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La nouvelle finalité
Produire pour produire est évidemment contreproductif. Il n'est
pas intuitif de produire dans le seul but de produire. Il ne l'est pas
non plus de consacrer toutes ses ressources a obtenir plus de ce dont on
a déjà trop, pendant qu'on a d'autres besoins urgents à
satisfaire. Le divorce entre le système de production et la réalité
des désirs des consommateurs ne pourrait durer que le temps de la
transe induite par un battage publicitaire en fait une opération
massive de propagande détournant l'attention des consommateurs
de leurs vrais besoins en services.
Pour imposer sa nouvelle finalité à la société
et garder son pouvoir, le capital devait mettre la population dans un état
de quasi hypnose et donc battre le rappel de ses alliés et s'assurer
que la disponibilité des services que la population voulait ardemment
ne vienne pas jeter le trouble dans l'esprit des consommateurs. La société
n'accepterait la nouvelle finalité pour un temps que si sa séduction
était tentée avec la collaboration inconditionnelle de l'État.
Seul l'État pouvait modifier les règles du jeu pour maintenir
la primauté de l'industrie et intervenir efficacement dans le processus
de formation pour orienter la démarche sociétale dans la
direction voulue. Donner un nouveau but à la société
n'est possible que si l'État, par ses lois, la médiatique
qu'il favorise et les valeurs qu'il véhicule y contribue de toutes
ses forces. L'Était devait apporter tout son appui à une
structure sociétale où la production industrielle aurait
priorité sur tout.
Cet appui indispensable des institutions démocratiques aux maîtres
du système de production industrielle leur était acquis sans
discussion, puisque, nous l'avons dit, qui contrôle la richesse en
retire la capacité de corrompre et peut donc toujours compter sur
le soutien d'un pouvoir démocratique. L'arme ultime de la corruption,
toutefois, n'était là que pour rendre la victoire indubitable.
La nouvelle finalité qui allait retarder indéfiniment la
satisfaction des désirs plaisait bien aux gouvernements démocratiques.
La problématique d'un système de production industriel,
qui ne peut garder sa primauté que s'il a des désirs qu'il
peut satisfaire, s'inscrit parfaitement dans le parcours de l'État
démocratique, commis à gouverner par promesses et récompenses,
plutôt que par menaces et châtiments et donc lui-même
dépendant de désirs inassouvis. Bloquant l'évolution
naturelle vers les services et en rendant la disponibilité impossible
à un horizon raisonnable, l'État crée inévitablement
une insatisfaction permanente.
Il peut utiliser cette insatisfaction pour aiguillonner le citoyen
travailleur, canalisant sa motivation vers l'atteinte les défis
triviaux que la machine lui permet de relever, s'assurant en lui offrant
les gadgets de l'industrie que la frustration de celui-ci ne dépasse
pas le niveau où elle peut être facilement gérée.
La connivence pouvait donc être parfaite, entre l'État démocratique
et le capitalisme industriel. Planifier cette insatisfaction et la maintenir
au niveau optimal pourraient devenir l'alpha et l'oméga de l'attitude
des gouvernants envers leurs commettants.
L'appui du l'État à la nouvelle finalité allait
se manifester par des avantages financiers et fiscaux concédés
aux investissements dans l'industrie, par la priorités accordée
aux emplois « solides » dans le secteur secondaire plutôt
que dans les services, par la diffusion touts azimuts par le cinéma,
puis par la télévision - de l'évangile du rêve
américain, bâti sur une consommation frénétique.
Surtout, l'État manipulerait l'éducation et la formation
pour NE PAS donner la priorité aux services.
Il suffisait pour cela de NE PAS former en abondance les ressources
médicales, les psychologues et les professionnels autonomes que
la population réclamait. On ne financerait que l'acquisition des
compétences pouvant être utilisées en symbiose avec
la machine. Dans le secteur secondaire pour l'immédiat, éventuellement
dans le tertiaire, mais dans la mesure seulement où la machine envahirait
les services et y permettrait cette symbiose.
Pour que ce choix ne dérape pas, la décision de la spécificité
de la formation professionnelle serait reportée le plus loin possible.
Le système d'éducation allait investir des milliards pour
une éducation générale de type culturel précédant
la formation professionnlle. La population y verrait un outil de promotion
sociale, mais cette éducation cependant, à défaut
de cibler une fonction précise dans la structure de production,
ne pourrait servir à des fins professionnelles que si elle était
complétée par une formation spécifique dispensant
les compétences requises pour travailler efficacement.
Cette formation spécifique, venant relativement tard dans sa
vie, lui serait offerte dans la structure industrielle elle-même
et selon les besoins de celle-ci. L'individu pourrait bien, au moment de
s'inscrire à une formation professionnelle, faire le choix d'une
profession haut-de-gamme plutôt que de s'insérer dans le système
de production, mais sa formation ne serait alors financée que selon
l'un ou l'autre de deux cas de figure.
Dans le premier cas, le futur professionnel devrait assumer lui-même
tous ses coûts ; dans le second, la société prendrait
en charge sa formation, mais la fiscalité verrait à ce que
cela équivaille à un transfert de richesse de la classe moyenne
vers une caste de futurs professionnels privilégiés. Dans
les deux cas, le nombre des professionnels formés serait restreint,
bien inférieur à la demande.
Frustrante dans les pays développés, cette politique
serait dévastatrice dans le tiers-monde, où la collectivité
refuserait d'assumer ces coûts et où celui qui payerait lui-même
sa formation à des services haut-de-gamme n'aurait pas ensuite accès
à un bassin de consommateurs solvables suffisant pour espérer
rentabiliser son investissement, n'ayant le choix qu'entre l'abnégation
ou l'émigration.
Avec cette connivence de l'État, on pourrait retarder le passage
à une société de services et le capital pourrait maintenir
indéfiniment la priorité de l'industrie. On laisserait se
développer une structure de production qui ne s'efforcerait plus
de satisfaire les désirs, mais dont la nouvelle finalité,
au contraire, serait que ces désirs ne soient JAMAIS satisfaits.
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