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L'hyperdrive du crédit
Comment l'État pouvait-il parachever son contrôle de l'économie
? En étendant au monde ordinaire les artifices qu'il utilisait déjà
sur les marchés financiers. Dès qu'on entre dans hyperespace
financier, la dimension temps apparaît et avec elle le CREDIT qui
rend tout plus facile. Avec le crédit qu'on lui consent, la masse
des travailleurs peut acheter tout ce qu'elle produit, dépenser
plus que son revenu et dormir sur ses deux oreilles.
Rien n'est plus facile que d'augmenter ou de restreindre le crédit.
Il existe déjà, dûment inscrites aux livres devenus
eux-mêmes virtuels, des sommes fabuleuses qui n'attendent qu'une
excuse pour devenir du crédit et l'État, d'un simple clic,
peut en créer bien davantage. Qu'est-ce que le crédit ? Le
crédit est une magie. Le crédit n'obéit pas à
d'autres règles que d'ajuster la demande à l'offre selon
les instructions des alchimistes financiers au service du Système.
Le Grand Savoir des alchimistes financiers, c'est que la richesse RÉELLE
n'est strictement rien d'autre que la somme des services que nous retirons
des biens que nous utilisons et des services que nous rendent nos co-sociétaires.
La richesse monétaire n'est qu'une clef d'accès à
la richesse réelle et n'a pas d'autre valeur que ce rôle de
clef. Cela acquis, on peut s'en servir comme bon nous semble. Si on sait
comment.
Les alchimistes financiers savent que le système de production
industriel a pour unique but réel de produire des biens. Ils savent
aussi, toutefois, que les « gagnants » ont d'autres objectifs
intangibles, comme le « Pouvoir » ou même la «
Richesse » mais « richesse » dont on parle alors ne consiste
plus en biens concrets pouvant rendre des services. Elle est LA Richesse,
un concept mythique affublé de la propriété de satisfaire
tous les besoins et d'assurer le bien-être. Quête du Pouvoir
et de la Richesse interfèrent souvent avec le processus de production
des biens et services et parfois même s'y substituent.
Ces objectifs intangibles des gagnants ont leur épiphanie dans
l'univers virtuel, mais leur simple reflet sur la réalité
peut créer au monde ordinaire bien des tracas. Des tracas qui, à
la limite, peuvent avoir un impact négatif sur le Grand Oeuvre d'enrichissement
virtuel des alchimistes et des gagnants eux-mêmes. Il faut donc prévoir
qu'une providence vienne résoudre les problèmes causés
aux simples mortels par les activités d' En-Haut . Cette providence
agit par le crédit, un geste de mansuétude du monde virtuel
envers la réalité.
Si les consommateurs manifestent des velléités de sous-consommation,
on appelle au secours l'univers parallèle de la richesse virtuelle
et on distribue du crédit. Facile, car pour un travailleur qui veut
épargner, on peut toujours en trouver dix qui ne demandent pas mieux
que de dépenser plus qu'ils ne gagnent. On trouve ceux qu'il faut
et ils font ce qu'on veut qu'ils fassent : ils dépensent. Quand
le consommateur moyen s'endette, c'est parce qu'on le veut bien. C'est
que l'équilibre est par là.
Croyez-vous qu'une population qui dépense plus que son revenu
vit « au-dessus de ses moyens » et risque des lendemains qui
déchantent ? Pas du tout. Elle utilise, précisément
comme on veut qu'elle les utilise, les crédits mis à sa disposition
pour que le pouvoir d'achat découlant de son travail coïncide
avec la valeur monétaire fixée à la production découlant
de son travail... comme il ne peut en être autrement, si on veut
maintenir le niveau de consommation effective.
Que faire si les consommateurs choisissent malgré tout d'épargner,
d'investir et donc de faire avec l' « argent pour la consommation
» ce qui ne devrait être fait qu'avec l'« argent pour
le pouvoir » ? Aucun problème, car on peut non seulement mener
l'âne à la rivière, on peut même aussi le forcer
à boire. S'il ne dépense pas, l'État dépensera
simplement ce qui doit être dépensé et enverra la facture
au consommateur sous forme de taxes et d'impôts. Les dépenses
publiques rétabliront l'équilibre et tant pis pour l'individu
qui aura refusé d'être prodigue.
Témérité ? Non, puisque si les consommateurs y
vont trop fort, on augmentera le taux d'intérêt ou, plus simplement
encore, on alourdira les exigences et l'on privera de crédit des
classes entières de la population ; celles qui ont de vrais besoins,
naturellement, puisque les autres n'ont pas de véritable impact
sur la réalité. Si la population bascule de nouveau vers
la parcimonie, hésite à s'engager et que les roues ralentissent,
on baissera les taux, ou l'on augmentera simplement les marges disponibles
sur les cartes de crédit, sans même consulter les bénéficiaires.
C'est une faveur qu'on leur fait, n'est-ce pas ?
Le contrôle de l'État sur la consommation devient en théorie
parfait, puisqu'un ajustement fiscal, un réajustement des salaires,
une modification des taux d'intérêt, une inflation ou une
dévaluation fera, à posteriori , que la décision collective
des consommateurs aura été la bonne. Un individu peut se
tromper, mais la population, non, puisque c'est l'équilibre global
qui est tenu pour acquis et qui sert de point de référence
dans l'univers virtuel. Les variations monétaires sont introduites
de façon purement discrétionnaire, pour confirmer cet équilibre.
C'est le reste qui est en mouvement. C'est la réalité qui
s'ajuste au miroir.
Comme dans 1984 d'Orwell, le pouvoir qui contrôle la valeur
monétaire présente peut réécrire la valeur
monétaire passée et y mettre les chiffres qu'il faut pour
nous faire l'avenir financier qu'il veut. Quand le Crédit descend
en Pentecôte sur la réalité, il efface les bévues
des péquenots consommateurs et rétablit l'équilibre.
Le crédit ajuste tout. On ne demande au consommateur qu'une simple
formalité, comme Méphisto à Faust : signer cette reconnaissance
de dette qui porte intérêt et qu'on lui présente quand
on lui consent le crédit.
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