.
il n'est plus indispensable que le travail fourni soit utile, ni le service
rendu, ni le produit livré. Est « utile » ce qui fait
tourner la roue de la consommation. Investir des milliards pour chercher
la cure à un cancer rare, par exemple, peut apparaître plus
important que de former des ressources pour diagnostiquer le palu et distribuer
quelques grammes de quinine à des centaines de millions d'impaludés
dont la vie en dépend. On peut même en arriver à juger
« utile » une bombe dite intelligente, dont le coût/bénéfice
s'établira en vérifiant si la valeur de remplacement de ce
qu'elle détruit est supérieure à son coût de
fabrication
Le concept d'efficacité et donc de « désutilité
du travail », présent dans la société depuis
la première division des tâches, est alors lui-même
à prendre sous réserve, selon son impact sur les emplois
disponibles, sur la demande effective , sur les volumes de consommation
sur les cycles de renouvellement des produits. La redistribution du revenu
reste indispensable, pour rendre la demande effective, mais on en vient
peu à peu à ce qu'il ne soit plus prioritaire que cette distribution
se plie aux principes de la justice commutative. L'important est que le
bon revenu soit mis au bon moment entre les mains du bon consommateur
On en arrive, enfin, à juger sans véritable importance
que le consommateur paye ou non son écot pour consommer en donnant
en contrepartie une valeur quelconque, comme son travail, par exemple...
Il suffit désormais qu'il y ait apparence de paiement. La magie
monétaire peut se substituer à la réalité et
la société bifurque vers une toute nouvelle finalité.
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